La Liste du Libraire
Lire le chapitre 13: The Price of Trust
La pluie tombait sur Paris comme une absolution refusée, martelant les toits en zinc alors qu'Élise verrouillait la porte de la librairie. Il était vingt heures passées. La réunion au Rotonde approchait, et Marcel l'attendait au coin du boulevard Saint-Germain pour un échange rapide avant qu'elle ne s'y rende.
Elle marcha sous son parapluie dépenaillé, les semelles de ses souliers claquant sur les pavés mouillés. Au carrefour, Marcel se tenait adossé à un réverbère, le col de son manteau relevé. Mais avant qu'elle n'atteigne son ombre, un crépitement de bottes sur l'asphalte déchira la nuit.
Deux voitures noires. Des hommes en imperméable gris qui jaillissaient des portières. Marcel pivota, trop lentement — ils étaient déjà sur lui, le projetaient contre la vitrine d'une pâtisserie fermée. Un éclat de verre. Un cri étouffé qu'elle reconnut à peine.
Élise se figea, le sang battant à ses tempes. Une femme en manteau beige, une innocente, continuait son chemin. Elle devait faire pareil. Continuer. Ne pas courir.
Elle tourna les talons et marcha, ne s'autorisant pas à regarder derrière elle, même lorsqu'elle entendit le claquement des menottes et l'ordre aboyé de les emmener. Ses jambes la portèrent jusqu'à la rue de Seine, puis vers le pont, puis jusqu'à l'impasse où se trouvait l'immeuble de Friedrich.
Elle frappa. Trois coups secs. Il ouvrit aussitôt, en chemise, les manches roulées, une cigarette éteinte aux lèvres. Son visage passa du soulagement à l'inquiétude en une seconde.
— Élise. Qu'est-ce qui—
— Marcel vient d'être arrêté. Tout à l'heure. Sous mes yeux.
Elle entra sans attendre d'y être invitée, refermant la porte derrière elle. Il y avait un verre d'alcool sur la table, une carte dépliée, des marques de crayon. Elle ignora tout, le fixant.
— Dis-moi que ce n'est pas toi.
Friedrich resta immobile. Un muscle tressaillit sous sa mâchoire. Il ne fit pas un geste vers elle, ne chercha pas à la toucher.
— Ce n'est pas moi.
— Tu prétends être un espion qui travaille pour nous. Tu prétends que Marcel est le traître. Et soudain, le réseau de Marcel est raflé, la nuit où tu dois te rendre à une réunion que lui seul connaissait. Explique-moi comment je dois lire ça.
— Je ne peux pas te le prouver.
— C'est tout ce que tu as à me dire ?
Il passa une main dans ses cheveux, recula d'un pas. Sa voix était basse, contrôlée, mais ses yeux — ses yeux passaient trop vite d'un point à l'autre.
— Les arrestations étaient échelonnées. Pas une rafle groupée. Rue de l'Ancienne-Comédie à vingt heures, puis la planque de Châtelet dans vingt minutes. Ça, ce n'est pas une opération militaire. C'est une mise en scène.
— Une mise en scène pour quoi ?
— Pour me piéger. Ou pour te piéger, toi. La même information a été lâchée à deux endroits pour voir qui réagirait en premier. Marcel était le contact visible. Moi, je suis encore une inconnue pour eux. Si j'étais un agent double, je n'aurais pas laissé la rafle avoir lieu devant toi. J'aurais exigé qu'elle se fasse à distance.
Élise croisa les bras. Son cœur n'avait pas cessé de tambouriner depuis le boulevard. Elle sentait le froid humide de sa robe collée à ses épaules, et la colère qui montait, mauvaise conseillère.
— Tu veux dire que Marcel a été arrêté pour protéger ta couverture.
— Je veux dire que les Allemands qui m'ont infiltré en premier lieu essaient encore de me retrouver. Et si je suis suspecté d'avoir déserté, la meilleure façon de me refaire une place dans leur confiance, c'est d'avoir une preuve que je livre de vraies cibles. La rafle n'était pas aléatoire. C'était ma carte de visite.
— Alors ils t'ont demandé de livrer Marcel ? Te voilà au service du Reich et de la Résistance à la fois. C'est très confortable.
Friedrich s'avança d'un pas, s'arrêtant à un mètre d'elle. Il ne levait pas la voix, mais il y avait de la gravité dans chacune de ses paroles :
— J'ai déserté il y a trois mois. Ce soir, je devais rencontrer un contact au Rotonde qui pouvait me donner accès à des listes de transports vers la Suisse. C'est la seule façon de faire sortir tes pilotes sans qu'ils se fassent prendre. Si j'étais un traitre, pourquoi est-ce que je te donnerais encore des noms ? Pourquoi est-ce que je t'ai donné le passe de circulation qui t'a sauvée hier ?
— Parce que tu veux ma confiance. Ça fait partie du travail, non ?
Le silence s'étira, lourd comme la pluie sur les vitres. Friedrich la regardait avec une intensité qui, quelques semaines plus tôt, lui aurait fait baisser les yeux. Maintenant, elle soutenait son regard parce qu'il fallait bien qu'elle sache ce qu'elle lisait au fond.
De la colère. De l'épuisement. Et quelque chose qui ressemblait à de la peur.
— Va au Rotonde, dit-elle soudain.
Il cligna des yeux.
— Quoi ?
— Si ta couverture est une mise en scène, il faut que quelqu'un vérifie que tu t'y rends. Je serai là. Pas à l'intérieur — je ne suis pas connue du lieu — mais place du Palais-Bourbon, à la terrasse du café en face. Si tu ressors accompagné, je saurai quoi faire.
Friedrich resta un moment sans répondre. Puis il alla prendre sa veste, accrochée derrière la porte, et l'enfila avec des gestes lents.
— Tu me fais confiance à moitié.
— Je te fais confiance jusqu'au Rotonde. Après, on verra.
— Et si je reviens ?
— Alors tu me devras une explication. Celle qui ne dépend pas de prouesses innocentes.
Il passa devant elle, s'arrêta à la porte. Son regard glissa sur son visage, cherchant quelque chose — un signe, une faille, une raison de rester. Elle n'en donna aucune. Il ouvrit la porte et sortit dans la pluie.
Élise resta seule dans l'appartement. Les murs, la carte, les marques de crayon. Elle prit une chaise et s'assit près de la fenêtre, d'où elle voyait la rue. Elle attendrait une heure. Si Friedrich ne ressortait pas du Rotonde de son propre gré, elle saurait quoi faire.
L'horloge sur la cheminée égrenait les secondes. Dans la rue, la pluie tombait toujours, patiente, indifférente. Elle ne savait pas si elle venait d'envoyer un homme à sa mort ou un allié à sa mission. Et la pire chose, la vraie, c'est qu'elle ne savait plus ce qu'elle espérait voir en le regardant sortir.
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