La Liste du Libraire
Lire le chapitre 27: The Convent's Secret
La pluie tombait sur Le Marais en fines aiguilles grises quand Élise poussa la lourde porte du couvent des Sœurs de la Miséricorde. L'odeur de cire d'abeille et d'encens ancien l'enveloppa comme un manteau. Une religieuse au visage de pomme fanée leva les yeux de son bréviaire, et sans un mot, la conduisit à travers un cloître ruisselant jusqu'à une petite pièce aux murs couverts de rayonnages.
Mère Supérieure Anne se tenait près d'une fenêtre à meneaux, son profil anguleux découpé contre la lumière grise. Elle ne se retourna pas tout de suite. Ses doigts effilés caressaient le dos d'un missel ouvert.
« On m'a dit que vous vendiez des livres, » dit-elle enfin, la voix basse comme une confidence. « Pas que vous transportiez des tempêtes. »
Élise resta près de la porte, les mains croisées sur son cabas. « Les tempêtes viennent à ceux qui savent les lire, ma Mère. »
Un sourire mince — presque invisible — passa sur les lèvres d'Anne. Elle se retourna. Ses yeux étaient d'un bleu délavé par tant de prières, mais ils avaient la dureté polie d'un caillou de rivière. « Le papier de Girard a brûlé cette nuit. On parle de vous dans certains cercles, Élise Dubois. Ça n'est jamais bon signe. »
Élise sentit son estomac se nouer à l'entente de son nom. Elle n'avait jamais rencontré Anne en personne — seulement par des courriers interposés. Le réseau savait se méfier. Et pourtant, cette femme la connaissait.
« Si vous savez qui je suis, vous savez ce que je demande. »
Anne hocha lentement la tête, refermant le missel. « Une presse. Des routes de courrier. Et le silence de Dieu. »
« Le silence de Dieu est le plus sûr, » dit Élise, avançant d'un pas. « Il n'écoute jamais ceux qu'il devrait. »
La religieuse rit doucement — un son étrange dans cette pièce aux murs épais. « Vous avez de l'audace, madame. » Elle contourna son bureau, ouvrit un tiroir, et en tira une Bible reliée de cuir noir sur laquelle elle posa la main. « Chaque sœur de ce couvent porte la parole de Dieu dans ses poches, dans ses manches, dans sa ceinture. Les Allemands ne fouillent pas les nonnes. Pas encore. »
« Et quand ils commenceront ? »
Anne la regarda, grave. « Alors nous apprendrons à prier en silence. »
Elle poussa la Bible vers Élise. « Ouvrez-la. »
Élise la prit, hésitante. L'odeur du cuir était riche, ancienne. Elle ouvrit au hasard — l'Évangile selon Saint Luc. Entre les pages fines, presque translucides, une série de petits points avait été perforée, à peine visibles. Élise les suivit du doigt, comprenant soudain.
« Les versets, » murmura-t-elle. « Chaque chapitre peut contenir un message codé dans les perforations. Les gens prient, personne ne remarque. »
« Les Allemands savent lire les Évangiles, » répondit Anne. « Ils ne savent pas les toucher. C'est là toute la différence. Si la Gestapo saisit un livre, les pages déchirées révéleront les points. Si le livre est porté par une religieuse, jamais personne ne le demandera. » Son regard s'assombrit. « Mais je ne porte pas de presse à imprimer dans mon tablier, madame Dubois. »
Élise reposa la Bible. « La presse est petite. Elle peut être démontée. Nous avons des planches, des caractères mobiles… »
« Nous avons une cave voûtée qui servait aux confitures, » l'interrompit Anne. « Personne n'y descend depuis l'invasion. Les sœurs croient qu'elle est hantée par le fantôme d'une supérieure qui murmurait trop de secrets. » Un éclat de malice dansa dans ses yeux. « C'est la meilleure protection que nous ayons. »
Élise sourit, pour la première fois depuis des jours. « Alors nous avons accord. »
Anne hocha la tête, puis son visage redevint sérieux. « Mais vous — vous ne reviendrez pas ici. Trop de regards vous ont déjà suivie. La sœur Marie-Bernard vous fera sortir par le passage des Jardins. » Elle marqua une pause. « Et si quelqu'un vous demande d'où vous venez, dites que vous cherchiez un livre de prières pour votre mère mourante. »
« Ma mère est morte. »
« Alors elle vous pardonnera ce mensonge, » dit Anne simplement. Elle lui tendit la Bible. « Prenez. Saint Luc vous accompagnera. »
Élise sortit par une porte de service oubliée, longea un passage étroit bordé de glycines mortes, et émergea dans une ruelle qui sentait l'égout et le chou bouilli. Elle marcha vite, la Bible serrée contre sa poitrine, remontant son col contre la pluie.
Elle était au coin de la rue des Archives quand elle le sentit.
Ce n'était pas un bruit — c'était un déplacement d'air, le presque-rien d'une présence qui vous épouse à distance. Elle accéléra légèrement, tourna dans une impasse, puis fit demi-tour aussitôt, feignant d'avoir oublié son chemin. À vingt mètres, un homme en pardessus beige lisait un journal, le visage à moitié caché.
Élise continua, tourna dans une rue animée, entra dans une pâtisserie sans regarder derrière elle. Elle acheta un pain, ressortit, prit une autre direction. L'homme au pardessus beige était toujours là, trois arrêts plus loin.
Elle respira.
Au bout de la rue, elle vit le café Sainte-Beuve. Elle entra, salua la patronne qu'elle connaissait depuis l'enfance, et demanda les toilettes. La patronne hocha la tête sans poser de questions — elle avait compris le rituel depuis longtemps.
Élise entra dans une cabine, attendit trente secondes, ressortit par la fenêtre étroite au fond du couloir qui donnait sur une cour privée. Elle traversa trois cours intérieures par des passes qu'Antoine lui avait montrés quinze jours plus tôt, puis émergea rue Charlot, loin de son ombre.
L'homme au pardessus beige ne la suivait plus.
Elle arriva à l'appartement d'Antoine par l'arrière, son manteau trempé, la Bible contre elle comme un reliquaire. Il était à table avec une carte de Paris, un crayon entre les doigts. Il leva les yeux quand elle entra et vit tout de suite qu'elle avait couru.
« Tu es suivie ? »
« J'ai perdu un pigeon, » répondit-elle. Elle posa la Bible sur la table. « Mais j'ai ceci. Le couvent accepte. »
Antoine la regarda, puis les murs autour d'eux. « Ils savent que tu es ici. »
« Qui ? »
« Brandt. Ses hommes. On a vu une voiture noire passer trois fois ce matin. Ils ne montent pas, ils attendent. »
Élise sentit un froid couler dans sa poitrine. Elle s'assit lentement, et c'est là que la porte s'ouvrit brusquement. Jean entra, dans un état qu'elle ne lui avait jamais vu — le visage cendreux, les mains qui tremblaient, l'œil qui refusait de la regarder.
« Gaspard, » dit-il, la voix rauque.
Élise se leva. Tout en elle se figea. « Quoi ? »
« Il a été pris. Ce matin, à son atelier. Quatre hommes de la Gestapo, avec Duras en personne. » Jean ferma les yeux. « Il ne parlera pas, Élise. Il ne parlera jamais. Mais ils vont le briser avant la nuit. »
« Comment tu le sais ? » demanda Antoine, déjà debout.
« Lise l'a vu. Ils ont fouillé tout le bloc — ils cherchaient les journaux de la presse mobile. Gaspard leur a menti, leur a donné une fausse planque. Mais quand ils découvriront que c'est faux… » Jean n'acheva pas.
Élise regarda la Bible sur la table, sa couverture noire encore humide de pluie. Le couvent était prêt. La presse pouvait être déplacée. Mais Gaspard savait où Jean habitait — il savait où Élise prenait son café le mardi — il savait le nom de la femme qui lui apportait les faux papiers. Il savait, surtout, qu'Élise Dubois passait des messages dans les marges des vieux livres.
« Il ne parlera pas, » dit-elle, comme pour s'en convaincre. « Il est loyal jusqu'au bout. »
Jean secoua la tête, un geste lent, presque mécanique. « Il a une femme, Élise. Deux filles. Ils leur mettront les menottes devant lui. Ils ne lui demanderont pas de résister — ils lui demanderont de choisir. » Il marqua un silence. « Et personne ne tient ce choix-là. »
Élise ferma les yeux. La Bible, le cloître, les voûtes, le regard bleu d'Anne — tout cela venait de basculer dans un équilibre nouveau, plus sombre.
Elle rouvrit les yeux et les tourna vers Jean, puis vers Antoine. « Alors nous le sortons. Ce soir. Avant qu'il ne parle. »
Antoine tendit la main vers la carte. « Il faut un plan. »
Et à cet instant, trois coups sourds résonnèrent dans la cage d'escalier — lents, réguliers, sans urgence. Des pas montèrent. Quelqu'un frappa à la porte.
Trois coups.
Jean tira son pistolet. Élise retint son souffle.
Antoine n'avait pas bougé. Il regardait la porte, et quelque chose dans son silence disait qu'il savait qui c'était.
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