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La Liste des Marées

Lire le chapitre 6: Betrayal at the Post Office

Le bureau de tri sentait le papier humide et l’encre bon marché. Elise pliait des journaux officiels, les doigts rapides, le regard ailleurs, quand son œil accrocha une enveloppe au coin froissé.

Son souffle se coinça.

Elle la reconnut immédiatement. Le papier épais, légèrement bleuté — celui de Mme Leclerc, acheté avant-guerre, gardé précieusement pour les grandes occasions. La lettre qu’Elise avait glissée dans le courrier du mardi matin, trois jours plus tôt, à destination d’une nièce à Cherbourg. Celle qu’elle avait personnellement déposée dans la sacoche avant que quiconque ne puisse la censurer.

L’enveloppe portait l’estampille violette de la Kommandantur.

Et, tout en bas, à peine visible dans le coin droit — une marque d’encre noire, fine comme un fil d’araignée. Le même trait de stylo que Jameson lui avait appris à reconnaître. La lettre avait été ouverte, lue, puis scellée à nouveau avec soin.

Et remise dans la pile des lettres censurées, comme si elle y avait toujours été.

Elise posa la main sur la table pour se stabiliser.

— Quelque chose ne va pas ?

Charlotte Guibert se tenait à deux mètres, un paquet de lettres sous le bras. Ses cheveux blonds tirés en chignon strict, son sourire innocent, le tablier bleu impeccable. Elle inclina la tête, l’air inquiet.

— Tu es toute pâle, Elise.

— Ce n’est rien. Une crampe.

Elise saisit l’enveloppe et la retourna, feignant d’inspecter le tampon. Son cœur cognait trop fort. Cette lettre n’avait jamais dû passer entre les mains de la censure. Elle l’avait déposée elle-même dans le panier du départ matinal, après le passage du facteur responsable de la collecte. Personne n’avait eu le temps de l’intercepter pendant la tournée.

Personne, sauf quelqu’un qui travaillait à l’intérieur.

— Tu as l’air fatiguée, insista Charlotte. Encore ta mère ?

— Elle tousse moins.

— Tant mieux. Dis-moi si tu as besoin d’aide pour tes tournées. Je peux prendre une partie de ton secteur, tu sais que je n’hésiterais pas.

Elise rangea l’enveloppe au fond d’une pile de paperasses officielles, sans répondre. Charlotte était trop aimable. Trop attentive. Depuis l’échange sur le fil rouge dans son cabas, Elise n’avait cessé de surveiller la femme, mais toujours de loin. Charlotte tenait le registre des entrées. Charlotte verrouillait la salle de censure à la fin de chaque journée. Charlotte aurait eu tout le loisir de prélever les lettres qu’elle voulait.

— Tu devrais y aller, reprit Charlotte. Les tournées du matin ne se font pas toutes seules.

Elise hocha la tête, prit son sac et sortit dans la cour, le vent marin plaquant sa jupe contre ses jambes. Mais elle ne monta pas sur son vélo. Elle fit le tour du bâtiment, longea le mur de pierre et entra par la porte de service qui donnait sur l’arrière-salle de tri — celle où l’on rangeait le papier d’emballage et la ficelle.

De là, par l’entrebâillement de la cloison, elle pouvait voir le bureau central.

Charlotte était penchée sur sa table, le registre ouvert devant elle. Ses doigts tournaient les pages du carnet de distribution du mardi. Celui qu’Elise avait rempli de sa propre écriture.

La femme s’arrêta sur une page, la lut, puis releva la tête. Son regard balaya la pièce, et pendant un instant, Elise crut qu’elle l’avait vue. Mais Charlotte se contenta de sourire, replia le carnet et se leva. Elle prit la pile de lettres censurées — celle qui contenait l’enveloppe bleutée — et se dirigea vers la sortie.

Elise la suivit.

Le long du couloir, puis par la porte latérale qui donnait sur la petite cour où stationnaient les camions de la Kommandantur. Charlotte s’arrêta près du second camion, celui avec les plaques grises de l’administration, et tendit la pile à un soldat qui attendait, adossé au pare-chocs.

— Tout est là, dit-elle à voix basse. Celui du mardi est dans le lot.

Le soldat prit les lettres sans un regard, les rangea dans une sacoche et monta dans le camion. Charlotte attendit que le véhicule démarre avant de revenir vers le bâtiment.

Quand elle passa devant Elise, dissimulée dans l’ombre du porche, elle ne tourna pas la tête. Mais elle ralentit très légèrement, presque imperceptiblement, comme si elle savait qu’on l’observait.

— Elise ? dit-elle, sans se retourner. Si tu as besoin d’aide pour ta prochaine tournée, n’hésite pas à me demander.

Puis elle rentra.

Elise resta pétrifiée. Une minute. Deux. Le vent fraîchissait, portant l’odeur du port et l’iode des algues. Ce n’était pas possible. Charlotte lui venait de livrer les lettres censurées aux Allemands, oui, mais c’était son travail — c’était le travail de tout le bureau. La censure était officielle. Personne ne pouvait s’y opposer.

Le problème n’était pas la livraison.

Le problème, c’était que la lettre de Mme Leclerc se trouvait dans ce lot. Une lettre qu’Elise avait fait passer par un canal parallèle, une lettre qui contournait précisément cette censure. Une lettre qu’elle seule savait détournée.

Et pourtant, elle était dans la pile.

Elise sortit son carnet personnel de la poche de son gilet. Elle nota l’heure, le numéro du camion, le visage du soldat. Puis elle rangea le carnet et enfourcha son vélo.

Sa première livraison de la matinée était pour Mme Leclerc.

La veuve habitait la maison bleue à l’angle de la rue des Sables. Elise frappa une fois, deux fois, et la porte s’ouvrit à peine, entrebâillée sur une chaîne de sécurité.

— Elise ? Quelle heure est-il ?

— Je sais pour la lettre, dit Elise à voix basse. Celle pour votre nièce.

Le visage de la vieille femme se décomposa.

— Elle n’est jamais arrivée ?

— Elle est passée entre les mains de la Kommandantur. Les Allemands l’ont lue.

Mme Leclerc ferma les yeux, appuya son front contre le montant de la porte.

— Dieu du ciel. Ma nièce est à Cherbourg. Nous ne parlions que de famille, de son mari gravement malade. Rien de compromettant.

— Mais vous parliez aussi de mon frère ?

La veuve releva la tête, et son regard vacilla une seconde de trop.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, Elise.

— Henri. La lettre parlait de lui, n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous me l’avez donnée, que vous avez insisté pour que je la fasse partir sans la faire passer par le bureau. Quelqu’un à Cherbourg devait savoir qu’il était vivant. Vous faisiez passer le message pour lui.

La main de Mme Leclerc se crispa sur la chaîne.

— Elise, je vous en prie. Rentrez chez vous. Oubliez cette lettre. Oubliez cette histoire.

— Trop tard. Le traître sait déjà qu’elle existait. Et il sait maintenant qu’elle m’est passée entre les mains.

La vieille femme resta silencieuse un long moment. Puis elle poussa un soupir tremblant, referma la porte, défit la chaîne et s’écarta pour laisser entrer Elise.

Dans la cuisine, l’air sentait la lavande et la poussière. Mme Leclerc s’assit lentement, comme si ses jambes ne la portaient plus, et désigna une chaise.

— Écoutez, Elise. Je ne sais pas qui est le traître. Mais je sais que ma lettre n’aurait jamais dû être ouverte. J’ai fait appel à vous parce que vous étiez la seule capable de la faire sortir par un autre chemin.

— Et c’est ce que j’ai fait. Mais quelqu’un au bureau l’a récupérée avant qu’elle ne quitte l’île. Quelqu’un qui savait quoi chercher.

— Alors vous avez un problème plus grave que vous ne le pensez.

La veuve se leva, ouvrit un tiroir, en sortit une enveloppe jaunie, sans marque, sans adresse.

— Celle-ci est arrivée hier. Glissée sous ma porte. Elle m’est adressée, à moi, mais je n’ose pas l’ouvrir. Je n’ose même pas la toucher. Regardez le sceau.

Elise prit l’enveloppe. Le sceau était une simple goutte de cire rouge, sans monogramme. Mais dans ce rouge, elle reconnut la même teinte que le fil du pull pour enfant découvert chez les Roth.

— Qui vous l’a envoyée ?

— Je l’ignore. Celui qui l’a déposée n’a pas sonné. Mais c’est la première fois qu’on me fait passer un message directement. Sans passer par le bureau de poste. Sans passer par la censure.

Elise retourna l’enveloppe. Au dos, on avait tracé un petit anneau, à la mine de plomb. Le symbole de la cave de Jameson.

Elle déchira l’enveloppe. À l’intérieur, une seule phrase écrite à la main, en lettres serrées :

« Le nouvel inspecteur postal vient de Berlin. Il cherche la factrice qui a délivré la lettre aux Perrot. On la sait à Saint-Samson. Toujours chez Mme Leclerc. Déplacez-la ce soir, avant l’aube. »

Elise leva les yeux vers la veuve, dont le visage était devenu gris.

— On sait que vous hébergez quelqu’un. Le fugitif du grenier. Celui qui cherchait le message à propos du pull rouge.

Mme Leclerc ne répondit pas.

— Ce soir, reprit Elise. On le déplace ce soir. Mon opération du phare était prévue pour l’aube, mais nous allons la faire maintenant. Prévenez-le. Je viendrai vous chercher avec le docteur Jameson avant la tombée de la nuit.

Elle rangea la lettre dans sa poche, puis sortit.

Le soleil était encore haut, mais l’ombre de la maison s’étendait déjà sur la rue, et la marée commençait à monter.