Lumen Reads

La Liste du Libraire

Lire le chapitre 3: A Locket Dropped

Un matin gris couvrait encore Paris quand Élise sortit de chez elle, le *Madame Bovary* glissé dans un cabas avec deux baguettes et un demi-kilogramme de pois cassés volés au marché noir. Le livre ne devait pas être ouvert avant le lieu de rendez-vous, mais il pesait contre sa hanche comme un fer rouge.

La rue de l'Odéon était calme. Les persiennes closes donnaient à la ville un air de théâtre abandonné. Elle marchait vite, pas trop, une Parisienne ordinaire qui vaquait à ses affaires ordinaires. Le cabas se balançait. Elle songeait à Marcel, à la façon dont il avait plié le message dans la couture de la couverture. Elle songeait aussi à M. Lenoir, ce nom qui lui grattait l’esprit comme un éclat de verre sous la peau.

Elle n’avait pas fermé la boutique hier soir sans remarquer qu’Antoine fumait toujours à sa fenêtre. Le bout de sa cigarette dessinait des arabesques invisibles dans le noir, comme s’il écrivait quelque chose que personne d’autre ne pouvait lire.

Un camion militaire passa, lent. Élise s’arrêta devant la vitrine d’un crémier pour laisser passer le souffle sale du véhicule. Elle compta jusqu’à dix. Le camion tourna au bout de la rue et le silence revint, à peine troublé par le roucoulement d’un pigeon.

Elle tourna à gauche dans la rue de Seine, puis encore à gauche, en direction du pont Saint-Michel. Le cabas était lourd. Les baguettes étaient un alibi. Le livre était une mission.

Ce fut à mi-chemin du quai que le danger arriva.

Une patrouille de la Wehrmacht descendait vers elle, trois soldats en capote grise et un officier en tête dont les bottes frappaient le pavé avec une régularité métronomique. Leurs visages étaient fatigués, mais leurs regards ne l’étaient pas. Ils fouillaient les passants du regard, surtout les femmes, surtout les jeunes, surtout celles qui pressaient un peu le pas.

Élise ne pressa pas le pas. Élise ne ralentit pas non plus. Elle continua le long du quai, la tête légèrement baissée, les épaules tombantes – une femme fatiguée par une nuit de pénurie et de bombardements radiodiffusés. Elle avait appris cette posture au prix de plusieurs frayeurs. Il suffisait d’être l’ombre d’une autre, une passante parmi toutes les passantes. Rien de remarquable. Rien d’arrêté.

L’officier la croisa à deux mètres. Il jeta un regard distrait sur son cabas. Les baguettes dépassaient, jaunes et raides comme deux omoplates de pain. Il ne dit rien. Continue.

Quatre pas plus loin, un vrombissement monta du côté du Pont Neuf. Une moto allemande venait vers eux. L’officier se retourna pour crier un ordre à ses hommes et de son geste brusque il déstabilisa un vieil homme qui portait un panier de légumes. Le vieil homme trébucha. Le légume roula vers Élise. Elle fit un bond latéral, le réflexe du corps qui évite sans réfléchir, et le cabas lui glissa des doigts.

Il tomba. Les baguettes roulèrent sur le pavé. Les pois cassés s’éparpillèrent comme des confettis gris, et le livre glissa de l’ouverture du cabas, glissa sur les pierres humides, la couverture ouverte, les pages offertes à l’air libre, et il s’immobilisa aux pieds de l’officier.

Le temps suspendit son cliquetis.

Élise ne courut pas vers le livre. Elle courut vers l’endroit où le livre n’était pas devenue un objet de convoitise mais un cadavre qu’on ne devait pas toucher.

« Pardon, Monsieur l’Officier », dit-elle, en se courbant, la voix qu’elle prenait pour les Allemands – une servilité calme qui parfois les ennuyait. Elle ramassa le livre, le referma, le glissa sous son bras, puis commença à ramasser les pois cassés, un geste éminemment pathétique qui fit sourire un des soldats.

L’officier ne sourit pas. Il regarda le dos du livre.

« Vous aimez Flaubert ? »

La question la percuta entre les omoplates, mais elle garda le visage incliné vers le sol.

« C’est le seul roman que ma mère a conservé », dit-elle. « Il est en train de mourir. Le papier aussi, il meurt. Je le rapporte à la maison pour l’enterrer avec elle, au moins les pages qu’il lui reste à lire. »

Elle n’avait pas de mère. Elle avait un frère, et un lourd pendentif d’argent qui avait appartenu à leur grand-mère.

L’officier la regarda un long moment, puis fit un geste vague de la main, comme on chasse une mouche. Élise se releva lentement, ramassa son cabas, laissa les pois cassés sur le sol pour les pigeons, et s’éloigna sans se presser. Ses jambes n’étaient pas des jambes. C’étaient deux troncs de peuplier secoués de bourrasques intérieures.

Ce fut seulement à l’angle du quai des Grands-Augustins qu’elle réalisa que sa main gauche était vide.

Le pendentif.

La chaîne d’argent autour de son cou s’était rompue. Le petit médaillon rond avec la photo de Paul – son frère, le visage pâle et grave, à sa sortie du service militaire, une éternité auparavant – n’était plus.

Elle chercha par terre. Rien. Elle retraça ses pas, la panique montant comme une marée. Elle le repéra alors que sa main allait s’ouvrir pour le saisir.

Un garçon – douze ans, peut-être, efflanqué comme un os de volaille – l’avait ramassé. Il le regardait, prit ses jambes à son cou, fila entre un étal et une colonne Morris, disparut dans le passage étroit qui menait à la cour de Rohan.

« Attends ! » Élise avait crié, trop fort. Une fenêtre s’ouvrit à l’étage. Quelqu’un la regarda. Elle baissa la tête et se força à marcher, à respirer, à mordre sa langue.

Le médaillon contenait deux choses : la photo de son frère et un minuscule bout de papier qu’il lui avait fallu trois mois de pratique pour apprendre à y cacher. Le bout de papier contenait un code de contact.

Elle ne pouvait pas dire au monde. Elle ne pouvait pas prévenir la police. Elle ne pouvait rien faire que continuer à marcher, avec un livre de Flaubert sous le bras, un nom étranger dans le creux du crâne, et le sentiment glacial que Paris était une dentelle dont chaque maille pouvait se rompre.

Elle arriva à la librairie de la rue de la Bûcherie, la deuxième, celle où l’on ne tenait pas boutique mais des réunions. Marcel l’attendait dans l’arrière-salle, son imperméable encore humide de la pluie de la nuit.

« Vous avez du mal à vous faire oublier », dit-il en la regardant.

« Vous étiez là ? »

« Le quai est un miroir. J’étais derrière le pilier du pont, à l’angle. » Il regarda son cou, le cordon cassé qui pendait, désormais inutilisé, avec son petit nœud de fil de fer. « Il vous manque quelque chose. »

« Mon frère. » Elle se força à sourire. « Pas grave. C’est une photo. Le reste, je le récite par cœur. »

Marcel hocha la tête, peu convaincu, mais il n’insista pas. Il déplia le livre à la page qu’elle lui tendit, découpa la couverture avec un scalpel minuscule, en tira le message chiffré qu’il déchiffra en trente secondes.

Son visage se durcit.

« Ils ont exactement deux jours », dit-il. « Deux jours avant que M. Lenoir donne la liste des noms qui doivent être exécutés à la Gestapo. Le réseau Sphinx, vous n’en avez jamais entendu parler ? »

Elle secoua la tête.

« C’est le réseau de Lenoir. Ce n’est pas un résistant. C’est un agent allemand qui se fait passer pour un résistant dans un réseau qu’on appelle le Moulin. Le Moulin alimente en faux papiers et en armes les réseaux de la zone nord. Lenoir y a introduit un dispositif de double-couverture. Chaque message que le Moulin envoie est lu par lui deux heures plus tard. Il connaît tous les noms. Il connaît les itinéraires. Il connaît les planques. »

Il posa un doigt sur le livre.

« Vous devrez continuer à porter les messages, Élise. Malgré le danger. Malgré ce que vous venez de vivre. Le courier du Moulin est mort il y a trois jours, une corde autour du cou dans la rue Cassette. Sa seule erreur a peut-être été de connaître le vrai nom de Lenoir. »

« Le vrai nom ? » Elle entendit sa propre voix comme un écho d’une pièce vide.

« Cette nuit, la Sphinx a envoyé une confirmation. Le nom réel de Lenoir est inscrit dans les registres des Kommandantur sous le matricule qu’on retrouve dans le livre. Savez-vous comment le reconnaître, dans les textes officiels ? »

Marcel la regarda, le visage soudain affaissé, vieilli de vingt ans, et il dit :

« Vous passez près de lui chaque jour, ma petite. Regardez dans le miroir quand vous relisez Le Rouge et le noir. Celui qui regarde les livres sans jamais les ouvrir connaît leur contenu par cœur. »

Élise sentit le froid de la cour de Rohan remonter le long de sa colonne vertébrale. Elle n’eut pas besoin de demander de qui il parlait. Elle revit la cigarette d’Antoine à la fenêtre. Elle revit ses mains de traducteur, longues, blanches, propres, qui ne portaient aucun signe de la guerre, pas même une bague, pas même une trace de boue.

Elle regarda le livre de Flaubert dans ses mains, le visage de son frère au fond de sa gorge, et la liste des noms qu’elle devait continuer à faire circuler, un par un, sous le regard de M. Lenoir.

« J’ai l’impression d’avoir déjà perdu quelque chose que je n’ai jamais eu », dit-elle.

Marcel ne répondit pas. Il lui glissa un petit paquet dans la poche de son manteau et s’éclipsa par la porte de derrière, dans la pénombre grise de la cour.