La Liste du Libraire
Lire le chapitre 26: The Network's Core
La cave sentait l’encre et le papier humide, une odeur qui me fit serrer le poing. Jean me précéda dans l’escalier de pierre, sa lampe électrique balayant des murs suintants. Lise fermait la marche, un fichu sombre sur les cheveux.
— Encore trois marches, souffla Jean.
La lumière révéla une pièce voûtée, à peine plus grande que mon arrière-boutique. Une presse à platine trônait au centre, massive, ses rouleaux noircis par des années de service clandestin. Des caisses de papier gisaient contre le mur, les feuilles coupées en formats précis.
— C’est ici que tout se imprime, dit Lise en caressant le bâti de la presse. Les tracts, les faux papiers, les communiqués.
Je m’approchai, la main tendue vers les caractères de plomb rangés dans leurs casiers. Un alphabet entier attendait d’être assemblé, de donner voix à ceux que l’occupant voulait réduire au silence.
— Combien de personnes passent par cette cave ?
Jean échangea un regard avec Lise avant de répondre.
— Celle-ci, peu. Nous avons trois autres presses à Paris, chacune isolée des autres. Si une tombe, les autres survivent.
— Mais votre messagerie ?
Lise secoua la tête.
— C’est le maillon faible. Depuis l’arrestation de la famille Moreau la semaine dernière, nous n’avons plus de boîtes aux lettres sûres entre les secteurs.
Je sortis de ma poche le carnet que j’avais sauvé des flammes, les pages gondolées mais lisibles. Mes doigts retrouvèrent la page cornée, celle où j’avais noté, des semaines plus tôt, les horaires des sœurs de la Visitation.
— Il faut vous faire confiance, dis-je lentement. Le couvent de la rue de Sèvres.
Jean se figea.
— Les bonnes sœurs ? Nous avons déjà tenté…
— Pas de cette façon. La mère supérieure, Anne, tient une correspondance régulière avec un couvent de Lyon. Des lettres de prière, de conseil spirituel. Elles transitent par un circuit qui n’est jamais contrôlé par la Gestapo.
Lise s’approcha, les yeux plissés.
— Tu connais cette route ?
— Ma mère était amie avec mère Anne avant la guerre. Je lui ai rendu visite le mois dernier, pour des livres religieux destinés à la bibliothèque du couvent. J’ai vu le courrier arriver, les enveloppes tamponnées de Lyon. Aucune trace d’inspection.
Jean gratta sa barbe naissante.
— Et que ferait une bonne sœur de nos messages ? Les lettres sont courtes, numérotées, codées…
— Elles seraient glissées dans de faux aveux, des confessions écrites que mère Anne doit « méditer ». Personne n’ouvrirait une lettre destinée à une supérieure.
La presse soupira quelque part, un claquement métallique dans le courant d’air. Lise fit les cent pas, ses chaussures résonnant sur la terre battue.
— Et Marcel ? demanda-t-elle soudain. Tu as parlé de lui. Ton frère avait organisé des réseaux de messagerie similaires avant… avant qu’il ne disparaisse.
Le nom me serra la gorge. Marcel, dont le visage me hantait sous les traits de Kohl, dont la cicatrice au sourcil aurait pu être la sienne si les circonstances avaient été différentes.
— Marcel est mort, dis-je, la voix ferme. Ou alors il est devenu autre chose. Je ne peux pas compter sur lui.
Jean ouvrit une caisse et en sortit une liasse de feuillets encore humides.
— Nous avons imprimé ceux-là ce matin. Des instructions pour le secteur du Marais. Si ta route du couvent fonctionne, nous pourrons les distribuer d’ici trois jours. Sinon…
— Sinon, ils resteront ici, termina Lise. Et les hommes du Marais attendront un ordre qui ne viendra jamais.
Je pris l’un des feuillets, déchiffrant l’écriture dense. Des noms, des lieux de rendez-vous, des heures précises. La matière même de la résistance, prête à être trahie si elle tombait entre de mauvaises mains.
— Cette presse, dis-je en la désignant. Qui d’autre connaît son existence ?
Jean hésita. Le silence s’épaissit dans la cave.
— Trois personnes. Moi, Lise, et un homme nommé Girard qui nous a fourni le papier au début. Il a été arrêté mardi dernier.
Mon sang se glaça.
— Arrêté ? Et tu ne l’as pas dit plus tôt ?
— Nous avons cru qu’il tiendrait. Girard est dur, il a déjà fait de la prison sous la Troisième République.
Lise s’interrompit, son visage se décomposant.
— Mais vous avez entendu parler de ce que Duras fait subir à ceux qui refusent de parler. Il ne s’arrête pas à la persuasion.
La presse me parut soudain plus fragile, plus exposée. Chaque heure qui passait était une heure où Girard pouvait céder, où cette cave devenait un piège plutôt qu’un refuge.
— Il faut démonter, dit Jean d’une voix brusque. Déplacer la presse, effacer toute trace.
— Et aller où ? demanda Lise. Nous n’avons plus d’endroit sûr.
Je regardai la presse, ses engrenages complexes, son poids impossible à dissimuler dans une valise.
— Le couvent, dis-je. La cave de la Visitation est vaste, inutilisée depuis des décennies. Personne n’y a accès sauf mère Anne et son intendante.
Jean ricana.
— Une presse clandestine dans un couvent ? Tu veux que les sœurs prient pour notre salut pendant que nous imprimons des tracts antiallemands sous leurs pieds ?
— Mère Anne sait mieux que personne ce que signifie protéger ceux qu’on aime. Son frère est mort à Verdun, son neveu est prisonnier en Allemagne. Elle ne nous dénoncera pas.
Lise s’immobilisa, me dévisageant.
— Tu lui as parlé de nous ?
— Je lui ai parlé de la route du courrier, quand je suis venue chercher les livres. Elle m’a dit que si j’avais des lettres à faire passer, elle prierait pour qu’elles arrivent à destination.
Le double sens n’avait pas échappé à sa vigilance. Jean et Lise échangèrent un regard, puis Jean hocha lentement la tête.
— Il faut que ce soit toi qui y ailles. Une libraire apportant des livres à un couvent n’éveillera pas les soupçons. Si c’est moi ou Lise, nous serons fouillés avant d’atteindre la rue de Sèvres.
Je glissai le feuillet dans ma poche intérieure, la chaleur du papier contre ma poitrine comme un serment.
— Je peux y aller ce soir. Mais il me faut quelque chose à échanger, pas seulement une demande de service. Le couvent manque de papier pour ses registres, je peux lui apporter ce que j’ai sauvé de ma boutique.
Un bruit sourd résonna au-dessus de nous. Jean coupa la lampe d’un geste sec, nous plongeant dans une obscurité totale. Lise avait déjà sorti son pistolet, le cliquetis du mécanisme étrangement clair dans le silence.
Des pas. Deux paires, peut-être trois, dans la cour au-dessus de la cave.
La main de Jean trouva la mienne dans le noir, serra brièvement.
— S’ils descendent, dit-il dans un souffle, tu passes par le tunnel derrière la presse. Il mène à l’égout de la rue Froidevaux. Après, cours sans te retourner.
Le pouls battant à mes tempes, je comptai les secondes. Les pas s’arrêtèrent. Une voix d’homme, indistincte, puis le rire d’une femme.
— Les amoureux de la maison d’à côté, souffla Lise, la tension quittant ses épaules.
Jean ralluma la lampe, son visage détendu mais ses yeux toujours aux aguets.
— Il faut nous dépêcher. Cette cave n’est plus sûre, et nous ne savons pas combien de temps il nous reste.
Je rassemblai les feuillets épars, les glissant dans mon sac.
— Demain matin, première heure, je vais voir mère Anne. Je lui demande refuge pour la presse et passage pour nos messages.
Lise rangea son pistolet, mais garda la main près de sa poche.
— Et si elle refuse ?
La question resta suspendue dans l’air humide. Je pensai au couvent, à ses murs épais, à la mère supérieure dont les yeux pâles avaient vu défiler tant de confessions. Elle n’avait jamais refusé d’aide à ma mère, même dans les heures les plus sombres de l’Occupation.
— Elle n’a jamais refusé, répondis-je. Et nous n’avons pas le choix.
En remontant l’escalier, je sentis le poids de la décision qui s’annonçait. Cette presse, ces feuillets, ces noms gravés dans le plomb. Le cœur du réseau battait ici, dans cette cave humide, et je m’apprêtais à demander à une femme de Dieu de protéger cette flamme fragile.
Au-dessus de nous, la nuit de Paris bruissait, indifférente aux conspirations qui tissaient leurs fils dans ses entrailles.
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