La Liste du Libraire
Lire le chapitre 12: The Engraver's Apprentice
Le train de banlieue cracha sa vapeur grise sur le quai de Meudon, et Élise descendit, son sac de toile serré contre elle. L’air sentait le charbon et la terre humide. Elle n’avait pas dormi. Les deux visages de la nuit — celui de Friedrich, troué de vérité, celui de Gaspard, lisse de chantage — se disputaient encore en elle. Mais le matin avait tranché : les pilotes attendaient leurs papiers.
Elle marcha rue des Closeaux, comptant les numéros jusqu’au 14, une maison basse à la façade de pierre meulière écrasée de lierre. Au lieu d’un atelier sonore de burins et de presses, elle trouva une porte close. Un écriteau peint à la main disait : *L’atelier est à l’arrière*. Suivez le passage.
Elle contourna par une allée étroite qui sentait le lierre et la poussière. Une cour pavée. Une fenêtre basse, derrière laquelle une lampe à pétrole brûlait encore. On entendait un grattement sec, rythmé. Élise frappa deux fois, puis, comme convenu, deux fois encore.
La porte s’entrouvrit. Une fille. Pas le vieil homme que Marcel avait décrit. Fine, des mains calleuses de graveuse, les cheveux tirés sous un fichu bleu. Elle avait l’âge d’Élise, ou un peu moins, et les yeux de quelqu’un qui compte les sorties de secours.
— Vous êtes la libraire ? demanda-t-elle.
— Mademoiselle Dubois.
— Lise. Le patron est parti. Il est malade.
Élise serra la bandoulière de son sac. Le mécanisme de la mission avait dévié. Marcel n’avait jamais mentionné d’apprentie.
— Il devait avoir le dossier.
— Il est là. C’est moi qui le finis.
La fille s’effaça pour la laisser entrer. L’atelier était encombré de plaques de zinc, de fioles d’acide, d’un rouleau de presse témoin d’un autre temps. Lise contourna une table et ouvrit un casier à tiroirs. Elle en tira une feuille de papier épais — un passeport neuf, aux bords seulement légèrement colorés. Pas encore authentifié. Mais le nom dessus, la photographie, la filigrane — tout semblait juste.
Élise le prit, du bout des doigts, comme une chose fragile. Les deux mots qu’elle cherchait s’y trouvaient. Le tampon : *Préfecture de Police – Paris*.
— La pièce d’identité du deuxième ? demanda-t-elle.
— Mardi. Impossible avant. Le patron a une maladie de la main, il ne peut plus graver les cylindres pour les lignes de guillochage. Je fais ce que je peux.
Élise établit le calcul mental. Mardi était deux jours après le délai de Gaspard pour les visas. Un coude dans l’emploi du temps. Elle allait parler quand une sirène au loin se mit à monter, puis s’atténua. Lise ne broncha pas, mais son regard glissa comme une lumière.
— Vous transmettez le message à Marcel ? demanda-t-elle.
— Il le saura.
Élise replia le passeport dans son manteau, contre la doublure cousue. Une idée lui vint, soudaine, précise.
— Lise, qui signe encore les plaques aujourd’hui ? Des maîtres graveurs ?
Lise la regarda, indécise. Puis elle fit glisser une boîte de fer-blanc sous son établi. Dedans : trois petites plaques de cuivre, gravées d’un nom : *Jean-Pierre Blanchard*.
— Le patron gardait des copies de ses matrices. Pour preuve de provenance. Il voulait les détruire la semaine dernière, mais…
Elle ne finit pas. Élise prit une des plaques, la soupesa. C’était donc cela : le code compromis, la morte qui parlait encore. Blanchard — le résistant mort que Marcel disait être la source de la fausse information sur Julien. La gravure qui avait servi à tamponner la lettre de Lübeck était réelle. Mais entre les mains du patron disparu, malade, ou peut-être très contrôlé, elle pouvait avoir servi à d’autres documents.
— Emmenez-les, dit Lise soudain. Si la gestapo fait une perquisition, je serai grillée. Vous, vous êtes juste la libraire du village qui rapporte un livre.
Élise hésita. Puis elle glissa les trois plaques dans son sac, enveloppées dans un catalogue des éditions de la Pléiade. Un alibi.
— Merci, dit-elle.
Lise la dévisagea durement.
— Je fais pas ça pour vous. Je fais ça pour mon frère. Il est au maquis dans les Alpes. Si le patron avait pas été absent, vous auriez jamais su que j’existais. Et si vous me donnez, je dirai tout. Tout ce que je sais. Entendu ?
— Entendu.
Le retour s’engagea mal.
La rue des Closeaux débouchait sur l’avenue du Général-Leclerc — que les gens, sous l’Occupation, appelaient encore autrement. Trois silhouettes en vert-de-gris encadraient le carrefour. Une patrouille, la dépanneuse arrêtée en travers, les Feldgendarmen en train de contrôler les passants qui montaient vers la station de tram.
Élise calcula ses options. Reculer, c’était paraître suspecte. Traverser, c’était faire face. Elle avait le passeport neuf au chaud contre son sein, et trois plaques volées dans son sac. Si on fouillait son sac — et si on les jouait une à une — son histoire s’arrêtait là, contre le mur, avant midi.
Elle prit une respiration. Puis un geste qu’elle répétait dans ses rêves depuis des mois depuis qu’Antoine l’avait fait : elle atteignit la poche intérieure de son manteau, non pas pour y trouver le reçu de sa librairie, mais la carte de circulation que Friedrich lui avait donnée — quand il s’appelait encore Antoine — trois semaines plus tôt. Une pièce officielle, au nom d’une employée de la bibliothèque allemande, tamponnée du coin de la Kommandantur de la rue de Sèvres.
Le sergent s’appelait Brandt, d’après l’écusson. Il la scruta de haut en bas. Sa main ouverte exigea la carte.
Il la tourna entre ses doigts gantés, la souleva vers la lumière, la compara avec son visage.
— Vous travaillez à la bibliothèque allemande ? À cette heure-ci ?
— Je porte des exemplaires de presse à la poste centrale. Commission personnelle du Major Weber.
Elle le dit sans cligner des yeux. Le nom, elle l’avait vu dans les journaux officiels de la Kommandantur — il faisait partie de la liste que Marcel lui donnait pour la glisser dans les livres. Des noms de vrais personnages.
Le sergent hésita. Il la dévisagea. Il ne savait pas que la carte était une pièce de théâtre complète, fabriquée de main de maître par Friedrich — le faux Allemand. Et elle ne savait pas si elle marcherait.
Il lui rendit la carte.
— Bonne journée, Mademoiselle.
Elle répondit d’un signe de tête bref et reprit sa route. Elle devait marcher normalement. Pas plus vite, pas plus lentement. Elle compta jusqu’à cinquante avant d’oser sourire — intérieurement seulement.
Une fois sur le quai du tram, elle choisit le dernier banc, le dos collé à la vitre, le sac sur les genoux. Ses mains tremblaient. Friedrich lui avait sauvé la vie, ou du moins la liberté, sans même y être. Sans le savoir. Et cela lui coûtait, plus qu’elle ne voulait l’avouer : devoir quelque chose à un homme qui vous avait menti pour dire une plus grande vérité.
Le tram partit. Paris se rapprochait. Et ce matin, elle avait commis un acte qu’elle n’avait jamais commis auparavant : elle avait volé trois matrices de Blanchard, emportant un secret que Marcel ne possédait pas encore.
À la fois, elle soutira la feuille du passeport — le coin, signé *L. Delaunay* — et elle l’examina. Le prénom du pilote : Julien. Le même que son frère. La coïncidence lui serra la gorge, elle l’ignora.
Le tram ralentit à Porte de Saint-Cloud. Un agent en civil monta et fit un geste d’approche vers la rangée de banquettes. Élise vit ses yeux compter les têtes. Mais il s’arrêta à deux sièges du sien, parla brièvement au conducteur, puis redescendit à l’arrêt suivant.
Elle ne respira qu’après le pont de Passy, quand la rivière se glissa sous elle, grise et indifférente à l’histoire.
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