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Lire le chapitre 17: Dance with the Enemy
La musique du quintette s’étirait comme un lac de miel sous les plafonds dorés du Ritz. Élise souriait, la tête légèrement inclinée, pendant que le colonel Brandt lui parlait de la réorganisation du port de Rouen. Il émaillait sa conversation de détails techniques qu’elle faisait mine d’admirer, tout en comptant les secondes entre deux passages de serveurs.
— Vous semblez fascinée, mademoiselle Dubois, dit Brandt en inclinant son verre de cognac.
— Fascinée n’est pas le mot juste, colonel. Disons que je suis impressionnée par la minutie allemande.
Il sourit, un pli mince qui ne touchait pas ses yeux. Derrière lui, une porte capitonnée attira le regard d’Élise. Deux officiers en sortaient, refermant rapidement. Ils échangeaient des documents dans des chemises grises. Les mots « Schutzzone » et « Morgen » flottèrent vers elle avant que la porte ne se referme.
La chambre forte était là. Derrière ce battant.
— Vous avez froid ? demanda Brandt. Vous frissonnez.
— C’est le champagne. Il me traverse toujours un peu trop vite.
Elle posa sa coupe vide sur le plateau d’un serveur qui passait, saisit l’occasion pour pivoter vers la porte capitonnée. Brandt suivit son regard, une lueur amusée dans l’iris.
— Les coulisses, mademoiselle Dubois. Peu de gens s’y intéressent. C’est rafraîchissant.
— Les livres, colonel. On y raconte toujours les coulisses. Rarement les salons.
Il rit, un son court, mécanique, comme une porte qu’on racle. Elle saisit l’instant.
— Vous me permettrez bien de vérifier la qualité de votre bibliothèque d’office ? Certains de mes clients collectionnent les éditions militaires allemandes. C’est un marché discret mais lucratif.
Brandt cligna des yeux. Un calcul traversa son visage — c’était visible à la manière dont sa mâchoire se contracta deux fois avant qu’il ne réponde.
— La chambre forte est réservée au personnel autorisé. Mais je peux vous obtenir une visite… guidée.
— Ce serait un honneur.
Il fit un geste discret à un soldat posté près de la colonne. Élise se maudit intérieurement. Une visite guidée ne lui servirait à rien. Elle devait entrer seule.
Une fraction de seconde plus tard, l’orchestre attaqua une valse. Les couples se formèrent sur le parquet de marbre. Élise vit Antoine traverser la foule vers elle, son verre de whisky à moitié vide, sa cravate légèrement desserrée.
— Mademoiselle Dubois, roucoula-t-il en prenant sa main. On m’a dit que vous dansiez divinement. Voulons-nous priver ces messieurs de ce spectacle ?
Brandt hésita, mais la politesse l’emporta. Il s’inclina.
— Je réserve ma visite, mademoiselle. À plus tard.
Antoine l’entraîna sur la piste. Sa main était ferme sur son dos, mais ses doigts s’enfoncèrent dans le tissu de sa robe lorsqu’ils furent hors de vue du colonel.
— Je ne sais pas ce que tu fais, murmura-t-il contre sa tempe.
— Je vais entrer dans cette chambre forte.
— Tu es folle.
— Ça devient une habitude.
La valse tournait. Antoine la fit pivoter, ses yeux cherchant les positions des soldats. Deux à l’entrée, un près du bar, un autre devant la porte capitonnée.
— Le soldat devant la porte, souffla-t-il. Il se tient un peu trop loin. Il regarde les serveuses. Pas professionnel.
— Tu peux me couvrir ?
Antoine la serra plus près.
— Je sais voler une montre et mentir à un officier. Mais je ne suis pas un résistant, Élise. Si ça tourne mal…
— Ça tournera mal. C’est pour ça que je te demande de me couvrir.
Il la fit tourner une dernière fois près du pianiste, puis la relâcha. Elle glissa derrière un rideau de velours pendant qu’il renversait son verre sur l’uniforme d’un officier de marine allemand avec des excuses théâtrales.
La petite antichambre était vide, baignée d’une lumière faible. La porte capitonnée était verrouillée par une serrure simple, à cylindre. Pas de combinaison. Pas de code digital. Leur arrogance était leur faiblesse.
Élise sortit la pince fine qu’elle glissait toujours dans la couture de sa robe. Quinze secondes écrasantes. Le déclic retentit.
La chambre forte était petite, meublée d’un bureau d’acajou massif et de deux classeurs verts. Un coffre bas, dans le coin, avait son loquet ouvert. Paresse impardonnable. Elle ouvrit le premier classeur — des rapports de patrouille. Le second — des états de personnel. Le coffre contenait un dossier tamponné GESTAPO en rouge.
Elle l’attrapa. Un document unique, une feuille pliée en trois. Elle la saisit sans même la lire, la glissa dans le corsage de sa robe, sous la dentelle. Referma le coffre, les classeurs, la porte capitonnée. L’antichambre était toujours vide. La valse jouait toujours.
Antoine l’attendait près des colonnes, l’air absorbé par la discussion d’un diplomate italien. Elle s’approcha, son sourire en place.
— C’est fait, murmura-t-elle.
— Tu n’es pas blessée ?
— Non.
Mais quelque chose clochait. Elle le sentait dans la légèreté trop manifeste du papier. Trop mince. Trop peu de pages pour un document valant la peine.
Elle ouvrit le bouton de sa manchette sous prétexte de rajuster son bracelet, déplia la feuille du bout des doigts, entre ses paumes, à l’abri des regards.
Blanche.
Vide.
Un papier vierge, à peine marqué par un filigrane — l’aigle allemand et une mention en petites capitales sous la forme : *Geheime Reichssache.*
Une piège. Un leurre.
Le sang d’Élise se figea.
— Antoine.
Son ton la trahit. Il cessa de parler au diplomate, se tourna vers elle, son verre toujours levé, son regard vif.
— Quoi ?
— C’est vide.
Il comprit instantanément. Une seconde, deux. Autour d’eux, la falle continuait son murmure doré, les uniformes tournoyaient, les rires feints s’entrechoquaient.
— Élise, dit Antoine lentement, les yeux rivés sur la porte capitonnée désormais surveillée par un officier plus alerte. Si c’est un faux, c’est que Brandt t’a vue venir. Et s’il t’a vue venir, il va te laisser sortir pour te surveiller. Et là…
— Il saura où je vais.
— Exactement.
Elle glissa le papier blanc dans son sac. Sa tête tournait. Le regard de Brandt traversa la salle et se posa sur elle. Il leva son verre, l’air de dire : *à bientôt, mademoiselle Dubois.*
Puis l’officier qui surveillait la porte fit un pas vers elle, tenant un pli scellé qu’il ne regardait pas encore. Une lueur acérée traversa Antoine : quelque chose que les gardes ignoraient encore. Un second papier, glissé sous le premier dans le coffre. Elle n’avait vu que la première chemise.
Elle attrapa la coupe d’un serveur, la but d’un trait, et fixa Antoine.
— On reste. Je retourne dans cette chambre forte. Cette fois, je fouille tout.
— Brandt te regarde fixement.
— Alors il faut danser, encore.
Elle tendit la main. L’orchestre attaqua une autre valse. Antoine hésita, puis saisit sa main, un sourire incertain aux lèvres.
Sous ses doigts, Élise sentit le frisson froid d’une évidence qui la frappait en plein vol : Brandt ne la laissait pas s’amuser. Brandt la testait. Et si le papier blanc était l’appât, la vraie cible était encore dans ce coffre, dans une seconde chemise, inconnue de tous.
À trois heures du matin, le quintette s’épuisait. Le colonel Brandt quitta la réception par une porte de service. Et Élise vit, une seconde trop tard, le serveur au sang sur la main s’approcher d’elle et chuchoter :
— Le papier blanc est la deuxième liste. Celle que tout le monde cherche. Brandt l’a laissée là exprès. Il reste encore cinq noms sur l’autre liste, celle du coffre. Sauvez-les avant quatre heures.
Il disparut dans la foule comme un fantôme.
Élise déplia de nouveau le papier blanc, le retourna. Une encre invisible, pâle, apparaissait à la lumière basse. Des adresses. Des heures. Une liste de raids. Les noms de six planques du réseau. Dans moins de trois jours.
Et en bas de page, une seule ligne écrite à la main : *Julien n’est pas mort. Il vous attend au 7, rue des Saints-Pères.*
L’air manqua autour d’elle. La salle entière vacilla.
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