La Liste du Libraire
Lire le chapitre 16: The Abwehr's Invitation
La carte était d’un blanc immaculé, le papier épais et filigrané, l’encre noire calligraphiée avec une précision presque militaire. Antoine la tenait entre deux doigts comme s’il s’agissait d’un objet sacré, ou peut-être d’une grenade dégoupillée.
« Ils veulent que je vienne. » Il releva la tête, ses yeux fatigués cherchant ceux d’Élise par-dessus le comptoir de la librairie. « Le colonel Brandt. Une soirée au Ritz, demain. Les officiers supérieurs de la Wehrmacht et leurs invités. »
Élise posa la pile de livres qu’elle rangeait, le dos tourné à la vitrine, par réflexe. « Et pourquoi vous ? »
« Parce que je suis le libraire qui fournit la bibliothèque de l’hôtel. Ils veulent un “représentant de la culture française” à leur table. Une manière de se donner bonne conscience, sans doute. » Il marqua une pause. « Ils demandent aussi que j’amène mon traducteur. »
Le souffle d’Élise se coinça dans sa gorge. « Moi ? »
« Vous parlez mieux l’allemand que la moitié de leurs attachés ne parlent le français. Et vous avez déjà croisé plusieurs de ces officiers dans la boutique. C’est une couverture naturelle. »
Elle pensa à Friedrich. À sa proposition de le rejoindre au Rotonde. À la manière dont il l’avait protégée de la patrouille, puis avait laissé Marcel être arrêté sous ses yeux. Les fils s’entremêlaient dans sa tête comme les rubans d’un colis piégé.
« Vous voulez que j’aille espionner une soirée nazie ? »
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il replia l’invitation et la glissa dans sa poche intérieure. « Je veux que vous veniez en tant que ma traductrice. Ce qui vous y ferez, vous, dépend de ce que vous décidez de voir. »
La question resta suspendue. Au sous-sol, Jean dormait encore, ses bandages à moitié secs. Les plaques de Blanchard étaient cachées sous une latte du plancher. Et Gaspard avait toujours la lettre de Julien.
« J’y serai », dit-elle.
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Le Ritz sentait le cuir, le cigare et l’eau de Cologne. Des lustres de cristal jetaient des éclats de lumière sur les uniformes sombres et les robes de soirée. Élise avait emprunté une toilette vert bouteille à sa voisine, une ancienne comtesse qui survivait en vendant des bijoux de famille aux Allemands. La robe était trop grande aux épaules, mais elle avait serré la taille avec une ceinture de soie.
Antoine lui offrit son bras. « Restez près de moi. Souriez quand on vous parle. Ne répondez jamais aux questions personnelles. »
« Je sais comment faire. »
« Non, vous ne savez pas. Vous êtes trop expressive. Votre visage raconte tout. »
Elle voulut protester, mais une voix grave les interrompit.
« Monsieur Antoine. Et votre charmante collègue. »
Le colonel Brandt s’approcha, grand, anguleux, les cheveux gris coupés court. Élise nota les gants de cuir rouge — des gants de cavalier, pas ceux portés par les officiers en tenue de soirée. Son cœur se serra. Le même détail que celui décrit par le gamin des rues.
« Mademoiselle Dubois, n’est-ce pas ? » Brandt lui prit la main et la baisa avec une courtoisie déplacée. « On m’a dit que vous teniez une librairie remarquable. Rue de l’Odéon, si je ne m’abuse. »
« Vous êtes bien informé, mon colonel. »
« C’est mon métier. » Il sourit, révélant des dents trop blanches. « Je collectionne les informations comme d’autres collectionnent les livres. Certaines reliures cachent des secrets. Vous seriez surprise de ce qu’on peut trouver entre deux pages bien choisies. »
Élise maintint son sourire. « Les libraires connaissent ce genre de choses, colonel. Les livres ont toujours deux histoires : celle qu’ils racontent, et celle qu’on projette sur eux. »
Brandt rit, mais ses yeux ne riaient pas. « Vous êtes plus intelligente que votre réputation ne le laisse croire. On m’avait dit que vous étiez douce et timide. »
« On vous a mal renseigné. »
« Peut-être. » Il se pencha légèrement. « Mais j’apprends vite. Et j’ai un excellent réseau à travers la ville. Vous seriez étonnée de savoir ce que je connais déjà de vous, mademoiselle Élise. »
Il insista sur son prénom, comme s’il cherchait une réaction. Elle n’en montra aucune. Derrière elle, Antoine s’approcha, posant une main protectrice sur son coude.
« Colonel, je dois présenter mademoiselle Dubois à l’attaché culturel. Vous nous excuserez. »
Brandt s’effaça, mais son regard resta planté sur elle comme une épingle.
« Nous nous reparlerons, mademoiselle. J’ai encore beaucoup de choses à vous demander. »
Antoine l’entraîna à travers le salon, entre les groupes d’officiers et les serveurs portant des plateaux de champagne. Élise croisa le regard d’un homme en veste blanche — un serveur, trop vieux pour ce genre de travail, le visage mince et nerveux derrière une moustache qu’elle connaissait trop bien.
Gaspard.
Il la vit au même moment. Ses yeux s’élargirent, puis il détourna la tête et se fondit dans la foule des serveurs. Élise se dégagea doucement du bras d’Antoine. « Il faut que j’aille… »
« Non. » La main d’Antoine l’attrapa, ferme. « Ne faites pas ça. Pas ici. »
« Cet homme — »
« Je sais. C’est lui. Mais ce n’est pas le moment. »
Elle retira sa main. « Vous ne savez pas ce qu’il m’a fait. Ce qu’il me tient. »
« Je sais qu’il travaille avec le réseau de trafic d’identités de la rue des Saussaies. Et que si vous le suivez ici, vous risquez non seulement votre vie, mais la mienne et celle de tous ceux qui sont encore libres. »
Élise hésita. Gaspard avait tourné au fond du salon, poussant une porte vers les cuisines. L’occasion filait. La lettre de Julien. Les faux passeports. Le secret de son enfance. Tout était dans cet homme.
« Je reviens », dit-elle, et elle se glissa entre les tables.
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Les couloirs de service du Ritz étaient un labyrinthe de pierre et de tuyaux. Élise marchait vite, les talons de ses escarpins claquant sur le béton. Elle passa une porte battante, puis une autre. L’odeur de graisse et de vapeur remplaça l’eau de Cologne.
Où était-il passé ?
Elle tourna un coin et se retrouva dans une impasse, face à un mur de bouteilles de vin empilées. Du coin de l’œil, elle vit une silhouette sortir de l’ombre — un soldat en uniforme gris, décorations étincelantes, les cheveux roux sous la lumière électrique.
« Mademoiselle Dubois. »
Elle tourna sur elle-même. Devant elle se tenait le colonel Brandt, l’air amusé, comme s’il avait su exactement où la trouver.
« Vous vous êtes égarée ? La salle de bal est par là. »
« Je cherchais les commodités. »
« Bien sûr. » Il fit un pas vers elle. Elle recula instinctivement, mais le mur l’arrêta. « Vous mentez très bien, mademoiselle. C’est une qualité rare. Mais dans mon métier, on apprend à déceler les mensonges. Tout comme vous apprenez à déceler les erreurs dans les textes allemands qu’on vous demande de traduire. N’est-ce pas, Élise ? »
Elle ne répondit pas. Sa main glissa vers le mur derrière elle, cherchant une prise, une issue.
« Vous vous demandez où est passé votre ami serveur. » Brandt sortit un paquet de cigarettes, en alluma une avec une lenteur calculée. « Il est de notre côté, vous savez. Gaspard travaille pour nous depuis des mois. Mais vous l’avez compris, n’est-ce pas ? Vous êtes intelligente. Trop intelligente pour votre propre bien. »
Élise sentit le mur céder légèrement sous sa paume. Une porte dérobée. Derrière elle, à peine entrouverte.
« Vous vous demandez également comment je connais votre nom de librairie, votre adresse, la couleur de la robe que vous portez ce soir. » Il tira une bouffée. « Vous vous demandez ce que je sais de Julien. Et de ce que vous avez oublié. »
Le prénom la frappa comme un coup.
Brandt sourit. « Elle se souviendra bientôt, Élise. Mais bientôt peut vouloir dire des années. Ou bien quelques heures. Tout dépend de votre coopération. »
Soudain, le cri d’une femme retentit dans le salon. Des voix montèrent, une agitation confuse. Un officier passa en courant près d’eux, puis un autre. Brandt fronça les sourcils, baissa sa cigarette.
« Ça sent la mauvaise nouvelle. » Il s’effaça. « Retournez auprès de monsieur Antoine, mademoiselle. La soirée n’est pas finie. Et nous avons encore tant de choses à nous dire. »
Il disparut dans le couloir. Élise resta un instant adossée au mur, le souffle court. Dans sa main, ses doigts s’étaient refermés sur un objet froid — un passe de service, tombé de la poche de Gaspard lorsqu’il avait tourné le coin. Elle le retourna : une carte d’accès aux étages privés de l’hôtel, tamponnée du sceau de l’administration militaire.
Le nom était celui de Gaspard. Mais la photo, floue, avait été effacée et remplacée par celle d’une femme inconnue — les yeux mi-clos, les cheveux bruns, le visage marqué d’une petite cicatrice sur la pommette droite. Élise fixa l’image et ressentit un picotement étrange à l’arrière de sa mémoire. Elle connaissait cette femme. Elle savait qu’elle la connaissait, mais le souvenir se refusait, flottant juste hors d’atteinte, comme un mot resté au bout de la langue.
Dans le salon, les voix s’étaient tues. Quelque chose venait de se passer — quelque chose de grave. Elle glissa le passe dans son décolleté et retourna vers la lumière. Antoine l’attendait près de la porte, le visage pâle et les yeux fixés sur quelque chose qu’elle ne voyait pas encore.
« Élise. » Il chuchota son nom. « Il faut partir. Maintenant. »
Elle fendit la foule. Au centre du salon, sous le lustre principal, un homme gisait sur le sol de marbre, un officier allemand en uniforme de la Marine. Sa gorge était entrouverte par une lame dont il ne restait déjà plus que le rouge sombre, s’étendant lentement sous son corps en un pacte silencieux.
Derrière elle, elle entendit la voix du colonel Brandt donner des ordres dans un allemand martelé. « Fermez toutes les issues. Personne ne sort. »
Le plus proche de la sortie était un serveur, qui se dirigeait vers la porte de service, sa veste blanche tachée de vin — ou bien d’autre chose. Pendant un instant qui dura une éternité, leurs regards se croisèrent : le sien, vide et déterminé, les doigts de sa main droite tachés d’une encre rouge qui n’était pas du vin.
Puis il fila par la porte et disparut dans la nuit.
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