La Liste du Libraire
Lire le chapitre 23: The Double Interrogation
La pluie s'était arrêtée, mais l'humidité de la Seine imprégnait encore le quai de Grenelle quand Élise aperçut Kohl, debout près du pont de Bir-Hakeim, le col de son manteau relevé. Il l'attendait avec une patience policière, un homme habitué à ce que les autres viennent à lui.
Elle s'arrêta à deux mètres. L'eau gouttait des arches, tombait sur les pavés avec un rythme régulier, presque apaisant.
— Vous êtes venue, dit Kohl sans se retourner.
— Vous avez mentionné Marcel.
Il se tourna enfin. Sous la lumière grise, la cicatrice sur sa joue était plus profonde que dans son souvenir, la marque de naissance près de sa tempe plus sombre. Son frère. Mais les yeux qui la regardaient n'avaient rien de fraternel.
— Je ne suis pas votre frère, dit-il, comme s'il lisait ses pensées. Mais je sais où il se trouve.
Élise croisa les bras pour empêcher ses mains de trembler. L'air sentait la pierre mouillée et l'essence. Un bateau corne au loin, et elle se força à caler sa voix sur ce son grave et régulier.
— Comment le savez-vous ?
— Peu importe comment. Ce qui compte, c'est ce que vous êtes prête à donner en échange.
Elle avait connu des hommes comme lui dans la Résistance. Des courtiers, des maîtres du donnant-donnant. Mais c'était la première fois que le visage de son frère, les traits de Marcel adoucis par leur mère, ressortait dans chacune des expressions de cet étranger.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
Kohl sourit, un étirement mince qui ne touchait pas ses yeux.
— Les noms. Les lieux. La structure de votre réseau, rue par rue. La manière dont vous communiquez, vos codes, vos planques. Tout ce que vous savez sur les mouvements de la Résistance dans le onzième arrondissement.
Élise sentit le froid de la pierre irriguer son ventre.
— Vous voulez que je trahisse mes camarades pour un frère qui me regarde comme ne pouvant pas le voir ?
— Je veux que vous échangiez la vie de votre frère contre des informations qui ne changeront pas le cours de la guerre. La Résistance se reconstitue toujours. Marcel, lui, ne se reconstituera pas. Pas une fois que la Gestapo l'aura usé comme une cartouche vide.
— Vous le menaceriez ? Un interprète de la Gestapo menace un autre employé ?
— Je ne menace personne, dit Kohl. Je constate un fait. Les hommes comme Marcel, ceux qui ont trop de conscience, ils finissent contre le mur du stand de tir. Un jour, sans préavis. Je ne voudrais pas que cela arrive à quelqu'un que vous aimez.
Élise regarda ses mains. L'ongle de son index s'était fendu pendant la course du matin. Elle compta dans sa tête les personnes qu'elle irait condamner en donnant à Kohl ce qu'il demandait. Nathalie, la fleuriste du boulevard Richard-Lenoir, qui transportait des messages dans ses roses. Le vieux Perrin, qui cachait des fusils dans son atelier de menuiserie. Petit-Louis, qui faisait passer du courrier sous les capots des camions allemands. Des vies, des visages, des gorges qui seraient ouvertes par des cordes de chanvre dans des caves aveugles.
— Non, dit-elle.
Le visage de Kohl resta impassible, mais un muscle sous son œil droit tressaillit.
— Réfléchissez bien.
— J'ai réfléchi. C'est non.
Elle tourna les talons, les semelles de ses chaussures frappant fort contre les pavés. Chaque pas l'éloignait de Marcel, de sa vie possible, de la vérité que sa gorge serrée réclamait. Elle marchait vers le viaduc quand sa voix la rattrapa :
— Alors je vous ferai arrêter.
Elle s'arrêta. Se retourna. Kohl n'avait pas bougé, immobile comme une colonne de pierre sous le gris du ciel.
— Vous vous êtes échappée de la rue des Saussaies grâce à un officier SS, dit-il. Je connais cette histoire. Les rapports ont été falsifiés, un savant travail, mais ma copie a conservé quelques traces. Vous, une libraire, devant le major Brandt, avec des documents interdits. Et maintenant vous poursuivez un traître de la Résistance dans tout Paris. Vous croyez que je ne pourrais pas rendre cela très simple pour nous deux ?
Élise serra les poings dans les poches de son manteau.
— Faites ce que vous devez faire.
— Ce n'est pas ce que *je* dois faire, dit Kohl avec un frémissement presque imperceptible. C'est ce que *vous* faites. Vous avancez invisible, vous racontez des histoires de livres aux soldats de passage, vous souriez aux officiers qui achètent de la littérature française. Mais vous ne voyez pas le filet qui se referme autour de vous. Vous ne voyez pas les noms que je trouve dans les registres de la Gestapo chaque matin.
Il fit un pas vers elle.
— Vous ne voyez pas ce que je vois, Élise.
L'intonation de sa voix sur son prénom, exactement celle de Marcel quand ils étaient enfants, et qu'il la rappelait à l'ordre dans la cour de l'école.
La gorge d'Élise se serra.
— Marcel —
— Kohl, dit-il avec un accent de fer. Je n'ai jamais été Marcel. Marcel est ailleurs, et il restera ailleurs, tant que vous serez raisonnable.
Le bruit de pas derrière elle la fit sursauter. Antoine sortit de l'ombre du pont, vêtements civils mouillés de brouillard, ses yeux passant de Kohl à Élise avec une vitesse d'évaluation.
— Élise? Tout va bien?
Kohl se raidit. Il reconnut Antoine, c'était visible — soit l'officier Reinhardt de la rue des Saussaies, soit un autre nom qu'il avait croisé dans les fichiers, et Élise vit le calcul fluide dans ses pupilles, la manière dont il recomposait la scène dans sa tête.
— L'interprète Kohl, dit Antoine avec une précision froide, le plus jeune officier de la Gestapo présenté au major Brandt le mois dernier. Quelle coïncidence de vous trouver ici, sur un quai désert, avec une libraire du Marais.
— Vos sources sont efficaces, dit Kohl. Mais vous seriez étonné du nombre de coïncidences que je collectionne moi-même.
Antoine vint se placer à côté d'Élise, leurs épaules presque se touchant. Elle sentait la chaleur de son corps, moite sous la pluie fine, et une part d'elle détestait d'être protégée par le même homme qui l'avait gardée captive sous l'uniforme de la Gestapo. Mais une part plus grande, plus lucide, savait qu'il était la seule chose entre elle et une cellule dans les caves.
— Vous aviez promis des informations, dit Élise à Kohl, la voix tendue. Des informations sur Marcel.
— Et vous avez refusé le prix, répondit Kohl.
Antoine posa la main sur l'épaule d'Élise. Dans son mouvement, il offrit son profil aux yeux de Kohl — et quelque chose passa entre les deux hommes, une reconnaissance qui ne datait pas de cette nuit.
— Brandt ne sait pas que vous êtes ici, dit Kohl avec une lenteur calculée. Ni que vous jouez au protecteur avec des membres de la Résistance. Si je signale à la rue des Saussaies ce que je vois maintenant, votre couverture Reinhardt ne tiendra pas vingt-quatre heures.
Antoine toisa Kohl, la tension dans ses épaules lisible même pour un œil non entraîné.
— Et moi, si je signale que l'interprète le plus précieux de la Gestapo a un instinct familial qui le fait retrouver des libraires sur des quais déserts, combien de temps tiendra *votre* couverture?
Le silence entre eux était dense, comme les eaux sombres de la Seine en dessous.
Kohl soutint son regard une longue minute, un jeu de pouvoir muet. Puis il sourit, d'un sourire sans joie.
— Vous bluffez, vous deux. Vous bluffez tous les deux, avec votre bel aplomb. Mais souvenez-vous de ceci…
Il s'approcha, abaissant la voix à un murmure qui n'était destiné qu'à eux deux :
— J'ai l'habitude de frapper à travers les murs. Et vous, mes amis, vous êtes dans une maison de verre.
Il se tourna et disparut dans la nuit, sans un regard en arrière.
Élise expira longuement, sentant ses épaules s'affaisser sous le poids qui enfin la quittait. Antoine resta immobile près d'elle, les yeux fixés sur le café où Kohl avait disparu.
— Rentrons, dit-il enfin. Il y a autre chose.
— Quoi ?
Il tira de sa poche un bout de papier plié, sali par l'humidité.
— Un message de Brandt. Il demande à voir. Demain, à la boutique.
Le silence se fit soudain écrasant sur le quai.
Élise regarda Antoine, cherchant dans son regard bien plus que des réponses : un plan. Mais pour la première fois, il semblait les avoir perdus aussi.
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