La Liste des Marées
Lire le chapitre 7: The Doctor's Lie
La pluie battait les carreaux du dispensaire quand Elise poussa la porte. Elle s'était arrêtée chez Mme Leclerc avant l'aube, le cœur serré par le message codé glissé sous la porte—ce sceau de cire rouge identique à celui du paquet Roth. Mais ce n'était pas pour cela qu'elle venait.
Elle avait besoin de voir Jameson. De lui parler du foulard rouge. Avant la nuit.
Le docteur était assis à son bureau, la tête entre les mains. Une feuille officielle était posée devant lui, frappée de l'aigle allemand. La lumière grise du matin accusait les cernes sous ses yeux.
« Vous tombez mal, Elise. » Sa voix était rauque.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Il retourna le papier. Une assignation. En allemand et en français. Le commandant de la garnison exigeait que le docteur Jameson se présente à la caserne ce soir même. Pour traiter un officier blessé lors d'une altercation au port.
« Huit heures, dit-il. Je ne peux pas refuser. »
Elise sentit un poids dans sa poitrine. Huit heures. C'était précisément l'heure prévue pour la diversion.
« Vous irez ? »
« Je n'ai pas le choix. Si je ne me présente pas, ils viendront me chercher. Et s'ils viennent ici... » Il désigna le placard où il cachait ses fournitures médicales interdites. « Nous perdons tout. »
La porte s'ouvrit soudain, sans avertissement. Un soldat allemand entra, bottes claquantes, suivi d'un homme en civil—le visage mince, les yeux vifs d'un fonctionnaire. L'inspecteur. Elise reconnut sa silhouette des fenêtres du bureau de poste.
Le soldat s'exprima dans un français approximatif. « Le docteur Jameson ? L'Obersturmbannführer attend votre visite. Il a été blessé au bras. Vous devez venir immédiatement. »
Jameson se leva lentement, son regard croisant celui d'Elise. Il n'était que onze heures du matin. L'officier avait menti sur l'heure, ou son état s'était aggravé. Ou pire : c'était un piège.
« Un instant, je prends ma trousse. »
Le docteur se tourna vers le placard. Ses mains tremblaient légèrement en retirant sa sacoche noire. Elise vit l'inspecteur examiner la pièce avec un intérêt curieux, ses doigts effleurant les étagères.
« Belle collection de livres, docteur. » La voix de l'inspecteur était douce, presque aimable. « Des éditions anglaises ? »
Jameson se figea. Sur l'étagère du haut, parmi des volumes médicaux français, trônait un recueil de poésie de Keats. Reliure verte. British.
« Un cadeau d'un patient, répondit Jameson. Avant la guerre. Je ne l'ai jamais ouvert. »
Le mensonge était fluide, presque naturel. Mais Elise connaissait ce livre. Elle l'avait vu sur sa table de nuit, marqué à la page des Odes, lorsqu'elle lui avait apporté du thé après la mort de sa mère.
L'inspecteur hocha la tête, un sourire mince aux lèvres. « Je suis moi-même un grand lecteur. Peut-être pourrai-je vous emprunter quelques volumes. »
Il ne dit pas quel livre. Ou plutôt, il quitta la pièce en lançant un dernier regard à la reliure verte.
Jameson attrapa le bras d'Elise avant de sortir. Dans sa paume, il glissa un morceau de papier. « Pour ce soir, murmura-t-il. Si je ne reviens pas à six heures, brûlez ce que vous trouverez dans le tiroir du bas. »
Puis il la suivit dans la pluie.
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A midi, Elise était retournée au bureau de poste. Charlotte Guibert était là, triant le courrier du matin. Ses doigts aux ongles rongés glissaient sur les enveloppes avec une habitude inquiétante.
« Tu as vu le docteur Jameson ce matin, Elise ? » Sa voix était trop désinvolte.
Elise passa une main sur sa nuque mouillée. « Non. Pourquoi ? »
« On m'a dit qu'il avait une visite de l'inspecteur postal. » Charlotte haussa les épaules. « Rumeurs de village. »
Une sonnette d'alarme retentit dans l'esprit d'Elise. Comment Charlotte savait-elle déjà ? L'affaire datait de moins d'une heure. À moins que quelqu'un à la caserne ne lui ait parlé. Ou qu'elle ait des informateurs ailleurs.
« L'inspecteur postal s'intéresse aux lettres, pas aux médecins, dit Elise avec le plus de naturel possible. Il doit y avoir confusion. »
Charlotte plissa les yeux. Les deux femmes restèrent silencieuses.
En début d'après-midi, Elise sortit son vélo pour sa tournée. Elle prit une route détournée, passant devant le dispensaire. Les rideaux étaient tirés. La porte était verrouillée. Elle contourna par l'arrière. Une fenêtre entrouverte donnait sur le cabinet.
Elle entra.
Le papier que Jameson lui avait glissé contenait un simple : vérifie la cave. Elise descendit. Une odeur d'humidité et de renfermé. Sous l'escalier, un panneau de bois dissimulait une cavité creusée dans le mur. Elle l'ouvrit.
À l'intérieur, une petite boîte métallique. Des papiers. Des lettres.
Les lettres portaient des adresses qu'elle connaissait tous trop bien. Les familles disparues. Les Roth. Les Perrots. Une douzaine de noms. Plus une photographie : un groupe d'hommes souriants devant un bâtiment universitaire. Jameson était au deuxième rang, en uniforme militaire allemand.
Non. Ce n'était pas possible.
Elise examina le cliché de plus près. L'uniforme était celui d'un officier britannique—elle avait vu des photos de son propre père, dans l'armée française, mais cela ressemblait davantage aux tenues kakis des Anglais. Avec un brassard de médecin. C'était un uniforme de l'armée royale, pas de la Wehrmacht.
Mais alors pourquoi l'avait-il caché ? Pourquoi mentir sur son passé ?
La réponse la frappa comme une bourrasque glacée : il avait servi dans l'armée britannique. Il avait été sur le front. Il savait ce que c'était que de tuer. Et si c'était cela, son secret ? Pas une trahison, mais un passé militaire caché pour éviter les ennuis avec l'occupant.
Elle entendit des pas dans la rue. Elle remit la boîte en place, sortit par la fenêtre arrière, et pédala vers la maison de Mme Leclerc.
La vieille femme l'attendait dans la cuisine. Son regard était vif malgré son grand âge.
« Le docteur est parti à la caserne, dit Elise. Plus tôt que prévu. »
Mme Leclerc versa le thé sans émotion. « Et le fugitif doit partir à minuit. »
« Huit heures. Il m'a dit huit heures. Pour la diversion. »
« Huit heures à la route du phare. La marée ne sera pas haute avant deux heures du matin. »
Elise la regarda. « Que voulez-vous dire ? »
Mme Leclerc posa sa tasse. Ses mains noueuses se rejoignirent sur la table. « Le docteur Jameson vous a dit une diversion à huit heures. Le fugitif, lui, a été averti que l'embarcation arriverait à minuit. Si les Allemands vous interpellent à la route du phare à huit heures pendant qu'il attend seul à minuit... »
Elise sentit le sang quitter son visage. Deux heures de décalage. Soit Jameson se trompait, soit il y avait une incohérence volontaire. Elle pensa aux livres anglais. À Charlotte qui savait trop tôt pour sa visite. Au chuchotis persistant dans le village sur le docteur anglais aux opinions ambiguës.
« Pourquoi m'avoir confié une diversion à une heure fausse ? murmura-t-elle.
— Peut-être pour votre sécurité, dit Mme Leclerc doucement. Ou peut-être pour que vous soyez arrêté avant qu'il ne rejoigne son contact. »
Elise fixa le fond de sa tasse. Le foulard rouge était dissimulé sous sa veste, contre son cœur. Elle devait découvrir la vérité sur Jameson avant minuit. Elle devait savoir si le docteur était un allié ou une autre pièce du jeu que l'inspecteur postal jouait avec elle.
La pluie redoubla à la fenêtre, martelant la vitre comme une liste de noms qu'on tire un à un.
Elle prit la main de la vieille femme. « Racontrez-moi Henri. Vous savez quelque chose que vous ne m'avez pas dit. »
Mme Leclerc resta muette, mais ses yeux se plissèrent, chargés de trop de secrets.