La Liste du Libraire
Lire le chapitre 15: A Child's Riddle
Il y avait une ombre accroupie contre la porte de la librairie, à l’heure où les réverbères commençaient à peine à trouer le crépuscule. Élise ralentit, la main sur la serrure. L’ombre se releva — un garçon, huit ans peut-être, le visage barbouillé de crasse et les yeux trop vifs pour son âge.
— Mademoiselle Dubois ?
Elle ne le reconnut pas d’abord. Puis elle vit le cordon de cuir qui pendait à son cou, et le petit médaillon qui se balançait contre sa poitrine. Le sien. Celui qu’elle avait glissé dans la poche de son frère la dernière fois qu’elle l’avait vu, avant qu’il ne monte dans le train pour la zone libre.
— Toi, dit-elle, la voix plus basse qu’elle n’aurait voulu.
— Je l’ai trouvé, dit le garçon. Dans la rue, près du canal Saint-Martin. Quelqu’un l’a perdu — ou l’a jeté. Je l’ai gardé parce que je vous ai vue le porter, un jour. Vous l’aviez autour du cou, quand vous donniez du pain aux moineaux.
Elle s’accroupit à sa hauteur. Sa jupe frôla le pavé humide.
— Tu veux une récompense.
— Ma mère dit qu’on ne mendie pas. Mais j’ai faim.
Élise se releva. Elle ouvrit la porte, fit signe au garçon d’entrer. Il hésita — la méfiance était une seconde peau pour tout le monde à Paris — puis il passa le seuil. Elle referma derrière lui, tira le verrou.
Dans l’arrière-boutique, elle prit un pain de la réserve, en coupa une épaisse tranche qu’elle beurra sans un mot. Le garçon mangea debout, les yeux qui faisaient le tour du rayonnage, cherchant peut-être autre chose à voler. Elle l’observa. Il était rapide, malin. Il avait survécu trois ans d’occupation en tirant cette gueule-là aux passants.
— Quoi d’autre ? demanda-t-elle en s’asseyant sur le bord de son bureau.
Il finit sa bouchée.
— Un Allemand posait des questions sur vous. Hier, près du marché.
Élise ne bougea pas. Son cœur fit ce petit bond qu’elle connaissait bien maintenant, ce saut dans le vide qu’elle avait appris à ne pas montrer.
— Un officier ?
— Il avait l’uniforme vert. Pas comme les simples soldats. Il montrait votre photo à une marchande de fleurs. Une photo d’avant la guerre, avec les cheveux longs.
Antoine. Ou Gaspard. Les deux lui avaient fourni de quoi s’identifier. Antoine lui avait offert un portrait d’elle prise au bois de Boulogne, l’été 39. Gaspard avait un dossier complet sur elle, comme sur tout le monde.
— Qu’est-ce qu’il demandait ?
— Si vous étiez souvent seule. Si vous receviez des visites le soir. Si vous étiez amoureuse de quelqu’un. La marchande a dit qu’elle ne savait rien, et il est parti.
— Il a laissé quelque chose ? Un message ?
— Juste votre photo. Il l’a reprise avant de partir. Mais il a payé les fleurs, même en avoir pris aucune.
C’était cela, le détail qui la glaça. Un officier allemand qui achetait des fleurs à une vendeuse, sans raison, juste pour laisser une trace de sa présence. Ou pour qu’elle se souvienne de lui.
— Tu te souviendrais de son visage ? demanda Élise.
— Son visage non. Mais ses gants, oui. Des gants gris, avec des coutures rouges. Comme ceux qu’on voit sur les généraux.
Élise ne dit rien. Les gants à coutures rouges étaient ceux de certains officiers de l’Abwehr, pas de la Wehrmacht. Friedrich lui avait appris cela un soir, autour d’un verre qu’elle n’avait pas bu — les détails qui trahissent les services.
— Voilà. Elle poussa un livre vers lui, une édition usée des *Misérables* — un livre qu’elle gardait sous le comptoir, avec une carte de rationnement pliée dans la jaquette. Donne-le à ta mère. Dis-lui de le lire lentement.
Le garçon comprit. Il prit le livre sans le regarder, le glissa sous sa veste déjà trop grande pour lui.
— Mademoiselle ? dit-il à la porte. Le soldat a dit autre chose. Il a dit : « Elle se souviendra bientôt de ce qu’elle a oublié. » C’était bizarre, alors je m’en souviens.
Il sortit dans la rue grise, et Élise resta debout au milieu de sa librairie, la phrase qui claquait dans sa tête comme un volet arraché.
*Elle se souviendra bientôt de ce qu’elle a oublié.*
Ce n’était pas une menace anonyme. C’était une réponse à quelque chose. À une lettre ? À un message ? Elle passa la main sur l’étagère, là où elle rangeait les ouvrages de la semaine. Rien ne manquait. Rien n’avait été déplacé.
Elle monta à l’étage, ferma la porte de sa chambre à clé. Elle s’assit sur le lit et ouvrit le médaillon d’un geste sec. À l’intérieur, la photo de Julien — son sourire de travers, celui qu’il avait quand il s’apprêtait à faire une bêtise. Sous la photo, un minuscule morceau de papier plié en quatre. Elle le sortit sans y croire, le déplia sur la paume.
C’était l’écriture de son frère. Une écriture pressée, celle d’un homme qui écrit dans un train ou une cave.
*Élise — si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas pu te le dire en face. Je suis vivant. On m’a envoyé au nord. Ne viens pas me chercher — ils te regardent. Mais fais confiance à celui qui t’a appris le chant des merles.*
Le chant des merles. Le mot de passe qu’ils avaient inventé enfants, pour se retrouver dans le jardin de leur grand-mère. Personne d’autre ne pouvait le connaître.
Sauf que si. Quelqu’un le connaissait. Quelqu’un qui avait ouvert le médaillon avant que le garçon ne le trouve. Quelqu’un qui l’avait glissé dans le médaillon et refermé, laissant le mot pour elle, et il était tombé entre les mains du garçon.
Ou peut-être pas tombé. Peut-être qu’on l’avait donné au garçon, pour qu’il le lui rapporte. Le gamin avait dit l’avoir trouvé près du canal. Mais était-ce la vérité ? Il avait faim, il était rusé — mais il n’avait pas l’allure d’un appât. Les appâts portaient souvent des chaussures presque neuves. Les siennes étaient si usées que la semelle bâillait.
Elle relut le mot. *Ils te regardent.* Qui, ils ? La Gestapo ? L’Abwehr ? Friedrich ?
Et celui qui lui avait appris le chant des merles — ce ne pouvait être que Julien lui-même. Sauf que la phrase était étrangement construite. *Celui qui t’a appris le chant des merles.* Pourquoi ne pas dire simplement « moi » ?
Le papier trembla dans sa main. Elle avait la nausée, cette sensation qui lui venait quand une pièce du puzzle ne collait pas avec les autres. Elle relut encore. Et soudain, elle comprit.
Le chant des merles. Leur code d’enfants. Mais Julien ne le leur avait pas appris — c’était elle. Elle avait appris à imiter le merle dans le jardin de leur grand-mère, et Julien avait toujours été mauvais à ce jeu, sifflant trop fort, effrayant les oiseaux.
La phrase était un faux. Un très bon faux, mais un faux.
Elle remit la photo en place dans le médaillon, ferma le couvercle d’un geste lent. Elle sentait le froid remonter de ses mains jusqu’à ses épaules. Quelqu’un avait trouvé le médaillon de Julien — quelqu’un qui savait qu’elle le gardait, quelqu’un qui connaissait assez sa vie pour savoir qu’elle le porterait autour du cou quand elle était seule. Quelqu’un qui jouait avec elle.
Elle se leva, ouvrit un tiroir, en sortit les trois plaques gravées de Blanchard, enveloppées dans un chiffon. Elle les posa sur la table, devant elle, et les regarda sans les voir.
Le merle ne chante pas la nuit. Elle le savait. Et celui qui avait écrit ce mot ne savait pas que les merles n’étaient pas muets — ils étaient simplement prudents.
Elle rangea le médaillon dans la poche de sa jupe. Elle garderait le mot, elle aussi. Elle le garderait pour celui qui l’avait écrit, et elle lui montrerait, au moment venu, qu’elle savait exactement comment un merle siffle quand le piège se referme.
Mais avant cela, elle avait une livraison à faire à Meudon. Et un officier à la Rotonde qui attendait peut-être sa réponse.
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