La Liste du Libraire
Lire le chapitre 18: The List of Raids
Elle referma la porte de la librairie derrière elle et Antoine, et poussa le verrou d'un geste qui lui était devenu habituel — mais ses doigts tremblaient encore de la course dans les rues, du souffle court, de la présence de Brandt qui pesait encore dans sa nuque comme un regard.
Antoine s'appuya contre le comptoir, les mains à plat, ses yeux clairs d'ordinaire si calmes maintenant balayant l'espace, cherchant une menace entre les rayonnages. Il ne posa pas de question. Il attendit.
Élise sortit la feuille de papier qu'elle avait volée dans la chambre forte de Brandt. Elle était vierge — blanc cassé, sans filigrane apparent, un simple rectangle de la bonne qualité pour un document officiel allemand. Elle la posa sur la table de travail, souleva la lampe à pétrole et approcha la flamme de la surface.
Rien, d'abord. Puis, ligne par ligne, des lettres brunes apparurent, écrites d'une encre qui sentait le vinaigre et le fer. Elle lut, le cœur martelant dans ses oreilles.
*Liste des opérations de perquisition — 14 novembre — 48, rue de la Roquette, 03h15.*
En dessous, d'autres adresses. Cinq autres. Six rafles au total. Dans trois nuits. Dans trois nuits seulement.
— Mon Dieu, souffla Antoine en se penchant par-dessus son épaule. C'est plus tôt que prévu. Beaucoup plus tôt.
— Ce n'est pas tout. Le 48 de la Roquette — c'est la planque principale de Marcel. Celle que personne ne devait connaître, sauf lui-même.
Antoine passa une main dans ses cheveux. Il connaissait les règles. Si Marcel était arrêté, la chaîne était coupée. Les cadres intermédiaires pouvaient encore fonctionner, mais les décisions — les décisions venaient de lui. Et parfois de plus haut. Mais Marcel était détenu à Fresnes, et sa planque était condamnée d'ici trois jours.
Trois jours, c'était une éternité dans ce métier. Et un battement de cœur, dit Élise.
— Il faut évacuer cette maison. Les gens de Marcel, les documents qui pourraient s'y trouver, les armes s'il y en a, dit-elle en repliant la liste et en la glissant entre les pages d'un volume d'Anatole France qu'elle remit sur l'étagère, entre ses semblables qui ne l'ouvriraient jamais.
— Et aller où ? demanda Antoine. Sans Marcel pour donner les ordres, sans une planque de repli connue, on ne peut pas prendre ce genre d'initiative. C'est son réseau, son territoire.
Élise le regarda. Elle ne le dit pas, mais ils le savaient tous les deux : si Marcel était passé à la trappe, son territoire était devenu le sien. Elle était la seule qui savait encore où trouver les clés, les codes, les contacts. Le seul lien entre ce qui avait été et ce qui devait être.
— Je ne vais pas laisser Brandt nettoyer le réseau pendant que Marcel est au secret à Fresnes. Nous avons trois jours. Nous les prévenons. Nous les sortons. Nous, c'est toi, moi, Jean.
— Jean qui est dans ta cave avec un trou dans l'épaule, je te rappelle.
— Jean qui connaît les lieux. Jean qui a été blessé en transportant des documents depuis cette cache précisément avant-hier. Si quelqu'un en sait plus que nous sur qui se trouve dans la maison, c'est lui.
Il y eut un silence. Antoine baissa le menton, ce qu'il faisait lorsqu'il cédait de mauvaise grâce.
— Et Lise ? dit-il.
Lise Gérard — une femme du troisième étage de la rue des Rosiers, ancienne couturière chez Chanel avant la guerre, maintenant passeuse de lettres pour le petit réseau de la Résistance civile. Peu fiable pour les gros coups, mais d'une mémoire prodigieuse et d'une audace tranquille. Elle connaissait le 48 de la Roquette pour y avoir livré des documents de couverture à Marcel il y a encore une semaine.
— Elle est sûre, dit Élise. Même si elle ne connaît rien de nos affaires compètes. On lui dira que nous sommes des amis de Marcel et qu'on doit faire sortir sa gouvernante, ou quelque chose de plausible.
Antoine acquiesça, sans plaisir.
Ils attendirent trois heures. La tension du Ritz retomba lentement, s'étira dans les bras d'Élise et lui fit mal aux épaules quand elle se pencha sur l'écoutille. Elle descendit au sous-sol, trouva Jean réveillé, assis contre le mur, un revolver à la main. Il ne dormait presque jamais, seulement des courtes heures de l'aube, quand le sang coulait moins vite dans sa blessure.
Elle lui exposa le plan en dix phrases. Il écouta, puis il se leva sans un mot, avec un petit sifflement de douleur qu'il ne put retenir, et il sortit du sous-sol comme s'il allait acheter du pain.
À une heure du matin, ils étaient trois dans l'arrière-boutique — Élise, Antoine, et Lise, que Jean avait fait monter le long des toits, à travers une fenêtre de service. Lise avait trente ans et de grosses lunettes d'acier, des doigts rapides de couturière. Elle ne posa qu'une seule question.
— Marcel ? demanda-t-elle.
— En sécurité, improvisa Antoine. Il nous a dit de nous écarter trois jours. On pensait que tu pourrais nous aider à faire déguerpir la maison de la Roquette avant que les Allemands ne viennent nettoyer.
Il avait dit ça parfaitement. Pas un tressaillement. Lise hocha la tête, se détendit, sortit une cigarette qu'elle ne fuma pas, tenant la règle de ne jamais laisser une fumée trahir sa présence.
La rue de la Roquette était une rue boueuse, étroite, hantée par les ombres des grilles d'atelier couvertes de graffitis datant d'une autre époque. Le 48 avait une porte de bois peinte en vert écaillé, une façade de trois étages où plusieurs fenêtres étaient condamnées par des planches. Les rideaux étaient tirés, mais la maison — Élise le sentait immédiatement — était vivante. Un filet de lumière, invisible à longue distance, courait sous la porte.
Élise fit signe à Lise de frapper selon le code — trois coups, pause, un coup.
Rien.
Elle frappa elle-même. Un bruit sourd, le frottement d'un meuble à l'intérieur. Une voix, enfin. — Qui est là ?
— C'est la libraire, dit Élise. Amie de Marcel. Nous venons pour la gouvernante.
Un silence, plus long que nécessaire. Puis le bruit d'une lourde serrure, et la porte s'entrouvrit sur un petit homme au visage pâle, une lampe à la main, l'autre main cachée derrière la porte.
— Il n'y a personne ici, dit-il. C'est à cause de vous qu'il faut que vous veniez si tard ?
Il ne reconnut pas les visages. Il était fébrile. Derrière lui, la maison était vide — si vide qu'Élise sentit un froid qui n'avait rien à voir avec la nuit de novembre. Les cartons d'archives qui avaient rempli le couloir — elle se souvenait les avoir vus la dernière fois qu'elle avait accompagné Jean — étaient disparus. Les murs étaient nus. Il y avait des marques de craie sur le parquet.
Elle se tourna vers Jean, qui était resté sur le pas de la porte, une main contre la muraille, ses yeux regardant fixement le couloir. Il secoua la tête.
— Vous êtes venus trop tard, dit le petit homme, comme s'il croyait encore rassurer. Ils sont déjà partis. Tous.
La crapule au coin de la rue, celle qui faisait semblant de rêver contre un mur en face, avait un uniforme allemand sous son pardessus trop large. Élise ne vit pas le fil — un fil fin recouvrant la porte, quasi invisible dans l'embrasure — mais Jean le vit. Il le vit parce qu'il connaissait les pièges de ses propres gens. Il leva la main, une main rapide, qui tira Élise derrière lui par la manche.
— C'est mort, murmura-t-il. On marche dans un piège. La Gestapo est déjà venue.
Un mouvement à l'étage supérieur, un craquement de planche sous un pas pas humain. L'ombre d'une casquette allemande aux caissons de la fenêtre à gauche. Derrière la porte, le petit homme comprit sa faute — il avait été laissé là, comme un leurre, comme une amarre pour couper les retardataires de la Résistance.
Il essaya de refermer la porte, mais une balle - une balle tirée de la fenêtre d'en face - le traversa à l'épaule. Il s'effondra en portant sa main à la blessure, avec un cri modulé — un homme qui avait reçu le signalement d'une arrestation imminente et qui avait ouvert au réseau.
Élise se retourna. Antoine avait dégainé son pistolet, mais il était trop tard pour l'usage. Une voix allemande, calme, indiscutable, sortit du haut de la cage d'escalier.
— *Hände hoch.*
Et derrière eux, dans le pire des cauchemars, la porte se referma avec ce déclic d'acier des serrures d'hôtel particulier — un bruit qu'Élise avait appris à haïr. Le bruit de la fin.
Mais ce n'est pas la fin, se dit-elle. Pas encore. Le lourd objet à son cou battit contre sa poitrine comme un second cœur, et, dans son esprit, elle commença immédiatement à mentir : une liste de six noms de secrétaires de la Kommandantur, déjà prête sur ses lèvres, attendant qu'on lui demande. Elle pensa à Julien. Elle pensa à la rue des Saints-Pères.
Elle ne savait pas pourquoi son nom montait comme une oraison dans ce couloir puant la poussière et la sueur, mais elle pensa qu'elle allait répondre.
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