La Liste du Libraire
Lire le chapitre 22: A Brother's Shadow
La pluie tombait sur Paris comme une sentence. Élise marchait vite, le col de son manteau relevé, les mains enfoncées dans ses poches. Elle ne sentait pas l'eau glacée qui dégoulinait sur sa nuque. Elle ne sentait que la rage.
— Répète, dit-elle à Gaspard sans ralentir.
Le vieux libraire peinait à suivre son allure, sa canne claquant sur le trottoir mouillé.
— Ton frère. Marcel. On l'a vu hier, rue de la Roquette.
Elle s'arrêta net, se retourna. Gaspard faillit la percuter.
— Marcel est mort, dit-elle. Tu me l'as dit toi-même.
— J'ai dit qu'on l'avait arrêté. J'ai dit qu'on pensait qu'il était mort. Mais la rumeur court qu'il n'est pas à Drancy, ni à Fresnes. Il est ici. À Paris.
— C'est impossible.
— Il travaille pour eux, Élise. Comme interprète. Sous une fausse identité. Un nom allemand.
Elle secoua la tête, mais quelque chose se fissurait en elle. Le visage de son frère surgit dans sa mémoire, jeune et rieur, la veille de son départ pour la ligne Maginot. Les lettres qu'elle lui avait écrites, sans réponse depuis dix-huit mois. Sa mère morte de chagrin, convaincue d'avoir perdu ses deux enfants à la guerre.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Kohl. Heinrich Kohl. Il travaille à la Gestapo, rue des Saussaies.
Le mot la frappa comme un coup de poing dans le ventre. Rue des Saussaies. C'était là qu'ils l'avaient interrogée. C'était là qu'un officier SS lui avait arraché son médaillon, celui que Marcel lui avait offert avant de partir. Le fer forgé, le petit 'M' gravé à l'intérieur.
— C'est un piège, dit-elle. Duras essaie de m'attirer à découvert.
— J'ai vérifié, Élise. Trois témoins. L'homme porte une cicatrice au sourcil gauche — la même que Marcel avait en sortant de l'usine, cette chaîne qui lui avait arraché la peau.
Elle ne répondit pas. Elle pensait à la photographie de l'identité forgée, celle qui correspondait à une femme surgie de sa mémoire verrouillée. Elle pensait à toutes les pièces qui s'assemblaient mal, comme un puzzle dont quelqu'un aurait mélangé les boîtes.
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Antoine la rejoignit dans l'arrière-boutique de la librairie, deux heures plus tard. Il referma la porte derrière lui, secoua son chapeau couvert de pluie.
— Gaspard m'a dit.
— Bien sûr qu'il te l'a dit. Tout le monde te dit tout, n'est-ce pas ?
Il marqua une pause, le temps de lire la colère dans ses yeux.
— Laisse-moi enquêter. J'ai des accès que tu n'as pas. Je peux vérifier si c'est lui, sans te mettre en danger.
— Non.
— Élise, tu es blessée, tu es fatiguée, et tu es recherchée. Si quelqu'un te reconnaît dans un bâtiment de la Gestapo...
— Je ne vais pas à la Gestapo. Je vais trouver Kohl.
Antoine s'avança, mais elle leva la main.
— Tu m'as menti depuis le premier jour. Tu travailles pour Brandt. Tu es venu me chercher parce qu'il te l'a ordonné. Pourquoi est-ce que je te ferais confiance maintenant, pour ça ?
Il resta silencieux un long moment. Ses yeux, d'habitude assurés, semblaient chercher les mots.
— Parce que tu vas avoir besoin de quelqu'un qui te sorte de là si ça tourne mal.
La vérité de sa phrase l'atteignit comme une gifle. Elle se souvint de la cellule, de la lumière crue, de l'officier qui tenait son médaillon entre ses doigts gantés. Elle aurait eu besoin de lui, alors.
— Si je ne suis pas revenue ce soir, dit-elle en passant devant lui, tu pourras raconter à Brandt que tu as perdu ta précieuse taupe.
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Le bar du Boulevard Saint-Michel sentait le tabac froid et la bière aigre. Élise s'installa à une table près de la fenêtre, comme le prévoyait le message anonyme qu'elle avait reçu à la librairie, écrit sur un papier froissé : « Le commandant Kohl vous verra. Café du Commerce. Cinq heures. »
Il était dix-sept heures cinq quand un homme entra. Il portait un imperméable beige, un chapeau mou. Il était grand, mince, les épaules légèrement voûtées. Sa main gauche jouait avec un trousseau de clés dans sa poche.
Il s'arrêta à sa table. Le silence s'épaissit entre eux.
Élise leva les yeux. Elle avait préparé des mots. Elle avait préparé des questions. Elle n'avait pas préparé le visage. Le visage de son frère, vieilli de dix ans, amaigri, les yeux creusés par quelque chose qu'elle ne savait pas nommer. La cicatrice au sourcil gauche, bien visible, tirait la peau vers le haut.
— Mademoiselle Dubois, dit-il d'une voix plate, sans trace d'accent français.
Il s'assit en face d'elle, posa ses mains à plat sur la table. Il ne la quittait pas des yeux.
— On m'a dit que vous cherchiez un homme en particulier.
Elle ouvrit la bouche, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Les souvenirs la submergeaient : Marcel la portant sur ses épaules pour voir la parade du 14 juillet. Marcel lui apprenant à faire du vélo dans la cour de l'immeuble. Marcel l'attrapant par le poignet avant qu'une voiture ne la renverse, trois mois avant la mobilisation.
— Marcel, chuchota-t-elle.
L'homme ne cilla pas. Ses doigts se crispèrent légèrement sur la table, un geste imperceptible. Puis il se leva.
— Je crois que vous faites erreur, mademoiselle. Je n'ai pas de frère et sœur.
Il fit un mouvement pour partir. Élise se leva à son tour, saisit son bras. La toile de l'imperméable était rêche sous ses doigts.
— Tu as un petit bouton de naissance derrière l'oreille droite. Une tache que tu cachais quand nous étions enfants parce que les autres se moquaient. Personne ne peut inventer cela.
Le temps suspendit son cours. Il se tourna lentement vers elle, et pendant une fraction de seconde, quelque chose vacilla dans ses yeux. Un éclat d'enfant perdu. Puis le masque retomba, plus dur qu'avant.
— Écoutez-moi bien, mademoiselle. Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous voulez. Mais je travaille pour la Sicherheitspolizei. Si je vous vois encore une fois, ou si j'apprends que vous vous êtes approchée de mes collègues, je vous ferai arrêter pour entrave à la justice allemande.
Il se pencha vers elle, sa voix baissant presque à un murmure :
— Et croyez-moi, dit-il avec une précision qui la glaça, vous ne voulez pas revoir l'intérieur de la rue des Saussaies.
Il sortit dans la pluie sans se retourner. Élise resta seule, les mains tremblantes, serrant le bord de la table comme si le sol allait s'ouvrir sous elle.
Il l'avait reconnue. Elle en était certaine.
Et il avait choisi de rester dans l'ombre.
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