La Liste du Libraire
Lire le chapitre 10: The Missing Brother
La pluie tambourinait contre les vitres de la librairie quand Élise trouva le message. Glissé entre les pages du *Rouge et le Noir*, à la page cent douze, comme toujours. Elle ne l’avait pas vu arriver — personne n’était entré depuis le matin, sauf le vieux monsieur du deuxième qui cherchait un roman de Balzac et n’avait rien acheté.
Le papier était fin, presque transparent, plié en quatre. Elle le déplia sous le comptoir, le cœur battant. Trois lignes écrites d’une encre pâle, une écriture nerveuse qu’elle ne reconnaissait pas.
*Votre frère. Vu au stalag VII-A, baraquement 12. Vivant, malade. Il demande après vous.*
Le monde bascula. Élise relut le message trois fois, puis une quatrième, les doigts tremblants. Julien. Mort depuis deux ans, officiellement. L’avis de décès était arrivé en avril 42, signé par la Croix-Rouge, une formalité sèche qui avait scellé son sort. Elle avait pleuré dans cette même boutique, derrière ce même comptoir, tandis que M. Blanchard, l’ancien propriétaire, lui servait un cognac sans poser de questions.
*Vivant.*
Le mot résonnait dans sa poitrine comme une cloche fêlée. Malade, disait le message. Qu’est-ce que ça voulait dire, malade ? Tuberculose ? Pneumonie ? Les stalags étaient des mouroirs, tout le monde le savait. Les gardes laissaient les prisonniers mourir de faim, de froid, de négligence.
Elle regarda machinalement la porte. Personne. La rue était déserte sous la pluie. Les volets du café d’en face étaient baissés — le patron avait été arrêté la semaine dernière, et personne n’avait rouvert l’établissement.
Élise plia le message et le glissa dans sa poche. Julien. Elle avait passé son enfance à courir après lui dans les rues du Quartier Latin, à le taquiner sur ses amours de lycéen, à lire les livres qu’il lui prêtait en cachette de leur père, qui préférait les traités de droit aux romans. Quand il avait rejoint la Résistance en 41, elle avait compris sans qu’il ait besoin d’expliquer. Quand il avait disparu, elle avait juré de continuer son travail. C’était pour lui qu’elle faisait passer ces messages, elle se l’était répété cent fois. Pour lui, pour sa mémoire.
Pour rien.
Elle attrapa son manteau et sortit sans verrouiller la boutique. Tant pis pour les voleurs — il n’y avait plus rien à voler, de toute façon. La pluie la fouetta au visage, et elle marcha vite, la tête baissée, jusqu’au café des Vosges, où Marcel l’attendait d’habitude le mardi.
Il était là, assis dans le fond, un verre d’eau trouble devant lui — il ne buvait plus d’alcool depuis qu’un de ses contacts avait été arrêté ivre et avait tout avoué. Il leva les yeux quand elle s’approcha, et son expression changea immédiatement.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Elle s’assit en face de lui, sortit le message et le posa sur la table sans un mot. Marcel le lut, lentement, puis le relut. Son visage resta de marbre.
« C’est un piège, dit-il enfin.
— Ce n’est pas un piège.
— Élise, Julien est mort. Ce message est faux, probablement monté par la Gestapo pour t’attirer quelque part. Tu ouvres la porte, tu marches dans la souricière.
— Et si c’est vrai ?
— Tu ne peux pas prendre ce risque. Pas maintenant.
— Pas maintenant ? » Elle s’entendit hausser le ton et se força à parler plus bas. « Pas maintenant parce que les pilotes ont besoin de leurs papiers ? Parce que Friedrich va me donner des noms ? Et si mon frère meurt pendant que je “fais mon devoir” ? »
Marcel plia les mains sur la table. Il avait des mains de paysan, larges, avec des cals à l’intérieur. Des mains qui avaient serré des outils, des armes, peut-être des gorges.
« Je comprends, dit-il. Mais tu es ma meilleure agentrice. Si tu quittes Paris, le réseau perd son point de chute. Tout passe par toi, la librairie, le système de messages, les contacts.
— Il existe d’autres librairies.
— Pas avec le même accès. Pas avec les mêmes relations.
— Marcel. » Elle se pencha en avant, et cette fois sa voix n’était plus celle de l’agentrice, mais celle d’une sœur. « Il est vivant. On me dit qu’il est vivant. Tu veux que je ne vérifie pas ?
— Je veux que tu restes en vie pour la Libération.
— Et lui ? Il ne verra pas la Libération s’il meurt au stalag avant qu’on le libère. »
Marcel la regarda longtemps. Elle soutint son regard, sentant sa propre colère monter — contre lui, contre la guerre, contre ce putain d’occupant qui avait fait de sa vie une série de choix impossibles.
« Je peux te trouver quelqu’un, dit-il enfin. Un autre agent qui irait à ta place.
— Un autre agent qui ne sait pas à quoi ressemble Julien. Qui ne connaît pas son visage, sa voix, ses cicatrices. Qui pourrait le manquer.
— Et toi ? Tu sais à quoi ressemble le stalag VII-A ? Tu sais ce que c’est, un camp de prisonniers, à trente kilomètres de Munich ?
— Je sais que mon frère est là-bas.
— Élise…
— Je pars demain. » Elle se leva. « Tu peux me laisser partir, ou tu peux me faire arrêter. Mais tu ne m’empêcheras pas d’essayer. »
Marcel ne bougea pas. Il prit une longue respiration et regarda par la fenêtre où la pluie redoublait, grisant le bitume, effaçant les traces des rares passants pressés.
« Tu as le message original ? demanda-t-il sans tourner la tête.
— Oui.
— Qui te l’a donné ?
— Je ne sais pas. Il était dans un livre. Code standard.
— Le code de Blanchard ?
— Oui. »
Silence. Marcel se passa la main sur le visage ; sous ses doigts, il parut vieillir de dix ans.
« Blanchard est mort en décembre, dit-il. Son code a été compromise. Personne ne devait plus l’utiliser après janvier.
Élise sentit le froid s’infiltrer sous sa peau.
« Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que quelqu’un utilise le code d’un mort pour t’envoyer un message sur ton frère. » Marcel se leva enfin, attrapa le message et le glissa dans sa poche. « C’est un appât, Élise. Et je sais qui est le pêcheur. »
Elle resta immobile, le cœur battant trop fort.
« Qui ?
— Gaspard, certainement. Ton ami le faussaire sous pression. Il t’a vue avec Antoine, il sait que tu es fragile en ce moment. Une sœur prête à tout pour son frère — c’est l’appât parfait.
— Tu ne peux pas savoir ça.
— Je sais que le message est arrivé le jour où ton marchand de sable devait te rappeler que son délai expire. » Marcel la regarda avec une intensité presque violente. « Réfléchis, Élise. Est-ce que tu veux vraiment courir dans un piège ? Ou est-ce que tu veux rester ici, délivrer les échantillons chez l’imprimeur, et voir si ton frère est réellement vivant… après ?
— Après quand ? Après sa mort ?
— Après que nous aurons lavé ce foute-merde de réseau. Tu veux sauver ton frère ? Pare cette ville avant de partir. Rends-toi utile à la Libération, et je te jure que je t’emmènerai moi-même à Munich pour le chercher. »
Élise le dévisagea. La pluie ruisselait sur la vitrine, déformant sa propre silhouette en reflet. Marcel attendait. Il avait dit *je te jure*, et c’était trop précis pour être un mensonge. Trop lourd.
« Apporte-moi une preuve que Julien est vivant, dit-elle enfin. Une vraie preuve. Et je reste.
— Comment veux-tu que je…
— Trouve un moyen. » Elle attrapa son manteau, s’approcha de la porte, puis se retourna. « Tu as vingt-quatre heures, Marcel. Après ça, je pars — avec ou sans ton accord. »
Elle sortit dans la pluie, les mains tremblantes. Derrière elle, elle savait que Marcel la regardait, qu’il réfléchissait à la façon de la retenir. Mais elle avait passé les trois dernières années à plier sa vie autour du réseau, autour de la mort de Julien, autour de la guerre. Pour une heure, pour une journée, elle était redevenue la sœur aînée qui n’avait jamais pardonné à personne d’avoir touché à son frère.
Et si Marcel ne tenait pas sa promesse, elle trouverait cette preuve elle-même. Il existait d’autres moyens que lui — il suffisait de savoir qui demander. Et elle savait, maintenant, qui avait les contacts.
Friedrich. Il avait dit qu’il travaillait pour l’Abwehr. Il connaissait les camps. Et il lui devait quelque chose.