La Liste du Libraire
Lire le chapitre 30: The Interpreter's Confession
La porte s’ouvrit avant qu’elle n’ait frappé le troisième coup.
Kohl se tenait dans l’embrasure, les mains vides, le visage aussi lisse qu’un masque de cire. Il ne semblait ni surpris ni menaçant. Il la regarda comme on regarde une horloge dont on attend l’heure.
— Tu es venue seule, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Élise entra sans y être invitée. L’appartement sentait le tabac froid et le papier humide. Des cartons d’archives s’empilaient contre les murs, étiquetés de noms allemands. Une table de chêne occupait le centre de la pièce, couverte de dossiers ouverts.
Elle posa le microfilm sur la table.
Kohl ne bougea pas. Il ne regarda même pas le film. Il la dévisageait, et quelque chose dans son regard avait changé – une lassitude qu’elle n’y avait jamais vue.
— Tu as trouvé la liste, dit-il doucement.
— Tu l’as laissée pour moi, répliqua-t-elle. Dans le locket de ma mère. Tu voulais que je la trouve.
Il hocha la tête, une fois, lentement. Puis il contourna la table, tira une chaise et s’assit. Il désigna celle qui lui faisait face.
— Assieds-toi, Élise.
Elle resta debout.
— Je sais qui tu es, dit-elle. Marcel Kohl n’est pas ton nom. Et mon frère n’est pas mort en 1941 dans un raid – il est mort parce que tu as pris son identité.
Kohl croisa les mains sur la table. Il la regarda avec une expression qu’elle ne put déchiffrer. De la pitié, peut-être. Ou du regret. Ou quelque chose d’encore plus vieux.
— Paul Dubois est mort en septembre 1941, dit-il. Dans un entrepôt près du canal Saint-Martin. Une rafle de la Geheime Feldpolizei. Il avait dix-neuf ans. Il est mort vite.
La voix d’Élise vacilla.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que j’étais là.
Le silence tomba entre eux comme une pierre.
Elle s’assit. Ses jambes avaient cessé de la porter.
— Tu l’as tué, murmura-t-elle.
— Non, dit Kohl. Je l’ai reconnu. Après.
Il détourna les yeux un instant, puis les ramena vers elle. Il parlait avec soin, comme un homme qui pose des mots sur une blessure.
— J’étais officier de liaison dans un réseau britannique d’infiltration. L’identité de Marcel Kohl était déjà en place – un interprète de la Gestapo dont j’avais pris la place six mois plus tôt. Paul travaillait pour une filière d’évasion. Il transportait des pilotes alliés vers la zone libre.
Il s’interrompit.
— Il est tombé dans une souricière avec trois autres. Je n’étais pas présent. Mais j’ai vu son corps à la morgue de la préfecture. J’ai lu son dossier. Et j’ai compris que son nom pouvait me servir.
Élise ferma les yeux une seconde.
— Tu as volé un mort.
— J’ai pris un nom que personne ne chercherait. Un Parisien ordinaire, avec une famille ordinaire. C’était la meilleure couverture que je pouvais fabriquer. La sœur d’un résistant exécuté – qui irait vérifier ? Qui irait creuser ?
— Sa famille est allée creuser, dit-elle d’une voix blanche. Sa mère l’a attendu pendant des années.
Kohl baissa la tête.
— Ton frère faisait partie d’une campagne de désinformation. Le réseau britannique a fait circuler des récits de survivants. Des témoignages falsifiés. Un homme qui correspondait à sa description a été vu à Lyon en 42, à Marseille en 43. Puis des lettres sont arrivées – écrites par nos agents, signées de son nom.
— Des lettres, répéta Élise. À ma mère.
— Pour donner du temps à la filière. Pour protéger ceux qu’il aurait pu nommer. Sa mort devait rester cachée aussi longtemps que possible. Sinon, qui aurait témoigné de sa loyauté ?
Elle ne pleurait pas encore. Elle était de marbre, assise dans cette pièce où le faux frère la regardait avec l’air triste d’un homme qui avait beaucoup vécu cette scène.
— Les autres noms, dit-elle soudain. La liste contient sept agents allemands. Tu es sur la liste. Mais les autres – sont-ils des agents doubles comme toi ?
Kohl secoua la tête.
— Non. Ils sont authentiques. C’est pour cela que j’ai laissé la liste chez toi. Je ne pouvais pas la sortir autrement. Duras soupçonne tout le monde, y compris ses interprètes. Un officier allemand surpris avec un microfilm serait fusillé dans l’heure.
— Pourquoi toi, alors ? Pourquoi je te croirais sur parole ?
Il se leva, ouvrit un tiroir et en tira une photographie. Il la posa devant elle.
La photo montrait un groupe d’hommes en tenue de campagne, devant une tente. Au centre, un officier avec un cache-œil – Montgomery, reconnut-elle. À sa gauche, un homme plus jeune en uniforme de liaison.
Le jeune homme ressemblait à Kohl – mais en plus jeune. Les mêmes yeux, la même mâchoire.
— Mon père officiel, dit Kohl. Avant que je ne devienne Kohl. J’ai été formé à Londres, Élise. J’ai suivi mon entraînement à Brickendonbury. Je suis rentré en France par sous-marin en 1940. J’ai travaillé avec Francis Cammaerts avant que son réseau ne soit démantelé.
Elle regarda la photo. Elle la regarda longtemps. Quelque chose en elle se brisa, mais elle ne savait pas encore quoi – le mythe de son frère, ou la certitude que Kohl était l’ennemi.
— Pourquoi me le dire maintenant ? demanda-t-elle. Pourquoi ne pas me laisser croire que tu étais un traître ?
— Parce que tu as le microfilm, dit-il. Et parce que je connais ton plan. Tu vas rencontrer Antoine, et vous allez essayer de voler la liste de Duras. Cette liste n’existe pas.
Élise releva la tête.
— Que veux-tu dire ?
— Duras ne tient pas ses contacts sur papier. Il les tient dans sa tête et dans les dossiers individuels de ses officiers. La « liste complète » que cherche ton réseau est un leurre – il veut savoir qui viendra la voler, afin de les identifier tous. L’infiltration du bureau des archives est un piège.
Un silence.
— Tu viens de sauver la vie d’Antoine, murmura-t-elle.
— Peut-être, dit Kohl. Ou peut-être que je te tends mon propre piège. Tu devras décider.
Il se leva, rangea la photo dans le tiroir, puis se retourna.
— Ton frère, dit-il encore. Il parlait de toi. Dans sa cellule, avant de mourir. Il disait que sa sœur lisait trop pour son propre bien – qu’elle voyait des vérités dans les histoires que les autres ne voyaient pas.
Élise se leva. Elle n’avait pas encore pleuré, mais ses yeux brûlaient.
— Comment sais-tu cela ?
— Parce que j’étais présent à sa mort, dit Kohl. Pas à la rafle. À la fin.
Il ouvrit la porte.
— Va-t’en maintenant. Si tu restes trop longtemps, le vrai Kohl – celui que je remplace – pourrait revenir de sa mission à Berlin, et les choses se compliqueraient.
Elle passa la porte. Sur le palier, elle s’arrêta une dernière fois.
— Je ne te crois pas entièrement, dit-elle. Mais je crois que tu m’as dit une vérité.
— Laquelle ?
— Paul est mort. C’était la vérité que j’avais besoin d’entendre.
Elle descendit l’escalier. Dans la rue, la pluie de mars tombait sur les pavés. Elle marcha longtemps sans but, et c’est seulement devant la Seine qu’elle s’arrêta, les mains sur le parapet de pierre glacée.
Elle pleura.
Silencieusement, longtemps, sans personne pour la voir. Elle pleura son frère mort depuis trois ans, le frère qu’elle avait inventé, le frère qu’elle avait espéré retrouver vivant dans chaque ombre qui ressemblait à Paul.
Puis elle s’essuya le visage, sortit un carnet de sa poche et écrivit trois lignes qu’elle savait par cœur. Un message pour le réseau.
Duras cherche les voleurs – pas la liste. La liste est appât.
Elle referma le carnet, le glissa dans sa manche, et se mit en marche vers la librairie.
Elle avait une vérité à porter. Et une guerre à finir.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.