Lumen Reads

La Liste des Marées

Lire le chapitre 8: Silent Night, Deadly Night

La nuit pesait sur Saint-Pierre-Port comme une lame sur une gorge. Elise pédalait dans le noir, les jambes douloureuses, le col de son manteau remonté jusqu'aux oreilles. L'écharpe rouge, pliée en petit carré contre son ventre sous son pull, lui brûlait la peau à chaque coup de pédale.

Elle n'avait pas encore décidé s'il fallait la montrer à Jameson.

La maison de la veuve du capitaine au port se dressait au bout de la rue des Moulins, façade sombre, volets clos. Elise posa son vélo contre le mur, frappa trois coups espacés, deux rapides. La porte s'entrouvrit sur le visage creusé de Mme Levesque.

— Dieu merci, souffla la vieille femme. Il a de la fièvre. Et...

Elle s'interrompit. Des pas martelés résonnaient au loin, réguliers, allemands.

— Ils font une descente, dit Elise. Le couvre-feu ne suffit plus. Le commandant a décrété une perquisition rue par rue.

La veuve pâlit. Elise la suivit dans l'escalier étroit. Le grenier sentait le moisi et la transpiration. L'homme—un grand maigre au visage barré d'une estafilade encore rose—était assis sur un matelas de paille, un pistolet posé près de sa main.

— On y va. Maintenant, dit Elise.

Il la regarda, les yeux fiévreux mais lucides.

— Vous êtes la postière ? Celle qui fait passer les lettres ?

— Oui.

Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et tendit une enveloppe épaisse, cachetée de cire rouge.

— C'était pour l'autre réseau. Le messager n'est jamais venu. Je ne dois pas l'avoir sur moi si je suis pris.

Elise la glissa sous son manteau, contre l'écharpe. Les deux objets se touchaient presque—la laine rouge et le papier lourd.

— Par ici, dit-elle en soulevant une trappe basse qui donnait sur la toiture du bâtiment voisin.

Le fugitif la suivit sans hésiter. Mme Levesque restait en bas, près de la porte, prête à jouer la vieille insomniaque.

Ils rampèrent sur les ardoises humides. En contrebas, dans la rue, trois soldats allemands accompagnaient un officier qui cognement aux portes avec la crosse de son pistolet-mitrailleur. Elise retint son souffle. L'officier leva la tête.

Elle reconnut le visage du nouvel inspecteur des postes. L'homme venu de Berlin. Il écoutait quelque chose, la tête penchée, puis hocha la tête et pointa le doigt vers la maison de Mme Levesque.

Elise tira le fugitif contre la cheminée, dans l'ombre portée. Les doigts de l'homme trouvèrent son poignet et s'y serrèrent.

— La lettre, murmura-t-il. Il faut qu'elle parte. Même si moi je reste ici.

Elle acquiesça, la bouche sèche. Une goutte de sueur glacée roula dans son dos.

L'officier allemand entra dans la maison. Des voix étouffées, la voix aiguë de Mme Levesque protestant, puis un bruit de meubles qu'on déplace. Elise compta les secondes. Trente. Soixante.

Elle tira le fugitif vers le bord du toit. Une gouttière descenda jusqu'à une ruelle étroite, invisible depuis la rue.

— Vous pouvez descendre ?

— J'ai escaladé les falaises de Petite Sardine à quatorze ans, dit-il avec un demi-sourire.

Il passa par-dessus le rebord, disparut. Elise resta un instant immobile, puis rampa en arrière vers la trappe. En dessous, les Allemands fouillaient méthodiquement. Elle entendit le bruit sourd du matelas jeté au sol, l'exclamation d'un soldat.

Il ne fallait pas que la veuve subisse seule l'orage.

Elise redescendit dans le grenier abandonné. Le matelas gisait par terre, la paille éparpillée. Une niche dans le mur—mal cachée par une planche—bâclait ouverte. Les objets étaient dans la main de l'inspecteur allemand quand Elise passa la tête par l'escalier.

Un bout de tissu. Une vieille carte. Et une lettre.

La lettre.

Elise reconnut la calligraphie fine qui ornait la missive que le fugitif avait laissée sur le matelas quand il était passé par-dessus le toit. Il l'avait glissée sous la paille—précipitamment—pour ne pas la porter dans sa descente. Et les Allemands venaient de la trouver.

L'inspecteur la retournait dans ses gants noirs. Il avait déjà rompu le sceau de cire rouge.

Elise recula dans l'ombre de l'escalier. Elle n'osait pas respirer.

L'inspecteur lit quelques lignes, puis leva la tête. Ses yeux clairs balayèrent la pièce. Elise comprit—avec une certitude glacée—que la lettre contenait quelque chose qui renvoyait vers l'intérieur du bureau de poste.

Vers elle.

Non pour la dénoncer, pas directement. Elle ne le savait pas. Mais la marque d'encre, espéra-t-elle, n'était pas visible dans la lumière jaune de la lampe tempête.

L'inspecteur replia la lettre, puis la glissa dans sa poche de poitrine. Il dit quelques mots en allemand à ses hommes, et la maison se retira comme une marée.

Quand Elise descendit enfin, Mme Levesque était assise dans la cuisine, une tasse de chicorée tremblant entre ses doigts.

— Ils l'ont trouvée, dit la vieille femme. La lettre.

— Je sais. Il l'avait cachée dans la paille.

— Il y avait quoi, dedans ?

Elise secoua la tête. Mais quelque chose la titillait. Quelque chose dans la manière dont le fugitif avait glissé la lettre sous la paille avant de descendre—avec trop de soin pour un simple abandon. Un homme qui fuit ne cache pas une lettre ainsi ; il l'emporte ou la détruit. Il la cache quand il veut qu'elle soit trouvée.

Quand elle la veut non pas entre ses mains, mais dans celles des Allemands.

La lettre allait donc conforter l'inspecteur dans une direction précise. Vers une fausse piste. Ou vers une vraie.

Elise sortit du port, remonta sur son vélo. Ses mains tremblaient sur le guidon. La lettre que le fugitif lui avait donnée sur le toit—celle à la cire rouge qu'elle avait contre le ventre—la brûlait maintenant d'une tout autre manière.

Elle rentra chez elle, s'enferma dans sa chambre, tira les rideaux, puis sortit l'enveloppe. Elle l'ouvrit avec précaution.

À l'intérieur, une feuille pliée en trois. Et dessus, quelques lignes à l'encre bleu-noir, d'une écriture dense et régulière :

"Le courrier libre passe par la rue des Moulins. L'oiseau chante la nuit, du rouge sur le toit. Celui qui portera ceci connaîtra la couleur."

Elise retourna la feuille. Au verso, une adresse en dessous : *Grange du Moulin, chemin des Vaches, direction la côte sud.*

Et dans le coin inférieur droit, comme une signature involontaire, une tache d'encre.

La même tache.

La même marque de fabrication—celle que Charlotte laissait sur les lettres saisies avant de les remettre aux Allemands. Elise avait vérifié sur une vingtaine de lettres interceptées : la trace était identique, petite virgule d'encre à peine visible, à l'angle du pli supérieur.

La lettre du fugitif n'était pas une communication clandestine. C'était une lettre qui venait de passer entre les mains du traître.

Et le fugitif la lui avait donnée comme un avertissement.

Elise resta longtemps assise dans le noir, l'écharpe rouge sur ses genoux, la lettre ouverte devant elle.

Charlotte Guibert trempait dans quelque chose de plus large que la simple interception de lettres. L'inspecteur de Berlin, la veuve du capitaine, un fugitif caché dans un grenier, un frère disparu à Granville—tout cela se nouait autour d'un fil, et ce fil passait par le bureau de poste.

Demain, il fallait qu'elle parle à Jameson.

Mais ce soir, elle savait déjà qu'elle ne dormirait pas.