La Liste du Libraire
Lire le chapitre 24: The Burning of the Shop
La flamme les réveilla. Pas une lueur timide, non — un rugissement qui fit trembler les vitres de la chambre au-dessus de la librairie.
Élise ouvrit les yeux dans le noir. L'air sentait déjà l'essence et la fumée. Antoine était debout avant qu'elle ait pu respirer, ses doigts serrés autour de son poignet, la tirant hors du lit sans un mot.
— En bas, dit-il. Vite.
Elle entendit le verre exploser au rez-de-chaussée. Un bruit sourd, puis un autre. Les cocktails Molotov s'écrasaient contre la devanture, à travers les volets de bois que son père avait cloués lui-même en 1939, pensant protéger ses livres des bombes allemandes. Il n'avait jamais imaginé un feu venu de l'intérieur de la ville.
— Mes carnets, souffla-t-elle en se dégageant.
Il la retint.
— Il n'y a plus rien à sauver. Descends par derrière. Je te suis.
Elle obéit, parce que sa voix ne laissait aucune place au débat, et parce que la chaleur commençait déjà à lécher le plafond. Ses pieds nus sur le plancher chaud. L'escalier de service qui débouchait sur la cour étroite où son père rangeait sa bicyclette. Elle poussa la porte de fer. L'air de la nuit la frappa, froid et propre, et elle se retourna.
Antoine surgit dans l'embrasure, un bras levé contre les braises qui volaient autour de lui. Sa chemise fumait à l'épaule. Il tenait quelque chose de noir contre sa poitrine — la boîte de fer où elle gardait ses faux papiers. Elle ne se souvenait pas lui avoir dit où elle la cachait. Il l'avait trouvée lui-même, ou il avait toujours su.
Les flammes s'élevaient au-dessus du toit de la librairie, teintant les pierres du quartier d'un orange sale. Des fenêtres s'ouvraient, des voix criaient. Quelqu'un sonnerait bientôt les pompiers, mais le mal était fait. Les rayonnages de chêne, les premières éditions de son père, les lettres de résistants cachées dans les reliures, les codes inscrits au crayon dans les marges des romans de Giono — tout cela partait en cendres.
— Reste là, dit Antoine.
Il retourna vers le brasier. Elle voulut crier, mais il disparut déjà dans le corridor de service, et elle resta seule dans la cour, les pieds glacés sur le pavé, à regarder sa vie brûler.
Il ressortit quelques minutes plus tard, le visage noirci, les sourcils brûlés aux pointes. Il tenait un objet dans sa main gantée. Petit. Métallique.
— C'était posé sur le seuil, dit-il. Pas dans le feu. Posé. Comme une offrande.
Il ouvrit sa paume.
Le médaillon.
Le médaillon d'argent de sa mère, celui que l'officier SS lui avait arraché à la rue des Saussaies. La chaîne fine, le gravé en forme de feuille de lierre. Sa mère le portait quand elle était morte, pendant l'exode de 1940, et Élise ne s'en était jamais séparée depuis. Jusqu'à ce que des mains d'homme le lui prennent dans une cellule.
Sa gorge se noua. Elle s'en saisit, l'ouvrit. L'intérieur vide. Le portrait miniature de sa mère avait été retiré, laissant un petit creux ovale.
— Il y avait une note, ajouta Antoine.
Il tendit un morceau de papier plié, humide de condensation mais intact. Il était chiffonné, écrit au crayon d'une écriture pressée qui ne ressemblait pas à celle de Duras — trop soignée, trop haute. Elle le déplia.
*« Vous ne pouvez pas cacher ce qui est déjà perdu. »*
Pas de signature. Pas de tampon de la Gestapo. Juste ces mots, et le médaillon. Le médaillon de sa mère. Le médaillon qui était censé être enfermé dans un classeur de preuves au troisième étage de la rue des Saussaies.
— Duras, murmura-t-elle. C'est lui qui a mis le feu. Il sait où j'habite.
— Ça, tout le quartier le savait, fit Antoine, sa voix calme malgré la fumée qui lui râpait la gorge. Mais le médaillon, Élise. Le médaillon était dans le bureau de Brandt. Duras n'y a jamais eu accès.
Elle releva les yeux. Le feu baissait, les pompiers arrivaient enfin avec leur cloche, mais personne ne regardait la cour. Personne ne les voyait.
— Ce que tu es en train de dire, c'est que Brandt l'a renvoyé.
— Ou quelqu'un d'autre l'a récupéré pour lui.
Un frisson lui parcourut l'échine, qui n'avait rien à voir avec le froid de la nuit. Elle tenait le médaillon dans sa main. Le métal était froid, plus froid que la nuit elle-même, comme s'il venait de loin.
— Tu savais où j'avais caché mes faux papiers, dit-elle.
Il ne détourna pas le regard.
— Oui.
— Tu savais que je tenais des listes de contacts dans les livres du fond. La réserve. Tu l'as toujours su.
— Oui.
— Depuis quand ?
Il hésita. Une seconde, peut-être deux. Assez pour qu'elle comprenne que la réponse allait lui coûter.
— Depuis le premier jour. Depuis que j'ai eu l'ordre de m'intéresser à toi.
L'air lui manqua, mais pas de colère. Antoine avait déjà tout avoué, la veille. Brandt l'avait envoyé, Brandt voulait la liste, Brandt menait leur danse à tous les deux. Chaque mot qu'il venait de dire, elle le savait déjà. Elle avait juste voulu l'entendre de sa bouche à lui, dans la nuit, les flammes pour seul témoin.
— Et le médaillon ? demanda-t-elle. Est-ce que tu étais au courant pour le médaillon ?
Il secoua la tête.
— J'ai appris qu'on te l'avait pris le soir où tu es sortie de la rue des Saussaies. Je ne savais pas comment t'en reparler.
Elle referma le poing autour de l'argent. La note était encore dans son autre main, froissée, lisible.
— « Vous ne pouvez pas cacher ce qui est déjà perdu », lut-elle à voix haute. Qu'est-ce qui est perdu, Antoine ? Mes livres ? Mes listes ? Ma mère ? Mon frère ?
Il ne répondit pas. Il posa la boîte de fer sur un rebord de brique, sortit un mouchoir et s'essuya le visage. Sa main tremblait légèrement. Elle ne l'avait jamais vu trembler.
— Le feu est une signature, dit-il. Duras ne sait pas allumer un incendie élégant. Il aurait mis la bombe sous ta porte et aurait couru. Ce médaillon, cette note — c'est quelqu'un qui veut que tu comprennes quelque chose. Quelqu'un qui veut que tu saches qu'il était là, qu'il pouvait te prendre, qu'il t'a laissée sortir quand même.
Elle regarda la librairie. La structure tenait encore, noircie, dévastée, mais les murs étaient debout. Il ne restait plus rien dedans. Les rayonnages d'acier tordu, les milliers de pages qui n'étaient plus que papier de verre gris.
— Crois-tu que c'était moi ? demanda-t-il doucement. Que j'ai mis le feu pour te forcer à rester chez moi ?
— Non.
Elle dit cela sans réfléchir. C'était vrai. Elle ne savait pas précisément ce qu'il était ou ce qu'il cachait encore, mais elle savait qu'il n'avait pas brûlé ses livres. Pas pour cela.
— Mais tu sais, reprit-elle en se tournant vers lui, si c'est Brandt qui a renvoyé le médaillon, c'est qu'il sait où tu es. Il sait que tu es avec moi. Et si Brandt sait, la Gestapo sait. Et si la Gestapo sait, il n'y a plus un endroit à Paris où il fait bon vivre pour nous deux.
Antoine fixa les flammes mourantes.
— Je connais un endroit.
— Non.
— Mon appartement. Rue de la Pompe. Personne n'y est jamais venu. Ni pour Brandt, ni pour ma couverture. C'est nu, anonyme, avec une issue sur les toits.
Elle resta silencieuse. Le médaillon pesait dans sa main, petit et doux, revenu d'un monde qu'elle croyait mort.
— Je ne te demande pas de me faire confiance, dit-il. Je te demande de rester vivante une nuit de plus.
Les pompiers appelaient depuis la rue, exigeant de savoir si la maison était vide. Élise glissa le médaillon dans la poche de sa robe de nuit, suivit Antoine hors de la cour, et ne se retourna pas.
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