La Liste du Libraire
Lire le chapitre 14: Aftermath of the Arrests
Le gravier crissa sous ses semelles dans l'impasse derrière la librairie. Élise compta les secondes entre les pas du soldat allemand — un, deux, trois — puis elle tira la silhouette affalée contre le mur. L'homme gémit. Elle lui plaqua la main sur la bouche.
— Taisez-vous.
Elle l'avait trouvé une demi-heure plus tôt, roulé en boule dans le caniveau de la rue des Saints-Pères. La nuit était presque finie, le couvre-feu pesait encore. La tache sombre sous son manteau n'était pas de la boue.
Jean. Il s'appelait Jean. Elle le savait parce qu'il le lui avait dit avant de perdre connaissance contre son épaule.
La porte de service céda sur le petit escalier de la cave. Elle le fit descendre, marche après marche, en soutenant son poids. Les livres sentaient le moisi et l'encre séchée, une odeur familière dans la poussière de charbon.
— Posez-le sur cette table.
Il ouvrit les yeux. Il était plus jeune qu'elle ne l'avait cru — vingt ans à peine. Sous la moustache brune, une cicatrice lui barrait le menton.
— Vous êtes la libraire.
— Vous êtes mourant. Asseyez-vous.
Elle fit claquer les volets les uns après les autres. Lui ne suffira pas. Le cacher ici, entre les cartons d'invendus et les éditions interdites, c'était compromettre sa planque, le réseau, tout ce qu'elle avait mis en place. Mais que pouvait-elle faire ? Le laisser saigner dans la rue ?
Il eut un rire sans joie qui lui déchira la poitrine.
— C'est pas mourant qui compte. C'est ce que je sais.
D'abord, le nettoier. De l'eau tiède d'une bouillotte, une bande de drap propre qu'elle déchira dans le dos du magasin. La vieille pharmacie du quai lui fournissait son iode depuis des mois sous le couvert d'un oncle imaginaire souffrant d'arthrose. Jean grimaça quand elle versa le liquide brun dans la plaie.
— Balle ?
— Non. Un éclat de verre. Tu sais ce que c'est, une vitrine qui explose quand on y met un pavé ?
— Pourquoi une vitrine ?
Il respira profondément, les yeux au plafond.
— Parce que le rassemblement prévu pour cette nuit n'a pas eu lieu. Marcel était arrêté. Quelqu'un l'avait fait tomber. Quelqu'un qui connaissait l'itinéraire en détail.
Elle connaissait par cœur la route des résistants : le marché aux puces de Clignancourt, la voie ferrée de la petite ceinture, les caves d'une maison abandonnée rue Norvins. Des noms. Des adresses. Des visages.
Élise finit le pansement en silence. Puis elle s'assit sur une caisse de volumes du dix-huitième siècle et le regarda.
— Vous dites que le réseau a été trahi.
— Il a été déchiré, mademoiselle. Pas trahi. Pas une fois, c'est fini. C'était méthodique. Ils savaient l'heure, le lieu, la voiture. Ils savaient qui portait quoi dans sa poche.
— Marcel n'a pas parlé. Il ne parlera pas.
— J'aimerais vous croire.
Elle pensa aux plaques de cuivre qu'elle transportait depuis Meudon, enroulées dans une bouillotte de soie sous son lit. Les plaques de Blanchard. Un agent mort pendant l'interrogatoire. Et puis cette lettre de Julien — cette lettre qui contenait la phrase de leur enfance, la phrase impossible à inventer, sauf si quelqu'un le connaissait assez bien pour la croire vraie.
Quelqu'un comme Gaspard, peut-être.
Elle versa un verre d'eau dans un gobelet émaillé.
— Vous saviez que Marcel devait me rencontrer hier soir ? Il venait m'apporter des nouvelles. Il a été arrêté à la place.
Jean leva la tête. Les cernes creusaient son visage.
— C'est ce qu'on m'a dit. L'endroit était connu.
— Qui, dans votre réseau, connaissait l'endroit ?
— Marcel, moi. Et le réseau Moulin vert, qui prépare les faux documents.
Le cœur d'Élise se serra. Le Moulin vert, c'était Gaspard. Le visage mince, les mains nerveuses, la menace toujours chuchotée : le visa de ton frère. Il savait pour Julien, encore vivant quelque part dans un camp du Nord. Il le savait parce que quelqu'un le lui avait dit, ou parce qu'il était plus haut dans la chaîne qu'elle ne l'avait cru.
— Et un certain Antoine ?
Un pli se forma entre les sourcils du blessé.
— Antoine ? Le vieux qui brochait les messageries ? C'était un guetteur. Un peu simple. Il a été arrêté la semaine dernière — les Allemands l'ont traîné au Cherche-Midi et relâché au matin. Il a dit qu'ils ne lui avaient rien fait, qu'ils l'avaient confondu avec un autre. Mais moi, je vais vous dire ce que je crois : si quelqu'un est sorti en une nuit de ces caves-là sans être marqué pour la vie, c'est parce qu'il a passé un marché. Antoine savait l'itinéraire des courriers du lundi. Et ce n'est pas le seul.
Élise se leva. Ses jambes la portaient moins bien qu'elle ne l'aurait cru. Antoine. Marcel l'avait soupçonné. Friedrich l'avait accusé. Et tout le monde s'était trompé, sauf peut-être Jean, qui la regardait maintenant avec cette attention douloureuse de celui qui a vu trop de mensonges.
— Vous croyez que l'agent est Antoine ?
— Je crois que c'est plus haut, mademoiselle Dubois. Agent double ou pas, il faut de la matière grise, des coordonnées exactes. Antoine n'a jamais su votre nom.
Il s'interrompit. Un filet de sang perla à sa lèvre.
— L'agent qui a coulé le réseau savait toutes nos routes. Il savait où Marcel serait. Il savait pour vous. Il savait quoi faire pour que vous ne vous méfiiez pas de lui.
Le gobelet était resté entre ses mains. Elle le reposa sur la table, lentement.
— Vous en savez beaucoup, pour un courrier de vingt ans, Jean.
Il sourit — un sourire sans malice, presque triste.
— Je suis un courrier, c'est vrai. Mais mon frère était lieutenant à la Gare. Quand les Allemands ont liquidé son réseau, il a eu le temps de m'écrire deux phrases avant de tomber. Il m'a dit : « Ne regarde pas celui qui crie. Regarde celui qui ferme la porte. »
Elle resta debout un long moment. Les pas de la soldatesque résonnaient dehors, réguliers. La suite logique était si simple qu'elle en devenait déchirante. Gaspard connaissait son secret. Gaspard connaissait l'emplacement du livre où les messages passaient. Gaspard avait une emprise sur elle, et il avait intérêt à ce que le réseau ignore tout de ses trafics.
Les plaques de Blanchard. La lettre de Julien. Gaspard.
— Vous resterez ici jusqu'à demain soir, dit-elle enfin. Il y a une trappe sous la chapelle du fond, elle mène à un égout d'arrosage de la rue de Verneuil.
— Et après ?
— Après, vous partirez vers le sud par les quais.
— Comment ?
— Je vous le dirai demain. D'abord, il faut dormir.
Jean hocha la tête. Sa respiration devenait moins sifflante. Ses paupières se fermaient, s'ouvraient, se refermaient.
Elle éteignit la lampe tempête et monta les escaliers, laissant la porte de la cave entrebâillée. Dans le magasin, les rayonnages s'étendaient dans l'obscurité, comme des rangées de prières. Elle n'alluma pas. Elle marcha au toucher jusqu'à sa chambre au premier étage.
Sous le matelas, sa main trouva le paquet raide, oblong — les plaques de cuivre. Elle les tira à la lumière d'une bougie, les tourna dans ses mains. Le cuivre froid commençait à se marquer sous ses doigts. Un nom y était gravé, presque effacé : Blanchard. En dessous, une adresse dans le treizième arrondissement. Et plus bas, une séquence de lettres et de chiffres qu'elle ne connaissait pas — un code, peut-être, ou une date.
Le code de la lettre de Julien avait été compromis, avait dit Marcel. Et si ce code était celui-ci ? Les plaques accusaient Gaspard, ou elles accusaient Marcel, ou elles ne disaient rien du tout. Mais le fait qu'elles existent, enroulées dans une bouillotte en soie de Meudon chez elle, la liait à un enchevêtrement dont les noirs et les blancs se confondaient sous ses yeux.
Elle pensa à Friedrich. Sa main qui avait tenu la sienne dans la pénombre du taxi. Son offre d'aide dont elle n'avait toujours pas éprouvé la vérité. Le télégramme de Genève devait être arrivé.
Elle passa ses doigts sur les lettres gravées. La bougie coula un long filet de cire sur le bord de la table.
Au matin, la première lueur du jour filtra à travers les volets, poussiéreuse et sale. Elle enfonça les plaques dans la doublure du coffre de voyage de son père, sous la librairie. Le cuivre fit un bruit mat en touchant le bois.
Jean dormait encore, dans la cave, quand elle se glissa au comptoir. La rue était déserte. Le crieur de journaux, très loin, vendait sa falsification du matin.
Elle ferma les yeux un instant. Gaspard savait pour les visas. Gaspard savait pour Julien. Gaspard savait pour la cave de la rue Norvins ? Tout pouvait être de lui. Tout pouvait être d'Antoine manipulé par lui, ou de Marcel, ce Marcel emmené sous ses yeux dans une camionnette grise où il avait levé la tête vers elle, une seule seconde, sans clin d'œil.
Que disait le regard de Marcel ? À l'aube, elle ne savait qu'une chose : Gaspard était toujours libre, et fiable pour une trahison minimale. Elle avait besoin de lui pour les passeports, parce que les passeports étaient sa seule monnaie d'intervention dans cet enfer.
Mais elle pouvait aussi jouer autrement avec le temps. Friedrich avait promis de l'aider pour Julien, il avait un télégramme en route. Deux jours encore pour le second passeport. La lettre dans sa doublure. Le code compromis.
Elle regarda la vitrine où se reflétait une femme de vingt-huit ans, plus pâle qu'une épreuve photographique, des cernes violet sombre éteignant son regard.
Elle écarta un rideau de perles du comptoir et sortit dans la cour. En remontant, elle entendit un hennissement lointain — la patrouille de cavalerie faisait sa ronde matinale.
Elle revint au magasin, sortit un volume de la bibliothèque centrale, l'ouvrit à la page cent et posa son doigt sur le bord. Aujourd'hui, elle n'écrirait pas de message. Aujourd'hui, elle écouterait.
Jean ronflait faiblement au travers du plancher.
Elle posa le livre sur le comptoir, ouvrit la caisse, compta les sous qu'elle avait — pas assez, toujours pas assez — puis dessina du bout du doigt, sur le parquet poussiéreux, un cercle et deux X. C'était le signe que Marcel devait lui avoir laissé, celui qui n'existait que pour eux. Mais il était en cellule, cette nuit-là. Elle s'accroupit, leva le livre de comptes, trouva à sa place le petit papier: l'écriture de Marcel, deux mots seulement, dans la marge :
Il savait.
Elle resta un long moment immobile, le papier entre les doigts. Il savait. Qui? Quand? De quoi? La phrase avait été écrite avant l'arrestation, soigneusement glissée là à son insu. Il savait quelque chose, une chose qui devait la prévenir, une chose qu'il n'avait pas pu lui dire au café avant que la patrouille surgisse.
Il savait pour les plaques? Il savait pour Gaspard? Il savait pour Friedrich? Il savait pour Julien?
Elle froissa doucement le papier, puis le déplia, puis le laissa tomber dans la flamme de la bougie. Les cendres se posèrent dans la soucoupe comme des papillons morts.
Dehors, le crieur de journaux répétait les dépêches officielles. Jean bougeait dans la cave. Élise noua son tablier bleu, rouvrit la librairie.
La journée commencerait comme les autres, ou presque. Avec un blessé sous les pieds, un traître quelque part au-dessus, et l'espoir qu'au fond, très loin, un frère en vie attendait, peut-être, une lettre qu'elle n'avait pas encore le droit d'envoyer.
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