La Liste du Libraire
Lire le chapitre 9: Aftermath of the Confession
Elle le trouva où elle savait qu’elle le trouverait. Sous le pont Marie, adossé à la pierre humide, une cigarette éteinte entre les doigts. Marcel ne fumait plus depuis l’hiver dernier, mais il gardait le geste. Une habitude de nervosité, comme toucher sa montre ou vérifier ses poches.
— Tu es en retard, dit-il sans se retourner.
— J’ai dû faire trois fois le tour du quartier. On me suivait peut-être.
— Et alors ?
— Alors je ne suis plus sûre de rien.
Elle s’accroupit près de lui, hors de vue de la rue. La Seine roulait en dessous, grise et lourde. Le froid de février remontait de l’eau.
— Il est venu me voir. Hier soir. Il m’a tout dit.
Marcel tourna enfin la tête. Son visage était fermé, mais quelque chose dans ses yeux vacilla.
— Tout, c’est beaucoup.
— C’est Friedrich Kohl. Pas Antoine Marchand. Il a déserté. Il dit qu’il travaille pour nous, qu’il nous donne des noms. Et il m’a donné le premier.
Elle marqua une pause. Le vent coupa sous le pont, aigu.
— Le Rossignol. C’est toi.
Marcel ne bougea pas. Une seconde. Deux. Puis il éclata d’un rire court, sans joie.
— Et tu le crois.
— Je ne crois rien, dit Élise. Je te rapporte ce qu’il m’a dit. C’est toi qui m’as appris à toujours vérifier la source.
Il se leva d’un mouvement sec, épousseta son pantalon.
— La source. C’est un officier allemand qui a passé trois ans à chasser nos réseaux. Il te dit que ton propre responsable est une taupe et tu viens me poser ça sur la table comme un plat qu’on goûte. C’est un stratagème, Élise. Le plus vieux du métier. Diviser pour mieux régner.
— Et si c’était vrai ?
— Si c’était vrai, je serais déjà mort. Personne ne prévient sa victime.
Il avait raison, et c’était précisément ce qui la troublait. Friedrich n’avait rien à gagner à la prévenir si Marcel était vraiment Le Rossignol. Il aurait pu la laisser marcher dans le piège. À moins que…
— Il demande une preuve, dit-elle. Un acte de bonne foi.
Marcel s’arrêta. Il la regarda longuement, et pour la première fois elle vit autre chose que de l’agacement dans ses yeux. Quelque chose de plus vieux. De la fatigue, peut-être. Ou du chagrin.
— Une preuve. Bien sûr. Et qu’est-ce qu’il veut, ce déserteur ? Un sauf-conduit ? De l’argent ? Une planque en Suisse ?
— Je ne sais pas encore. Il veut me revoir. Ce soir, à la Rotonde.
— N’y va pas.
— J’y vais.
Il la saisit par le bras. Ce n’était pas une violence, c’était une ancre. Une prise d’urgence.
— Écoute-moi. Ce type est un agent de l’Abwehr. Peut-être qu’il a déserté. Peut-être qu’il est sincère. Mais peut-être que c’est la plus belle couverture que j’aie jamais vue : un officier qui trahit, un Français qui renaît, une histoire qui fait pleurer les petites libraires. Tu lui donnes une chance, tu livres tout le réseau.
— Je ne lui donne rien. Je l’écoute.
— C’est déjà trop.
Elle se dégagea doucement.
— Tu m’as appris à lire les gens, Marcel. À écouter ce qu’ils ne disent pas. Il m’a donné ton nom. Pourquoi ? S’il ment, c’est qu’il veut m’éloigner de toi. S’il dit vrai, c’est qu’il me protège de la seule personne qui pouvait me trahir. Dans les deux cas, je ne peux pas l’ignorer.
Il serra la mâchoire. Un muscle tressauta sous sa joue.
— Et si je te donnais l’ordre de ne pas y aller ?
— Je suis une libraire, Marcel. Je ne suis pas sous tes ordres. Je suis ton alliée. Il y a une différence.
Il détourna le regard. La Seine coulait toujours, indifférente. Elle l’entendit expirer lentement.
— Tu as raison, finit-il par dire. Il y a une différence. Et c’est pour ça que je ne te donne pas cet ordre. Mais je veux un rapport complet dans les vingt-quatre heures. Chaque mot. Chaque geste. Et si tu sens la moindre ambiguïté, tu sors sans te retourner.
— Marché conclu.
— Et l’estampe ? demanda-t-il en se tournant vers elle. Le graveur. On a besoin de cette matrice pour les pilotes. On n’a plus que trois jours avant le transport.
Élise ferma un instant les yeux. Elle avait oublié. L’échantillon de gravure était encore chez elle, soigneusement plié dans le volume de Baudelaire qu’elle gardait sous le comptoir.
— Je n’ai pas pu faire la livraison. On me suivait.
— Il faut la faire demain matin. Avant ton rendez-vous.
— Demain matin, je suis attendue par Gaspard. Il a raccourci le délai. Il veut son visa pour la fin de la semaine.
Marcel la dévisagea.
— Ce Gaspard. Il te tient trop serré.
— Il sait qui je suis.
— Et qu’est-ce qu’un homme comme lui sait faire d’une information pareille ? La vendre ? La garder comme une arme ? Les deux, sans doute. Il n’y a que les gens désespérés qui serrent les dents et font ce qu’on leur demande. Ceux qui ont une autre solution se débrouillent pour la trouver.
Il sortit une cigarette de sa poche, l’alluma cette fois.
— Réfléchis à la cave. Le matériel qui dort sous tes planches. Ton frère n’a pas laissé des outils pour rien.
— Je ne sais pas m’en servir.
— Personne ne sait. Mais quelqu’un apprendra.
Il disparut du côté de la rive, sans un bruit de plus. Élise resta où elle était, les mains glacées, à regarder l’eau charrier des débris sombres. Une branche morte tournait lentement, prise dans le courant, et elle pensa à elle-même. Elle pensa à Friedrich. Elle pensa à Marcel.
Trois visages. Trois vérités. Et pas une seule qui ne la fasse courir vers un précipice.
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La nuit tomba tôt. Élise remonta chez elle, monta l’escalier sans allumer, ouvrit la porte de l’appartement avec précaution. Elle fit le tour des pièces. Le salon était vide, la cuisine vide. Elle ouvrit la fenêtre, regarda dans la cour. Personne. Elle avait appris à vérifier les angles morts, les recoins où un homme aurait pu attendre. Personne.
Elle s’assit sur le bord du lit. Les draps étaient encore froids. Elle les lissa distraitement, sans savoir pourquoi. Elle revit Friedrich dans la lumière de la librairie, sa main sur le livre, sa main sur la table. Elle revit la façon dont il avait prononcé son vrai nom – Friedrich – comme s’il en avalait un goût amer. Et pourtant il l’avait dit. Il aurait pu continuer à s’appeler Antoine, rester dans la demi-ombre. Il avait choisi d’être nu devant elle.
C’était cela qui la bouleversait. Pas l’uniforme allemand révélé, pas la trahison potentielle. C’était la vulnérabilité. Un homme qui dépose son armure aux pieds d’une femme qu’il connaît depuis trois semaines. Il lui avait donné son nom, le seul pouvoir qu’il lui restait. Et si elle le retournait aux autorités françaises, aux miliciens, à quiconque, il serait exécuté en une heure. Il savait cela.
Elle se déshabilla sans hâte, posa ses vêtements avec soin. Dans le noir, elle s’allongea et fixa le plafond, écoutant le silence de la ville occupée, cette couverture de brume qui ne soulevait jamais. La pensée d’Antoine – de Friedrich – roula dans sa tête comme un caillou dans un ruisseau.
Il est l’ennemi, se répéta-t-elle. Il l’a été pendant toute la guerre. Il a fait des choses que je ne saurai jamais. Et pourtant il est allé contre tout ce qu’on lui a appris, contre sa patrie, contre son uniforme, pour venir s’asseoir à une table de libraire et parler de loyauté.
Elle se souvint de son frère. Étienne, mort au printemps 42. Les Allemands n’avaient jamais rendu le corps. Elle ne savait même pas où il était tombé. Friedrich avait choisi la même trahison qu’Étienne avait refusée, ou envisagée, ou accomplie – elle ne saurait jamais. Les morts gardent leurs secrets comme les vivants gardent leurs mensonges.
Une larme coula dans ses cheveux, chaude et inattendue. Elle ne pleurait plus jamais, elle avait désappris. Mais cette nuit, seule dans le noir après avoir accusé son frère d’armes, après avoir deviné son propre protecteur capable du pire, après avoir donné rendez-vous à un déserteur allemand, elle s’autorisa cela. Le chagrin passait en elle sans qu’elle l’arrête, simplement. Quelques secondes. Puis elle se tourna sur le flanc et ferma les yeux.
Elle venait de s’endormir quand un bruit sourd la tira du sommeil. Une feuille glissée sous la porte. Elle se leva pieds nus, la ramassa sans allumer. Elle la déplia dans le clair de lune, reconnut l’écriture étroite et anguleuse.
*Le délai expire Samson. Ne me fais pas attendre à nouveau.*
*G.*
Elle froissa le papier, puis se contraignit à le lisser soigneusement. Les preuves. Toujours les preuves. Elle le glissa dans le creux du mur derrière le miroir, avec les autres fragments de sa double vie.
Gaspard. L’écrasante pression de ce chantage qui ne relâchait pas. Elle avait promis un visa qu’elle ne savait pas fabriquer, pour un homme qui pouvait la détruire d’une phrase. Et dans sa cave, sous le plancher, un matériel qui dormait.
Elle retourna au lit. Le sommeil ne vint pas tout de suite. Elle compta les heures sur le cadran de l’église voisine. Trois coups. Quatre. Cinq.
Ce soir, à dix-neuf heures, elle s’assoirait en face du déserteur. Et peut-être bien que la solution à tous ses cauchemars était à portée de main de la faux, dans un coffret poussiéreux qu’elle n’avait jamais osé ouvrir.
La nuit s’étira, grise et hésitante, comme elle.