La Liste du Libraire
Lire le chapitre 19: The Locket's Return
La fumée du grenier les avait suivis jusque dans la cave. Élise toussa, les yeux brûlants, et poussa Antoine derrière la pile de caisses de livres moisis. Les coups de feu avaient cessé — c'était pire. Le silence qui suit un assaut signifiait qu'ils cherchaient méthodiquement, qu'ils ne tiraient plus au hasard.
— Ils sont venus tôt, murmura Jean, une main pressée contre son flanc. Beaucoup trop tôt. Personne n'était censé savoir que cette planque existait encore. Pas avant ce soir.
Élise sortit le pistolet qu'Antoine lui avait glissé dans la main — un Lebel lourd et froid. Elle n'avait jamais tiré sur un homme. Elle savait qu'elle le ferait si elle en voyait un avec l'uniforme noir.
Des pas sur l'escalier. Trois hommes, peut-être quatre. Une voix allemande, plate, qui donnait des ordres brefs. Un rai de lumière de lampe torche balaya l'angle de la cave et s'arrêta sur les caisses.
— Sortez, dit la voix. Maintenant.
Élise regarda Antoine. Il tenait son arme à bout de bras, les jointures blanches. Il hocha la tête une fois — non, pas un assentiment. Un au revoir.
— Non, souffla-t-elle. On se rend.
Il la fixa comme si elle avait parlé en latin.
— On se rend, répéta-t-elle. Un mort ne transmet rien. Un prisonnier, peut-être.
Elle laissa tomber le Lebel sur le sol de terre battue. Le son était absurde, discret, presque ridicule. Elle leva les mains.
La lumière les frappa de face, les aveugla. Des mains dures la saisirent aux épaules, la retournèrent. Elle sentit le métal froid des menottes autour de ses poignets. Une fillette de vingt-huit ans, une libraire de la rue Saint-André-des-Arts, menottée dans une cave poussiéreuse du onzième arrondissement.
— Votre nom ?
— Élise Dubois, répondit-elle en français, clairement.
La matraque s'abattit entre ses omoplates. Elle tomba à genoux.
— Votre nom, répéta l'officier en français mais avec un accent hostile.
— Élise Dubois. Libraire.
Le deuxième coup fut plus fort, et elle pensa au locket sous son chemisier, au poids du métal contre sa peau, à la microphotographie de Brandt dans la couverture du conte de Perrault. Ils ne l'avaient pas encore trouvée. S'ils fouillaient, elle était perdue — et avec elle, le réseau entier.
On la tira debout. Antoine et Jean furent poussés à côté d'elle, pâles mais entiers. Un sous-officier leur passa des sacs de toile sur la tête. Elle marcha à l'aveugle, trébuchant sur les gravats de la rue.
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Le siège de la Gestapo, rue des Saussaies. Elle le savait à l'odeur — cirage, papier buvard, peur. On la fit asseoir sur une chaise de bois. Quand on retira le sac, elle cligna des yeux dans la lumière crue d'un bureau lambrissé qui sentait le tabac froid.
Devant elle, derrière un bureau qui semblait volé à un notaire de province, un officier SS au visage jeune et lisse lisait un dossier. Il leva les yeux.
— Élise Dubois, vingt-huit ans, libraire. Vous savez pourquoi vous êtes ici ?
— Pour des livres interdits, peut-être ? Répondit-elle avec une ironie qui lui sembla venir d'une autre femme.
Le jeune officier sourit sans joie.
— Manuellement audacieuse. On m'avait prévenue.
Il se leva et contourna le bureau. Long, osseux, les cheveux noirs plaqués en arrière. Il s'accroupit à sa hauteur et, d'un geste presque doux, saisit le fermoir du locket à son cou. Le métal cliqueta, et le petit bijou s'ouvrit dans sa paume, révélant la photo pliée de Julien.
— Un amoureux ? Demanda-t-il. Ou un frère ? Les deux, sans doute. Nous le découvrirons.
Il le laissa pendre au bout de sa chaîne, puis le dégrafa et le posa soigneusement sur le buvard, à côté d'un plumier en acajou.
— Obersturmführer Weber, dit-il. Pas Brandt — celui-là est trop occupé à organiser des soirées au Ritz.
Il retourna s'asseoir, croisa les mains.
— La ruelle de Roquette. Un haut lieu de la prétendue Résistance. Vous nous y attendiez, ou êtes-vous arrivée par hasard, comme le hasard vous a fait rencontrer le commandant Brandt, comme le hasard vous a conduite au Ritz hier soir ?
Élise sentit le piège se refermer comme une porte de cave.
— Je suis libraire. Je vendais des livres à un client qui venait d'emménager rue de la Roquette. Je suis arrivée au mauvais moment.
— Et vos deux amis ?
— Des clients.
— Les trois clients de la même librairie, au même moment, dans la même cave, pendant que les Allemands les attendaient. C'est un réseau de distribution très efficace que vous avez.
Quelque chose frappa à la porte — deux coups secs. Weber fronça les sourcils.
— Entrez.
L'homme qui entra portait l'uniforme de la Feldgendarmerie, l'aigle brodé sur la poitrine, la plaque de fonction qui brillait. Il était grand, blond, et Élise dut retenir son souffle en reconnaissant Antoine — le visage aiguisé par le fard de théâtre, les cheveux teints d'une teinte plus claire, les yeux plats d'un bureaucrate militaire.
Antoine. Il tenait une liasse de papier timbré à la main.
— Obersturmführer Weber ?
— Vous êtes ?
— Hauptmann Reinhardt. Kommandantur de Paris, section administrative. J'ai un ordre de réquisition signé du général von Stülpnagel.
Weber prit les papiers, les parcourut avec lenteur. Élise fixa le plancher, comptant les lattes de bois pour s'empêcher de trembler.
— Élise Dubois, dit Weber à voix haute en lisant. Réquisitionnée comme secrétaire auprès du bureau des réquisitions culturelles de la Kommandantur. Daté d'il y a trois semaines.
Sa voix trahissait un doute minuscule, presque imperceptible.
— Cette femme était au Ritz hier soir. Sous le regard personnel du colonel Brandt.
— Les collaborateurs culturels assistent à ces événements, répondit Antoine avec l'aplomb de celui qui a répété son texte dans l'escalier. Le général von Stülpnagel a donné la priorité à la préservation de la vie culturelle française. Nous avons besoin de personnel éduqué. Votre bureau de la rue des Saussaies devrait-il s'opposer aux priorités du général ?
Le silence. Long. Élise osa respirer à peine.
Weber leva les yeux, toisa Antoine, puis regarda le locket sur son buvard. Il fit tourner la petite chaîne entre ses doigts.
— Vous avez des documents d'identité ?
— Dans la voiture, dit Antoine. Je vous les apporte.
— Non, dit Weber en se levant et en tirant un tiroir. Je vous accompagne.
Il glissa le locket dans sa poche de veste, et Élise sentit son cœur se détacher de son corps et tomber dans le tiroir avec lui.
— Vous pouvez l'emmener. Mais ce petit bijou, dit-il en tapotant sa poche, va rester ici. Nous le ferons examiner — par un spécialiste de la microphotographie.
Il regarda Élise avec un sourire sans dents.
— Au revoir, mademoiselle Dubois. Nous nous reverrons bientôt.
Antoine la saisit par le bras, fermement, et la guida vers la porte. Elle ne regarda pas en arrière. Elle ne pouvait pas, car si elle l'avait fait, elle aurait pleuré — pour Julien, pour la photo de sa mère, pour le dernier objet qui les reliait tous. Leur vie était désormais dans la poche d'un homme qui savait exactement ce qu'il cherchait.
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