La Liste du Libraire
Lire le chapitre 20: Aftermath of Capture
La chaleur du bureau de la Kommandantur était étouffante, mais Élise ne sentait plus que le froid qui lui glaçait les doigts. Elle avait les mains posées à plat sur ses genoux, les ongles enfoncés dans la paume à travers l'étoffe de sa robe bleue, celle-là même qu'elle portait au Ritz. Une robe qu'on avait tachée de champagne et de peur.
Antoine referma la porte derrière lui et s'y adossa un instant, le visage fermé, comme s'il venait de traverser une ligne ennemie sans une égratignure. Il avait la mâchoire serrée, ses yeux balayant la pièce, les murs, la fenêtre aux rideaux tirés, puis elle.
— Tu ne restes pas ici, dit-il enfin. Pas une nuit de plus.
Élise releva la tête. Ses lèvres s'entrouvrirent, puis se refermèrent. Il y avait une autorité dans sa voix qu'elle ne lui connaissait pas, une brusquerie d'officier qu'il n'avait jamais montrée devant elle.
— Je ne pars pas.
— Écoute-moi. Ils ont ton visage. Pas une description vague, Élise. Ton visage. Le visage de la femme qui a failli voler le dossier de Brandt. Weber a pris ton médaillon, et s'il le montre à quelqu'un qui t'a vue rue des Saussaies, ou au Ritz, ou dans la librairie, tout s'écroule. Ils remonteront jusqu'au livre, jusqu'aux messages, jusqu'à ton frère.
Elle se leva d'un mouvement sec, la chaise grinçant contre le sol de bois.
— Mon frère, précisément. Vous me demandez de partir alors que Jean reste caché sous ma librairie. Je ne sais même pas s'il est encore vivant.
Antoine fit un pas vers elle, mais il s'arrêta à deux mètres, comme s'il respectait une frontière invisible qu'elle aurait tracée autour d'elle.
— Jean est un combattant. Il comprendrait.
— Jean est mon frère, Antoine. Et je suis sa seule famille.
Le silence entre eux se fit dense. Il soutint son regard, et elle vit quelque chose s'y briser, un mécanisme de défense qui cédait. Il passa une main sur son visage, épuisé, et son imperméable s'ouvrit sur une étoffe encore humide de la pluie de la nuit.
— Alors on trouve une autre solution.
— Laquelle ?
Il ne répondit pas. Il s'assit lourdement sur le bord du bureau, les bras croisés, fixant un point au sol.
Dehors, Paris pâlissait sous une aube grise. Le clocher de Saint-Germain-des-Prés sonnait au loin, six coups qui roulaient au-dessus des toits comme une plainte étouffée.
Gaspard arriva une heure plus tard.
Il n'avait pas frappé à la porte de l'appartement de la rue de Seine, mais à la fenêtre de la cuisine — un signal connu, trois coups, une pause, deux coups. Élise souleva le rideau et le vit debout dans la cour intérieure, sa silhouette étroite se découpant contre les pavés mouillés. Son chapeau était enfoncé sur ses yeux, son manteau froissé, comme s'il avait dormi dehors.
Elle ouvrit.
— Vous ? Ici ? Vous savez que la Gestapo cherche tous ceux qui étaient au Ritz cette nuit.
Gaspard la dépassa sans un mot, pénétra dans la cuisine, et posa sur la table un paquet enveloppé dans du papier brun. Il portait quelque chose de différent dans le regard, une gravité inhabituelle, les traits tirés comme après un deuil.
— Je sais où est Jean.
Élise se figea, sa main encore sur la poignée de la porte.
— Dites-moi.
— Il a été transféré de la rue des Saussaies à Drancy cette nuit. On l'a vu dans le camion. Il est vivant, Élise. Pour l'instant.
Elle sentit les larmes monter, mais elle les refoula, les serra au fond de sa gorge comme un secret honteux. Vivant. C'était plus que ce qu'elle espérait, moins que ce qu'il fallait.
— Comment savez-vous tout cela ?
Gaspard retira son chapeau et le posa à côté du paquet. Ses cheveux gris étaient en désordre, collés sur ses tempes.
— Parce que c'est à moi que le rapport a été remis.
Le silence qui suivit fut plus lourd que celui qui avait précédé.
Antoine s'était rapproché, adossé au chambranle de la porte, les bras croisés.
— Vous travaillez pour qui, Gaspard ?
— Pour personne. Pour tout le monde. C'est la nature de mon métier.
Élise fit face à l'homme qui, quelques jours plus tôt, lui semblait l'incarnation même du mensonge. Elle pensa au faux ordre de la mission de Julien, à la lettre altérée, à cette conviction que Gaspard l'utilisait comme pion d'un échiquier qu'elle ne comprenait pas.
— Vous nous avez tendu un piège au Ritz. Vous avez orchestré ce vol pour que Brandt vous fasse confiance.
Gaspard haussa les épaules, comme pour chasser une mouche.
— J'ai fait ce que j'avais à faire pour survivre. Et pour que d'autres survivent. Mais cette nuit, Élise, la donne a changé. L'un des nôtres a parlé.
Antoine fronça les sourcils.
— Les nôtres ?
Gaspard le défia du regard.
— Réseau Bleu. Marcel. Ce nom vous parle-t-il ?
Élise rouvrit brusquement la bouche.
— Marcel est le fondateur du réseau. C'est lui qui coordonne les infiltrations, les faux papiers, les évasions. Nous ne l'avons jamais rencontré, mais nous travaillons sous ses ordres. C'est lui qui nous envoyait les messages codés dans les livres.
— Marcel n'a pas parlé, dit Gaspard lentement. Marcel est mort.
La phrase tomba comme une pierre dans l'eau. Élise ne bougea pas. Ses lèvres formèrent le mot, mais aucun son n'en sortit.
Gaspard poursuivit, plus bas :
— Il est mort il y a cinq jours, abattu dans la cour d'une imprimerie du XIe. Son corps n'a pas encore été identifié officiellement. Ses messages ont continué à circuler — mais ils ne venaient plus de lui.
— Qui ?
— Son second. Duras.
Le nom résonna contre les murs de la cuisine. Élise essaya de mettre un visage dessus, mais elle n'avait jamais rencontré Duras. Marcel était méticuleux, paranoïaque même. Il ne présentait jamais ses subordonnés aux exécutants du terrain, seulement par courriers aveugles.
— Duras a pris la place de Marcel, poursuivit Gaspard. Il a gardé sa machine, ses listes, ses contacts. Il a continué à envoyer des messages qui étaient d'abord fidèles, puis de plus en plus faux. Les assassinats qu'il programmait frappaient à côté. Les planques qu'il annonçait sûres se révélaient piégées. C'est lui qui a livré la maison de la rue de la Roquette.
Élise s'appuya contre le comptoir, ses mains cherchant une surface solide. Tout devenait autre. La main qui avait fermé la porte du piège n'était pas celle d'un traître infiltré de l'extérieur — c'était celle d'un homme qui prétendait parler au nom de leur propre réseau.
— Pourquoi me dites-vous cela, Gaspard ? Vous voulez ma confiance ? Après tout ce qui s'est passé, après le Ritz, après Brandt ?
Gaspard enleva ses lunettes et les essuya lentement avec un coin du papier brun.
— Parce que Duras vous a condamnée, Élise. Vous, personnellement. C'est lui qui a signalé votre librairie au SD comme plaque tournante possible. C'est lui qui a décrit votre visage à Weber, en disant que vous aviez quelque chose que vous ne devriez pas avoir.
Le médaillon. Le microfilm de Julien. Les plans cachés dans son double-fond depuis des années.
Élise laissa échapper un souffle.
— Il me faut ses coordonnées.
— Il est déjà en route, dit Gaspard. Il a un rendez-vous cette après-midi au café des Métamorphoses, boulevard du Montparnasse. Il rencontre un agent allemand auquel il doit livrer la liste finale des prochaines rafles. Les véritables, cette fois.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que c'est moi qui ai fait passer le message. Avant que je comprenne ce qu'il était devenu. Il croit que je suis encore son homme de liaison.
Le silence retomba. Antoine s'était redressé, ses yeux passant de Gaspard à Élise.
— Vous voulez qu'elle le suive ? demanda-t-il. C'est de la folie. Elle est à peine sortie de l'enfer.
Gaspard remit ses lunettes, planta son regard dans celui d'Élise.
— Je ne veux pas qu'elle le suive. Je veux qu'elle l'arrête. Et je veux qu'elle récupère ce qu'il porte dans sa serviette : la liste des rafles pour les trois prochaines semaines. Sans ça, des centaines de personnes mourront.
Élise regarda ses mains. Elles tremblaient presque imperceptiblement, un frémissement qu'elle ne pouvait contrôler. Elle les cacha derrière son dos.
— Et Brandt ? demanda-t-elle. Il connaît déjà mon visage. Il sait que j'étais au Ritz cette nuit. Il pourrait me faire arrêter à tout moment.
Gaspard eut un sourire mince, presque triste.
— Brandt est un stratège. Il n'engage pas une pièce d'échecs contre un simple pion. S'il vous voulait, il vous aurait déjà eue. Il attend. Il veut savoir quelle autre pièce vous protégez.
— Alors je dois rester à Paris pour le tromper.
— Et pour sauver Jean, dit Gaspard.
Antoine posa la main sur l'épaule d'Élise, une pression légère mais présente.
— Et si je restais aussi ?
Elle tourna la tête vers lui, les yeux élargis.
— Vous aviez votre plan pour quitter Paris. Vous me l'aviez dit.
— Le plan a changé.
Il n'ajouta rien d'autre, mais il y avait quelque chose dans la manière dont il le dit, une immobilité soudaine de tout son corps, qui faisait comprendre qu'il ne s'agissait pas que d'une décision tactique.
Élise se retourna vers Gaspard.
— Oui. Je vais arrêter Duras. Mais c'est moi qui le ferai, à ma façon. Avec ou sans vous.
Gaspard se leva. Le papier brun resta sur la table.
— Laissez-moi faire une dernière chose avant d'agir. Vous demander, en souvenir de Marcel, de ne pas le tuer. Il doit parler.
Après son départ, l'appartement sembla plus vide, plus grand, le grincement du bois plus profond. Antoine demeurait à sa place, les bras tombés le long du corps.
— Vous savez que je serai à vos côtés, dit-il. Et que rien de ce qu'on vous fera subir ne me fera reculer.
Elle le regarda. Dans la lumière grise du matin, son visage avait perdu ses airs de hasard, révélant une architecture plus dure, une personne capable de ces longues nuits sans sommeil et de ses mensonges nécessaires.
— Je ne veux pas que vous mourriez pour moi, dit-elle.
— Il n'est pas question de mourir, Élise. Il est question de survivre. Et pour cela, nous devons rester ensemble.
Elle ne répondit pas. Elle se retourna vers la table, sortit le paquet de papier brun et l'ouvrit lentement. À l'intérieur, un petit pistolet Smith & Wesson, un étui de cuir, et une photographie. Une femme, le visage légèrement flou, prise de loin. Elle portait cette robe bleue qu'Élise portait chez le photographe, voilà des années. La même inconnue que la pièce d'identité nichée au creux de sa poche.
Elle glissa la photo dans sa poche, replaça le pistolet sur la table.
Il était temps de se préparer.
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