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Lire le chapitre 28: Paying the Debt
La sirène déchira la nuit, et avec elle le silence tendu de l’appartement. Élise se redressa d’un bond, le cœur cognant. Jean était déjà debout, son manteau à la main, le visage durci par une détermination qu’elle ne lui connaissait pas.
— C’est maintenant, dit-il. L’alarme couvre tout bruit. Les Allemands courent aux abris. Nous n’aurons jamais une meilleure fenêtre.
Élise attrapa son sac, où reposait déjà le double des clés que Lise avait réussi à copier du poste de garde du dépôt. Antoine les regardait depuis le seuil de la chambre, les mâchoires serrées.
— Je devrais venir, dit-il.
— Non, répondit Élise sans se retourner. Gaspard te connaît moins, mais Duras connaît ta voix. Si on tombe sur une patrouille, tu nous couvres depuis le toit.
Antoine hésita, puis hocha lentement la tête. Il savait qu'elle ne lui confiait pas la mission par souci d'efficacité, mais par besoin de le garder en vie. Elle ne le dit pas, mais cela suffit à sceller son silence.
Jean ouvrit la porte donnant sur la cage d'escalier. La lumière de la lune se coupa net, engloutie par l'obscurité du bâtiment. Ils descendirent quatre étages au rythme de leurs souffles contenus, la sirène hurlant toujours dans leurs oreilles, comme une plainte métallique venue du fond de la ville.
Dehors, les rues étaient vides. Dans le lointain, les projecteurs balayaient le ciel, et le grondement des moteurs annonçait le passage prochain des bombes. Élise suivit Jean dans les ruelles étroites, sa main sur le mur pour guider son pas. Elle connaissait chaque pierre de ce quartier, chaque porte cochère. Paris était devenu un labyrinthe dont elle connaissait les ombres.
Le dépôt était une ancienne remise à charbon, adossée au mur d'un immeuble du troisième arrondissement. Les Allemands y gardaient les prisonniers en attente de transfert avant les interrogatoires. Gaspard était là depuis deux jours. Deux jours, dans une cave, sans nourriture régulière, dans le noir.
Jean colla deux doigts au grillage métallique. Il fit le tour du bâtiment, vérifia la porte de service, puis revint vers elle, un pli amer aux lèvres.
— Deux factionnaires. Un à l'entrée, un qui fume contre le mur du côté du canal. La porte de la cave est verrouillée, mais le cadenas est vieux. Je peux le forcer avec le pied de biche.
— Et les gardes ?
Jean sortit un pistolet de sa poche, le fit voir une seconde, puis le rangea.
— Je m'en occupe s'il faut.
Élise ne posa pas de question. Elle avait cessé de compter les crimes qu'ils n'oseraient plus se raconter après la guerre. Ils rampèrent le long du mur, collés aux ombres. Le premier factionnaire était adossé à une guérite, les yeux mi-clos, le fusil en travers des genoux. La sirène hurlait toujours, couvrant le frottement de leurs semelles sur le gravier.
Jean se déplaça sans bruit, passa derrière l'homme, et le canon du pistolet vint se loger contre sa nuque. Un chuchotement, une menace à peine audible. Le soldat se figea, puis laissa tomber son arme dans un bruit sourd étouffé par le crissement des sirènes. Jean le fit avancer vers le mur, le coucha au sol, lui lia les poignets avec un fil de fer qu'il tira de sa poche.
Le second garde les vit trop tard. Il porta la main à sa ceinture, mais Élise surgit de l'angle mort, un pavé à la main. Le coup tomba sur le côté du crâne, sec et net. L'homme vacilla, bascula en arrière, s'effondra dans une flaque d'eau trouble.
Jean ne dit rien. Il tira le corps dans l'ombre, récupéra les clés du garde, et poussa la porte de la cave.
L'odeur les frappa en premier : l'urine, la sueur, la poussière humide. La pièce était profonde, voûtée, éclairée par une seule lampe à huile posée sur un tonneau renversé. Gaspard était assis dans le coin, les poignets entravés par des menottes reliées à un anneau scellé dans le mur. Son visage était tuméfié, un œil fermé, la lèvre fendue. Mais il ouvrit les yeux quand la porte gronda, et il les reconnut.
— Élise, souffla-t-il.
Jean coupa la chaîne d'un coup de cisaille qu'il sortit de sa ceinture. Gaspard se leva lentement, les jambes tremblantes. Il vacilla, et ce fut Élise qui le rattrapa par le bras.
— On sort, dit-elle. Vite.
Ils remontèrent en hâte. Dehors, les bombes commençaient à tomber, au loin, vers la zone industrielle. Le sol frémissait sous leurs pieds. Ils atteignirent l'ombre des ruelles, respirant enfin, quand la main de Gaspard se referma sur l'épaule d'Élise, la faisant sursauter.
— Le visa, dit-il, la voix rauque.
Élise se retourna. Gaspard la fixait, non pas avec gratitude, mais avec une exigence muette. Les yeux brûlants de faim et de peur.
— Gaspard, on bouge, souffla Jean. On reparlera de tout ça plus tard, une fois—
— Non. Tout de suite. Tu m'as promis un visa, Élise. Tu m'as dit que si je travaillais pour toi, pour le réseau, je pourrais partir. Je tiens ma promesse. Tu tiens la tienne.
Élise sentit la colère monter, puis retomber. Ce n'était pas le moment ni le lieu pour les ultimatums. Elle plongea la main dans son sac et en sortit le document. Du papier officiel, des tampons, une signature — forgés par ce faussaire du quai de la Mégisserie qui achetait sa discrétion avec du tabac et des autorisations. Elle le tendit à Gaspard.
Il prit le papier entre ses doigts sales, le regarda une longue seconde, puis le plia avec un soin obsessionnel et le glissa contre sa poitrine, sous sa chemise.
— Merci, dit-il. Sans plus de chaleur qu'un homme qui rend la monnaie d'une dette.
— Où vas-tu ? demanda Élise.
— L'Espagne. Puis Lisbonne. Je ne reviendrai pas.
Il s'écarta d'eux, s'enfonça dans la ruelle, puis s'arrêta une dernière fois, se tournant à demi vers eux. Son visage était un masque de fatigue et de blessure.
— Je dirai rien. Parole donnée. Je te dois ça.
La bombe tomba à quelques rues de là, et le grondement avala ses derniers mots. Élise regarda sa silhouette disparaître, se fondre dans les ténèbres de la rue déserte.
Jean la toucha au coude.
— Il faut rentrer.
Elle hocha la tête, mais resta immobile une seconde de plus, comme si une partie d'elle voulait rattraper Gaspard, le retenir, lui demander pardon, lui demander de rester. Elle avait sauvé un homme, elle avait payé une dette ancienne. Mais ce qu'elle ressentait n'avait pas le goût de la victoire.
Trois jours plus tard, Antoine rapporta une note d'un contact de la gare de Lyon.
Gaspard avait été arrêté à la frontière espagnole avec un faux visa dont la pâleur du papier n'avait pas trompé le contrôleur. Il avait tenté de fuir, on lui avait tiré dessus. Il était mort avant de parler, et les dernières syllabes sorties de sa bouche, selon le témoignage d'un médecin qui se trouvait là, avaient été un nom : Élise.
Élise relut la note trois fois. Puis elle la plia, la glissa dans sa poche, et regarda par la fenêtre de l'appartement d'Antoine la pluie fine tomber sur les toits de Paris.
— Il n'a rien dit, dit-elle à voix basse, comme si elle cherchait à s'en convaincre. Il a tenu parole.
Mais la vérité lui lacérait la poitrine : elle l'avait sauvé pour qu'il meure plus loin, avec son nom sur les lèvres et la dette effacée. La mort de Gaspard n'était peut-être plus un poids sur ses épaules, mais elle restait inscrite dans sa mémoire, une ligne de plus dans le long livre des vies qu'elle n'avait pas su sauver.
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