La Liste du Libraire
Lire le chapitre 25: The Price of the Lie
L’appartement d’Antoine sentait le café brûlé et la cire. Une petite pièce au quatrième étage, rue des Saints-Pères, avec un lit étroit, une table boiteuse et des livres empilés contre les murs comme des remparts. Élise s’assit sur le bord du lit, la manche de sa veste encore tachée de sang séché. Le sien, celui de Duras, mélangés. Elle ne savait plus où l’un finissait et où l’autre commençait.
Antoine versa deux tasses de café noir. Il posa la sienne sur la table et s’accroupit devant elle.
— Ta main.
Elle la lui tendit. Il défit le bandage improvisé qu’il avait posé deux heures plus tôt dans l’arrière-cour d’un imprimeur ami. La plaie était franche, nette. Le coup de lame de Duras avait été précis, presque chirurgical. Un homme qui savait comment faire mal sans tuer.
Antoine retira les derniers morceaux de tissu, nettoya la plaie avec du vin chaud, puis la banda de nouveau, plus proprement.
— Tu as fait ça avant, dit-elle.
— Mon père était médecin. J’ai appris en le regardant, puis en le remplaçant quand il a été arrêté.
Elle leva les yeux vers lui. Il avait les traits tirés, la barbe naissante. Mais ses mains étaient sûres. Elle ne les lui avait jamais vues trembler.
— Pourquoi es-tu resté ? demanda-t-elle. Brandt t’a envoyé me surveiller. Tu l’as fait. Tu aurais pu partir depuis longtemps, livrer ton rapport et disparaître.
Antoine finit de nouer le bandage, puis s’assit en face d’elle, sur une chaise trop basse pour lui.
— Parce que tu es la première personne que j’ai rencontrée qui ne ment pas à propos de ce qu’elle est. Tes livres, tes messages, tes codes. Tu es prête à mourir pour ce que tu crois. Et moi, je n’ai jamais cru à rien. J’ai juste fait le mort depuis le début.
Elle voulut répondre, mais il leva la main.
— Brandt sait tout. Il m’a dit ce qu’il savait sur toi avant même de m’envoyer dans ta boutique. Il savait que tu faisais passer des messages. Il savait que ton réseau était petit, fragile, dépendant de quelques mots glissés entre les pages d’un roman.
— Et tu le lui as dit.
— Je lui ai dit ce qu’il savait déjà. Mais pour te protéger, j’ai dû lui donner autre chose. Des noms, des lieux, des dates. De faux rendez-vous, des adresses sûres déjà compromises. Des informations que je glissais à lui pour qu’il croie que je travaillais toujours.
Elle le regarda fixement. La pièce semblait rétrécir.
— Tu as livré des gens.
— J’ai livré des noms de fantômes. Des résistants qui avaient déjà changé d’identité, des planques abandonnées, des plans de caches dont la Gestapo n’a jamais trouvé la vraie. J’ai construit un mythe pour qu’ils croient que ma source valait la peine.
— Mais quelques-uns étaient réels, insista-t-elle.
Il baissa les yeux. Le café refroidissait entre ses mains.
— Deux. Deux hommes que je n’ai pas pu sauver. Des combattants de la première heure, qui ne croyaient pas aux mensonges. J’ai mis trois mois à les approcher, à gagner leur confiance. Brandt les voulait, et pour garder le mien, j’ai dû leur tendre un piège.
Un silence s’écoula. Dehors, une voiture de patrouille passa lentement, les pneus crissant sur l’asphalte mouillé.
— Tu ne m’as jamais dit ça, murmura Élise.
— Je ne te l’ai jamais dit parce que je pensais que tu partirais en courant. Et quand tu as découvert qui j’étais, j’étais trop lâche pour te perdre en le disant.
Elle se leva. Elle fit trois pas jusqu’à la fenêtre, écarta le rideau. Les toits de Paris s’étendaient dans l’obscurité, coupés de temps en temps par les faisceaux des projecteurs anti-aériens.
— Marcel est peut-être vivant, dit-elle sans se retourner.
— Le Kohl qui t’a menacé au café l’ignore sûrement.
— S’il est ton frère, il joue un rôle que je ne comprends pas. Et s’il ne l’est pas, il sait où est Marcel. L’un ou l’autre, il est une porte.
Antoine se leva à son tour. Il vint se placer à côté d’elle.
— Brandt attend une liste. Une liste que Duras détient maintenant, avec les noms de tous les contacts que ton frère a établis à Paris. Sans cette liste, ton réseau est aveugle. Duras peut vendre un nom à la semaine et nous ne saurons jamais lequel avant qu’il ne soit trop tard.
Elle tourna la tête vers lui.
— Mais tu pars. Tu m’as dit que tu devais fuir.
— Je le dois. Brandt sait où je me trouve. Il a peut-être déjà envoyé quelqu’un pour vérifier que je tiens toujours parole. Dans quelques heures, au plus tard demain, mon couvert aura disparu.
Elle le regarda longtemps. La lueur d’un réverbère éclairait la moitié de son visage, laissant l’autre dans l’ombre.
— Alors restons ici ce soir, dit-elle. Demain matin, nous déciderons.
Il voulut protester, mais elle posa sa main sur son bras.
— Tu m’as sauvée ce soir, Antoine. Tu as mis le feu à ma vie et tu m’as ramassée parmi les cendres. J’ai le droit d’exiger une nuit de vérité avant que tu partes.
Il hésita, puis s’approcha. Sa main s’ouvrit lentement sur sa taille, avec la prudence de celui qui touche un animal blessé.
— Je ne t’avais jamais entendu rire, dit-il simplement.
Elle sourit. Un sourire triste qui ne traversait pas ses yeux.
— Je n’avais plus de raison de rire depuis longtemps.
Ils restèrent ainsi, debout devant la fenêtre, sans se parler. Les projecteurs balayaient le ciel au loin, la Seine brillait par intermittence à travers les toits. Puis elle détacha ses cheveux, qui tombèrent en cascade sombre sur ses épaules.
— Racconte-moi ta mère, dit-elle.
Il vida son café d’un trait et commença. Il raconta une maison dans le Loiret, des arbres, une femme qui vannait son son et chantait faux. Une enfance simple, interrompue par la guerre, par l’exode, par un père arrêté pour avoir aidé un aviateur anglais. Il parla sans détour, sans embellir.
Elle l’écouta, assise sur le lit, les jambes repliées contre elle. Quand il se tut, elle dit :
— Ma mère est morte quand j’avais douze ans. Une pleurésie, qu’ils disaient. Je ne l’ai jamais vraiment cru. Elle avait des secrets, des allers-retours qui n’avaient pas de sens. Son médaillon a été vidé de son portrait quand ils l’ont rendu. Quelqu’un a voulu que je comprenne que ma mère n’était plus à moi.
— Le médaillon a été volé lors de l’incendie.
— Non. Il a été volé lors de ma première arrestation, puis rendu la nuit où ma librairie a brûlé.
Antoine se redressa.
— Brandt ?
— Brandt, peut-être. Où Duras. Ou Kohl. Selon la main qui le tient, ce message change de sens.
Elle sortit le médaillon de sa poche. Il brillait faiblement dans la pénombre, le métal terni par les flammes et la suie.
— « Vous ne pouvez pas cacher ce qui est déjà perdu », récita-t-elle. Pour Brandt, ce serait une menace. Pour Duras, une promesse de vengeance. Mais pour Kohl, si c’est Marcel, ce serait un message adressé à sa sœur, une façon de lui dire que ce qui a été détruit ne peut pas être reconstruit.
— Tu veux le voir dessus.
— Je veux le voir devant moi, face à face, et le forcer à me dire où est Marcel.
Antoine passa une main dans ses cheveux.
— Tu veux voler la liste à Duras, le coincer, et utiliser sa mort comme appât pour faire sortir Kohl. Un plan dangereux.
— Je n’ai plus de plan sûr, Antoine. Ma boutique est en cendres, mes listes sont brûlées, mes alliés sont soit morts soit compromis.
Elle se leva et fit face à la pile de livres placée contre le mur. Elle en tira un volume au hasard : un roman de Balzac, relié en cuir rouge, écorné aux coins.
— J’ai passé dix ans de ma vie à organiser des livres, à les classer, à connaître leur poids, leur odeur, les secrets qu’ils cachaient entre leurs pages. Je peux faire autre chose que des messages.
Elle ouvrit le livre à la page de garde, examina la reliure, la couture.
— Combien de temps de préparation t’as pris le passage de messages ?
— Quelques secondes. Un scalpel, une pince, un mot plié en deux.
— Et tes cachettes à l’intérieur du livre ?
— Les grandes villes ont des bibliothèques, des librairies, des archives. Mais dans les réseaux de la Résistance, il n’y a qu’une seule chose que les Allemands ne peuvent pas saisir : un lieu saint.
Antoine s’approcha.
— L’abbaye de la rue de Sèvres ? Celle qui abrite des religieuses depuis 1632 ?
— Les Allemands ne perquisitionnent jamais les couvents. Ils savent que le Vatican ferait un rapport officiel à Berlin. Mais ils n’ont pas encore trouvé le moyen de lire une lettre cachée dans une reliure de missel.
Elle referma le livre, le mit sur la table.
— Demain, nous irons voir Jean et Lise. Ils vivent près de la place Saint-Sulpice. S’ils ont survécu à la nuit, ils pourront nous donner leurs contacts. Et de là, nous tendrons notre piège.
Antoine la regarda. Ses yeux étaient du même gris que la Seine sous la pluie.
— Tu me demandes de rester.
— Je te demande de choisir, toi, pour une fois. Pas pour la Résistance, pas pour Brandt, pas pour moi. Pour savoir qui tu es si on te laisse le choisir.
Le silence s’épaissit entre eux. La ville respirait dehors, entre alarmes lointaines et pas de patrouille.
Antoine finit par sourire. Un sourire fatigué, mais réel.
— Ma mère disait toujours que les libraires posent les questions et que les hommes fuient les réponses.
— Elle avait raison.
— Alors je resterai pour cette période de questions.
Élise ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. Elle traversa la pièce, posa la main sur le col de sa chemise élimée, et déposa un baiser sur sa joue.
— Merci, dit-elle simplement. Pour l’avoir dit.
Il resta surpris, la main suspendue à mi-hauteur.
— Donc, on le fait ? demanda-t-il.
Elle hocha lentement la tête. Sa voix était douce mais ferme :
— Nous allons voler au Gestapo la liste complète des contacts du réseau de mon frère. Nous allons retrouver Duras avant qu’il ne vende un seul nom. Et nous allons trouver Marcel, qu’il soit mon frère ou un autre homme.
Elle ramassa le Balzac sur la table et le glissa dans la poche de sa veste.
— Je connais les livres. Je connais les cachettes. Je connais la ville. Et toi, tu connais leurs faiblesses.
Antoine acquiesça, sortit une carte pliée de sa poche intérieure et la déplia sur la table. Une carte du sixième arrondissement, marquée au crayon rouge et aux croix de graphite.
— Si nous voulons frapper, nous devons le faire avant le lever du jour. La Gestapo travaille ensemble à l’aube. Le week-end, la section des listes n’est gardée que par un lieutenant et deux sentinelles.
— Une fenêtre.
— Étroite, répondit Antoine. Il te faudra poser un autre lourd silence entre les gardes et toi.
Élise s’approcha de la table. Elle suivit du doigt la zone du centre, près de la rue de Sorbonne. La pression du doigt était ferme, déterminée.
— Alors nous travaillerons dans le silence, dit-elle. Comme nous l’avons toujours fait.
Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis l’incendie, ils étaient clairs, libérés de l’ombre des mensonges.
— Demain à l’aube, dit-elle. Nous entrons dans leur territoire.
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