La Liste du Libraire
Lire le chapitre 11: A Second Face
La cloche de la boutique tinta, et Élise leva les yeux de la page qu’elle n’avait pas lue depuis dix minutes. Friedrich se tenait sur le seuil, le col de son manteau relevé, la pluie de novembre dégoulinant de son chapeau. Il ne portait plus le costume élégant de la Rotonde, mais un veston élimé, presque anonyme.
« Vous devriez fermer, dit-il en poussant la porte derrière lui. Il est presque dix-sept heures. Les clients honnêtes sont chez eux. »
Elle referma le livre sans marquer la page. « Vous n’êtes pas un client honnête. »
« Non. » Il s’approcha du comptoir, ôta son chapeau et le posa contre sa poitrine. Ses yeux balayèrent la boutique, comme s’il vérifiait que nul ne se cachait entre les rayonnages. « Marcel vous a-t-il donné une preuve ? »
« Il m’a donné des excuses. Et un délai. »
« Vingt-quatre heures. Il a accepté votre marché ? »
Elle le dévisagea. Comment savait-il déjà ? Puis elle se souvint – il avait été Abwehr. Il avait peut-être gardé des informateurs, ou simplement lu la peur sur son visage. « Vous avez des nouvelles de Julien ? »
Friedrich approcha une chaise, s’assit à l’envers, les bras croisés sur le dossier. « Non. Mais j’ai des contacts. Des hommes qui ont été rapatriés, des échanges de prisonniers récents. Si votre frère est dans un stalag, il existe des listes. Des listes que les services de la Croix-Rouge n’ont pas encore vues. »
« La Croix-Rouge est neutre, dit-elle sèchement. Et vous voulez que je fasse confiance à vos anciens collègues ? »
« Je veux que vous demandiez à Marcel combien de temps il lui faudrait pour obtenir ces listes. Et combien de vies il perdrait en route. » Il parlait doucement, sans reproche. « Je peux envoyer un télégramme ce soir. Un homme que je connais à Genève, un Suisse qui travaille à la délégation. Il me doit une vie, pas une dette de guerre. Une dette personnelle. »
Élise s’adossa à la caisse, les bras croisés. Les piles de livres sentaient la poussière et la colle ancienne. Ce sanctuaire, la seule chose qu’elle avait gardée propre, commençait à ressembler à une cage. « Et qu’attendez-vous en échange ?
— Votre présence à la Rotonde, ce soir. Et votre confiance, au moins pour les prochaines heures. »
« Marcel veut un rapport sur cette rencontre. Il me l’a demandé, très clairement. Si vous me donnez des noms, je devrai les lui transmettre. »
Friedrich hocha la tête lentement. « Je le sais. Donnez-lui ce que je vous ai donné hier – le nom du double agent. Il le connaît déjà, bien sûr. Mais il fera semblant d’en être surpris. » Il esquissa un sourire triste. « Nous jouons tous un rôle, Élise. Même en face de ceux que nous aimons. »
Le mot resta suspendu entre eux. Elle le regarda – les fines lignes autour de ses yeux, la cicatrice minuscule au coin de la mâchoire qu’il aurait pu, autrefois, expliquer comme un accident d’escrime. Elle pensa à Julien, à son sourire pâle sur la photo qu’elle gardait dans son missel, à la dernière lettre qu’il avait écrite avant d’être capturé : *Courage, petite sœur. On se retrouvera à la librairie, et je boirai le vin que père a mis en cave.*
« Si vous trouvez des informations réelles, dit-elle lentement. « Si vous me donnez une adresse ou un numéro de matricule, je vous accompagne à la Rotonde ce soir. Et je croirai ce que vous direz, au moins une fois. »
Il se leva. « Le télégramme partira d’ici deux heures. Vous aurez une réponse demain matin, peut-être même cette nuit. » Il remit son chapeau et la regarda une dernière fois. « Méfiez-vous de Gaspard. Il pousse des pions que vous ne voyez pas. »
« Gaspard est un salaud, mais il n’est pas de la Gestapo. »
« Il est plus dangereux que la Gestapo. Il n’a rien à perdre. »
La porte claqua. La pluie redoubla. Élise resta debout derrière son comptoir, les mains à plat sur le bois, jusqu’à ce que le silence revienne entre les murs de livres.
Elle avait à peine éteint les lampes du rez-de-chaussée qu’on cogna à la vitrine. Trois coups brefs. Elle reconnut la manière de Gaspard, impatient du bout des doigts. Elle ouvrit sans un mot et le laissa entrer, mouillé jusqu’aux os, l’odeur du tabac froid collée à son pardessus.
« Alors, dit-il en s’essuyant le visage d’un revers de manche, le moment est venu de me montrer votre savoir-faire. »
« La date n’est pas encore passée. »
« Elle passe dans quarante-huit heures. Et j’ai entendu dire que vous aviez d’autres urgences, maintenant. » Il s’arrêta au milieu de l’allée, sous une lampe à abat-jour vert, et sortit une lettre de sa poche intérieure. Il ne la tendit pas tout de suite. Il la fit tourner entre ses doigts, comme un prestidigitateur. « Une connaissance très bien placée m’a parlé de votre frère. »
Élise sentit son sang se glacer, mais elle maintint un visage neutre. « Mon frère est mort à Dunkerque. C’est ce qu’on m’a dit. »
« On vous a mal dit. » Gaspard jeta la lettre sur le comptoir. « Elle est arrivée ce matin, par un courrier discret. Adressée à moi, par erreur peut-être. Ou par dessein. » Il sourit, un sourire mince qui mettait ses dents en avant. « Il paraît que Julien est dans un camp près de Lübeck. Le travail y est dur, mais pas mortel. Pour l’instant. »
Élise ne toucha pas la lettre. Son cœur battait contre ses côtes comme un oiseau échappé. « Pourquoi m’apporter cette lettre ? Vous vouliez me faire chanter avec un faux visa. Maintenant vous me faites chanter avec un frère vivant ? »
« Je n’ai pas besoin de vous faire chanter, mademoiselle Dubois. J’ai besoin de votre talent. Et j’ai découvert que vous aviez besoin de mon réseau. » Il s’assit sans y être invité sur le coin d’une table, croisant les jambes. « Faites les papiers. De bons papiers. Deux passeports, un certificat de travail, un permis de voyage pour la zone libre. Je vous donne la lettre. Je vous donne aussi le nom d’un homme à Lübeck qui peut faire sortir votre frère lors du prochain échange de prisonniers. »
« Vous mentez. »
« Je ne mens pas. Je fixe des prix. » Il se leva, s’approcha du comptoir et posa un doigt sur la lettre. « J’ai déjà vu votre petit grenier. Je connais vos planches à graver, vos encres, vos poinçons. » Il laissa le doigt glisser sur le bois. « Vous avez appris le métier d’un faussaire mort à Fresnes, l’année dernière. Vous êtes bonne. Mais vous n’avez jamais fait de passeport complet. Vous avez besoin de plus de pratique. »
Elle déglutit. La vérité le brûlait comme une plaie. « Le temps presse. »
« Justement. Trois jours, pas plus. » Il se dirigea vers la porte, s’arrêta dans l’embrasure. « Je vous donnerai la lettre dès que le premier passeport sera prêt. Votre frère, lui, sera libéré quand vous me livrerez les deux. Faites votre choix, mademoiselle. »
Il sortit. Le silence revint, plus épais qu’avant. Élise se saisit de la lettre sur le comptoir, sans même regarder l’enveloppe. Elle la froissa dans sa main, puis la lissa, encore et encore, comme si elle pouvait en effacer les mots avant de les lire.
Elle ouvrit l’enveloppe. Papier machine, timbré de la Croix-Rouge – un formulaire standard, tamponné par un bureau suisse. Un numéro de matricule. Un lieu : Lübeck. *Stalag X-B.* Et dans un champ libre pour observations médicales, une écriture penchée, presque inclinée, un message qui se détachait des autres lignes :
*La librairie sent toujours le café brûlé. Dis à Marcel que les livres sont en sécurité.*
C’était une phrase qu’elle connaissait. Une phrase que son frère utilisait, quand il écrivait à la maison pendant ses études. Une phrase qu’elle seule était censée connaître.
Elle leva les yeux. La lampe verte tremblait légèrement, un courant d’air par la porte que Gaspard n’avait pas tôt fermée. Je dois le sortir, pensa-t-elle. Je dois le sortir. Quoi qu’il en coûte.
Sa main tomba sur son missel, fermé, au bord du comptoir. Elle l’ouvrit à la page de garde. Sous la photo de Julien, elle écrivit au crayon, d’une écriture minuscule : *Deux passeports, trois jours.* Elle referma le livre.
À dix-neuf heures, elle fermerait la boutique et irait à la Rotonde. Mais d’abord, il fallait rendre visite à Marcel. Pas pour lui donner un rapport – pour lui demander un pardon qu’elle savait ne pas mériter.
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