La Liste du Libraire
Lire le chapitre 29: The Locket's Secret
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant les rues du Marais luisantes comme de l'huile noire. Élise marchait vite, le col de son manteau relevé, les doigts crispés sur la lettre que Jean lui avait fait passer une heure plus tôt. Le commissariat du IIIe arrondissement. Un objet avait été déposé à son nom, disait le message. Une boîte en fer-blanc, sans expéditeur.
Antoine avait voulu l'accompagner. Elle avait refusé. Trop de regards dans ce quartier, trop de risques pour un homme dont le visage commençait à apparaître sur certaines listes. Mais à chaque angle de rue, elle sentait son absence comme une main manquante.
Le commissariat sentait l'encre humide et le tabac froid. Un brigadier fatigué lui tendit la boîte sans lever les yeux, nota sa signature sur un registre, lui fit signe de partir. Elle obéit, le cœur battant contre ses côtes.
Elle ne rouvrit la boîte que dans la chambre de bonne qu'Antoine lui avait prêtée, rue des Blancs-Manteaux. Ses doigts tremblaient en soulevant le couvercle de fer. À l'intérieur, posé sur un lit de papier de soie froissé, le médaillon d'argent de sa mère. Le même que Kohl avait volé lors de son interrogatoire. Celui-là même qu'on lui avait renvoyé après l'incendie, avec ce mot cruel : *Vous ne pouvez pas cacher ce qui est déjà perdu.*
Mais la chaîne était différente. Plus lourde. Élise retourna le médaillon entre ses doigts, sentit le poids inhabituel. Elle connaissait ce bijou depuis l'enfance. Le fermoir du compartiment secret—celui que son père ouvrait avec la pointe d'un couteau pour y glisser des photos trop petites—était intact.
Elle trouva un couteau dans la cuisine d'Antoine, le logea dans l'interstice, fit pivoter le ressort avec précaution. Le compartiment s'ouvrit avec un clic à peine audible.
À l'intérieur, une pellicule de celluloïd enroulée sur elle-même, pas plus grande qu'un ongle de pouce. Élise la déroula délicatement, la tint contre la fenêtre. Des caractères minuscules, dactylographiés, presque illisibles à l'œil nu. Mais elle connaissait cette écriture.
C'était la sienne.
Elle l'avait filmée elle-même, trois semaines avant l'incendie, dans l'arrière-boutique, avec l'appareil miniature que Lucien lui avait procuré. Une liste. La liste qu'elle avait établie avec tant de prudence, tant de peur, et dont elle n'avait jamais parlé à personne.
Les agents allemands infiltrés dans la Résistance.
Elle croyait cette pellicule perdue, brûlée avec les faux fonds de son inventaire. Elle l'avait cachée dans le médaillon de sa mère, porté autour du cou, le jour où les hommes de Duras étaient venus. Ils avaient pris le bijou pendant l'interrogatoire. Elle avait pensé la liste perdue, tombée entre des mains ennemies.
Mais quelqu'un venait de la lui rendre.
Élise chercha une loupe dans les affaires d'Antoine, un verre de montre, n'importe quoi. Elle finit par utiliser la loupe de lecture que Jean gardait sur le pupitre du pressoir clandestin. Sous la lumière crue de la lampe à pétrole, les caractères grossirent, se firent lisibles.
Sept noms. Sept visages. Sept traîtres qu'elle avait identifiés à travers des mois de recoupements, de recettes de café notées sur des pages de livres, de rendez-vous manqués et de filatures discrètes.
Le premier nom la fit sursauter. Le deuxième la glaça. Le troisième... elle dut relire trois fois avant d'accepter ce que ses yeux voyaient.
*Kohl, Marcel—alias « Frère », alias Paul Marchand.*
Alias son frère.
La pièce sembla rétrécir autour d'elle. Elle revit le visage de l'interprète, ses yeux clairs posés sur elle à travers la table d'interrogatoire, ce je-ne-sais-quoi de familier qu'elle avait attribué à la ressemblance avec Paul. Les lettres qu'elle écrivait à un frère porté disparu, jamais revenues. Les photos de famille que sa mère lui montrait en pleurant, celles où le visage de Paul était flou, mal éclairé, presque inconnu.
Elle avait cru, pendant des mois, que Marcel était Paul. Que son frère avait survécu, changé de camp, infiltré la Gestapo pour la protéger. Elle avait construit sur ce mensonge une confiance fragile, un équilibre précaire entre l'amour du sang et la haine de l'uniforme.
Mais le microfilm ne mentait pas.
Il disait : *Kohl, Marcel. Agent SD, affecté à la section antirésistance de Duras. Identité de couverture : Paul Marchand, frère d'Élise Dubois, disparu au front en 1941.*
La pellicule trembla dans ses doigts. Elle la reposa sur la table, ferma les yeux.
Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait ce nom. Mais elle l'avait toujours écarté, se disant qu'une coïncidence, une erreur, un homonyme. Marcel. Le prénom que Kohl avait donné lors de leur premier face-à-face, et qu'elle avait pris pour un aveu déguisé. L'aveu d'une parenté que la guerre rendait impossible à célébrer.
Il l'avait laissée croire. Il avait joué le rôle. *Frère.*
Élise rouvrit les yeux, relut le nom, le rangea mentalement dans la case des traîtres qu'elle devait neutraliser. Mais quelque chose en elle refusait de l'y laisser. Cette façon qu'il avait eue de lui rendre le médaillon—la première fois, par un geste presque tendre—puis cette deuxième fois, par les canaux d'un commissariat de police.
Pourquoi lui rendre la liste ? Pourquoi ne pas la détruire ?
La réponse arriva comme un coup de poing au creux du ventre. La boîte avait été déposée au commissariat du IIIe. Le commissariat qui se trouvait à deux rues de chez Antoine. Le commissariat où Jean avait un contact, où les messages de la Résistance transitaient parfois.
Ce n'était pas un cadeau. C'était un message.
*Je sais où tu te caches. Je sais ce que tu sais. Et je veux que tu saches que je sais.*
Le médaillon lui brûlait la paume. Elle le reposa sur la table, à côté de la pellicule déroulée. Les sept noms s'étalaient dans la lumière jaune, accusateurs.
Elle songea à Gaspard. À sa mort. À son nom prononcé dans un dernier souffle, peut-être entendu par un médecin allemand. Elle songea à l'incendie, aux livres réduits en cendres, au mot écrit sur un papier glissé dans le médaillon.
*Vous ne pouvez pas cacher ce qui est déjà perdu.*
Paul était perdu. Elle le savait maintenant, d'une certitude froide qui n'avait plus rien à voir avec l'espoir. Paul était mort en 1941, quelque part dans la boue de l'Est, ou dans un camp, ou dans un fossé. Et Marcel Kohl avait pris son nom comme on prend un manteau, pour s'approcher d'elle, pour la manipuler.
Elle remit la pellicule dans son compartiment secret, referma le médaillon d'un geste précis. Ses doigts ne tremblaient plus.
Antoine rentrerait dans une heure. Il faudrait lui dire. Lui montrer la liste. Planifier la neutralisation de Kohl—du moins, celle des cinq autres noms. Mais pour Kohl, elle voulait le faire elle-même. Face à face. Le regarder dans les yeux et lui demander pourquoi.
Pourquoi le médaillon. Pourquoi la liste. Pourquoi ce jeu cruel de se faire passer pour un frère mort.
Un bruit dans l'escalier la fit sursauter. Elle glissa le médaillon dans sa poche, rangea la loupe, souffla la lampe. Dans le noir, les noms dansaient encore derrière ses paupières closes.
Le pas s'arrêta devant la porte. Trois coups, brefs, saccadés. Le signal d'Antoine.
Mais Antoine ne frappait jamais trois fois.
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