La Liste du Libraire
Lire le chapitre 21: The Second-in-Command
La pluie battait les vitres du café de la rue du Bac quand Élise posa la photographie sur la table. Duras en uniforme, sortant de la Kommandantur, daté du 12 février. Preuve de ses allées et venues régulières avec l'ennemi, mais pas encore de sa trahison.
Antoine la regardait, les doigts serrés autour de son verre de vin rouge. Dehors, les réverbères couverts de papier bleu jetaient une lueur spectrale sur les passants pressés.
« Ce n'est pas assez. Il faut le prendre sur le fait. »
Elle sortit une seconde photo, plus récente. Duras au marché noir, vendant des informations à un homme qu'elle avait identifié comme un agent de l'Abwehr.
« Ça non plus. Il peut prétendre que c'est du commerce de cigarettes, pas de vies humaines. »
La serveuse passa, leur jeta un regard méfiant. Élise attendit qu'elle soit hors de portée.
« Alors on va lui donner une occasion de se dévoiler. »
Antoine leva un sourcil. Elle sortit un carnet et griffonna une adresse : 14, rue du Cherche-Midi. Un appartement vide depuis que les Bernheim étaient partis en zone libre.
« Je vais lui dire qu'une agente double veut rencontrer quelqu'un de haut placé dans le réseau ce soir. Que c'est notre dernière chance de faire passer un message urgent à Londres. »
« Et si Duras est innocent ? »
Élise soutint son regard. « Gaspard me l'a dit. Il a renvoyé le garde du safe house. Il a choisi l'itinéraire. Il savait que la Gestapo viendrait tôt. »
Elle rangea le carnet. « Je vais lui laisser un mot à sa planque habituelle. Une heure avant la rencontre. S'il mord à l'hameçon, on le saura. Pas question de mettre quelqu'un d'autre en danger. »
Antoine posa sa main sur la sienne. « Alors on le fait ensemble. »
Le crépuscule tombait sur la rue du Cherche-Midi quand Élise prit position dans l'ombre d'une porte cochère. L'appartement de l'autre côté de la rue était sombre. Antoine était posté en haut de l'escalier de service, son pistolet à la main.
Dix-huit heures quarante. La pluie avait cessé. Le silence était si dense qu'elle entendait son propre pouls.
Dix-huit heures cinquante-deux. Des pas. Elle retint son souffle.
Duras parut au coin de la rue, parapluie fermé, imperméable froissé. Il jeta un coup d'œil autour de lui, puis traversa la chaussée d'un pas rapide. Pas nerveux. Méthodique. Un homme qui connaissait son chemin.
Il entra dans l'immeuble. Élise compta les secondes. Une minute. Deux. Trois. Elle commençait à croire qu'il allait seulement monter, vérifier, repartir, quand une voiture noire coupa le moteur à l'angle de la rue.
Trois hommes en trench en descendirent. La Gestapo. Ils entrèrent sans frapper.
Élise serra le poignet de son pistolet sous son manteau. La rue était un piège laqué de silence. Le visage de Marcel lui traversa l'esprit. Ses mains, ses doutes, sa mort.
« Maintenant. »
Elle traversa la rue, poussa la porte. Le hall était vide. Des voix montaient de l'escalier. En allemand. Elle monta les marches une à une, collée au mur.
Au deuxième palier, la porte de l'appartement était entrouverte. Elle l'entrebâilla du canon de son arme. La pièce était vide. Les officiers étaient déjà ressortis par la cour intérieure, sans doute pour couper les issues.
Duras était seul au milieu de la pièce, face à la fenêtre, les mains dans les poches. Il ne se retourna pas.
« Je savais que c'était un piège, Dubois. Il restait à savoir si vous seriez assez stupide pour venir. »
Il pivota. Dans sa main droite, un couteau à cran d'arrêt captait la lumière grise.
Élise releva son arme. « Vous avez fait tuer Marcel. Vous avez envoyé Jean à Drancy. Vous avez livré le safe house. »
« J'ai fait ce qu'il fallait pour survivre. Vous mourrez pour un idéal, moi je vis. »
Il lança le couteau. Elle tourna la tête, sentit le souffle de la lame contre sa tempe, et dans ce quart de seconde il bondit en avant. Le choc la projeta contre le mur. Elle sentit un éclair froid dans son bras quand la lame la trancha, puis il arracha le pistolet de sa main et s'enfuit par l'escalier de service.
Elle s'appuya au mur, le bras en feu. En bas, une porte claqua. Une voiture démarra en trombe.
Antoine surgit dans l'encadrement, respiration courte, regard fou. Il vit le sang, pâlit, fendit sa manche d'un geste sec. La plaie était nette, profonde d'un centimètre, parallèle au biceps.
« Il s'est enfui par l'escalier de service. » Elle voulut se dégager, mais il la tenait fermement.
« Il est parti, Élise. Il a pris la voiture des officiers. On le rattrapera plus tard. »
Il déchira un pan de sa chemise, le noua autour de la blessure. Ses gestes étaient précis, mais ses doigts tremblaient à peine. Il leva les yeux vers elle. Il était si proche qu'elle pouvait compter les cils trempés de pluie.
« Tu as eu ce que tu voulais. Il s'est dévoilé devant nous, et il l'a fait seul. Pas d'agents pour témoigner. »
Elle déglutit. Le sang imprégnait le tissu, mais la douleur s'estompait dans l'étrange torpeur qui suit le danger.
« Mais la liste ? » dit-elle.
Il finit le nœud, laissa sa main reposer sur son avant-bras. « Gaspard avait raison sur lui. Et il nous en sait gré. Pour l'instant. »
Le silence s'installa entre eux, troublé seulement par leur respiration. Elle sentait la chaleur de cette main à travers la manche humide.
« Antoine, tu n'es pas hauptmann Reinhardt. Tu n'es pas à Paris pour un réquisitoire. Tu es là depuis combien de temps ? Depuis quand feins-tu ? »
Il retira sa main. Un muscle de sa mâchoire se contracta. « Depuis le début, Élise. Depuis la première fois où je t'ai vue cacher un message dans un livre de Gide. »
Elle le dévisagea. Personne n'était au courant de cette première livraison, à part Marcel et... Gaspard. Une idée la traversa, froide comme la Seine.
« Qui te l'a dit ? »
« Brandt. » Il n'avala pas sa salive. « Brandt m'a envoyé vers toi. Il sait pour la liste. Il veut la deuxième, celle de Duras. Il pense que tu es la seule qui puisse l'approcher. »
La pièce sembla vaciller autour d'elle. L'homme qui venait de panser son bras, qui avait fabriqué de faux papiers, qui avait marché à côté d'elle dans les couloirs de la Gestapo, n'était peut-être qu'une autre marionnette du colonel.
Mais dans ses yeux, il n'y avait pas de triomphe. Pas d'aveu. Quelque chose d'autre, qui ressemblait à de la peur.
« Tu devrais partir, Élise. Je ne peux pas te protéger de ce que je suis. »
Elle se releva, le bras douloureux, mais droite. « Alors arrête d'être ce que tu es. Décide-toi une fois pour toutes. Parce que ce soir, Duras sait que tu es avec moi, et Brandt le saura bientôt. Et s'ils savent tous les deux qui tu es vraiment... »
Elle ramassa le couteau ensanglanté de Duras, le glissa dans sa poche. « ... tu seras aussi mort que Marcel. Et cette fois, je ne pourrai rien pour toi. »
Il ne répondit pas. Elle fit demi-tour, descendit l'escalier, et la rue avala son pas rapide, laissant derrière elle le goût de sang et celui, plus dangereux encore, d'une confiance à moitié trahie.
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