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La Liste du Libraire

Lire le chapitre 4: The Neighbor's Alibi

L’air de la rue Danton sentait le froid et le fer. Élise ne pleurait plus. Elle était trop en colère pour cela.

Elle marchait vite, les mains vides — les mains coupables d’avoir laissé filer le gamin. Le locket. Le visage de son frère. Le code. Tout cela dans les poches d’un mendiant pouilleux qui courait déjà vers le marché noir.

« Élise. »

La voix la fit se retourner. Antoine était en haut des marches de son immeuble, son pardessus gris flottant autour de lui comme une aile mal attachée. Une cigarette se consumait entre ses doigts.

« Je vous ai vue rentrer précipitamment, dit-il en descendant vers elle. Vous êtes pâle. Quelque chose est arrivé. »

Elle voulut le congédier d’un geste, mais il avait déjà atteint le pavé.

« Le petit, avec la veste trop grande ? Il m’a bousculé sur le quai, il y a une heure. » Il écrasa sa cigarette sous son talon. « Il a pris quelque chose à vous ? Un bijou, peut-être ? »

Élise sentit son sang se glacer. Comment le savait-il ? Elle n’avait rien dit à personne. Marcel lui-même n’avait appris qu’après qu’elle eut tout avoué, la gorge serrée.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez », dit-elle.

Antoine inclina la tête, un sourire mince aux lèvres.

« Vous mentez très mal, Élise. C’est presque rassurant. » Il sortit un étui à cigarettes, en tapota une nouvelle. « Ce gamin, je l’ai vu se faufiler dans la cour de l’immeuble du 14, rue de la Ferronnerie. Ils y dorment souvent, dans les caves, avec d’autres orphelins. Je pourrais vous y accompagner. Trouver votre bien. »

La proposition était trop précise. Trop arrangeante. Dans Paris occupé, personne n’offrait son aide sans en attendre quelque chose.

« Non », dit-elle fermement. « Je réglerai cela moi-même. »

Antoine hocha la tête, l’air de dire *comme vous voulez*, mais ses yeux ne quittaient pas les siens.

« Comme il vous plaira. Vous savez où me trouver, si vous changez d’avis. »

Il remonta les marches, ses pas lents sur le métal. Élise attendit qu’il eût disparu dans l’immeuble avant de s’en approcher elle-même, le cœur affolé.

---

L’escalier sentait la cire et le linge froid. Elle monta les deux étages sans faire craquer une marche, une habitude prise ces dernières semaines. Sur le palier du troisième, elle s’arrêta devant la porte d’Antoine.

Une serrure ordinaire. Une porte d’homme attentionné — mais le verrou ne claqua pas, et de l’intérieur ne venait aucun bruit. Il n’était pas encore rentré, ou il se tenait à la fenêtre comme toujours, à la regarder.

Elle frappa. Trois coups discrets. Rien.

Sa main tremblait sur la poignée. Elle avait le droit de rester chez elle, dans sa boutique, à cacher des livres codés. Mais entrer dans l’appartement d’un voisin qui travaillait pour la Kommandantur ? C’était un jeu qu’on ne gagnait qu’une seule fois.

Pas de fortune. La poignée tourna.

La porte céda dans un grincement faible. Elle entra et referma derrière elle, un serpent d’air froid suivant sa silhouette.

L’appartement était propre — trop propre. Une chambre d’homme au mobilier réduit : un lit étroit fait au cordeau, une table, une chaise, une armoire. Aucune photographie. Aucun signe de vie passée. L’ordre d’un homme qui savait pouvoir quitter un lieu en un quart d’heure.

Elle ouvrit l’armoire : des vêtements sobres, trois costumes, deux manteaux. Les poches ne contenaient rien. Sous une pile de chemises blanches, elle trouva un carnet de tickets de rationnement — au nom de *Antoine Martin*. La ration d’un employé de bureau. Rien d’anormal.

Le lit était plus suspect. Elle passa la main sous le matelas.

Rien.

Le plancher, alors. Elle s’accroupit, fit courir ses doigts sur les lames. Une planche près de la fenêtre était légèrement descendue, sa rainure plus large que celles des voisines. Elle glissa un ongle dans la fissure, souleva.

Une cavité peu profonde. À l’intérieur, une liasse de papiers attachée par une ficelle brune.

Elle défit le nœud d’une main fébrile. Des papiers d’identité — plusieurs jeux. Le premier au nom d’Antoine Martin, né à Lyon en 1912. Le second au nom de *Julien Verne*, né à Nantes. Le troisième au nom de *Peter Brandt* — un passeport allemand. La photo était d’un autre homme, plus jeune, mais on discernait la même mâchoire, le même regard vague et précis.

Le long des documents, un papier officiel avec un sceau de la Gestapo. Un ordre de protection signé Hauptsturmführer Werner.

Et dessous, pliée en trois, une veste gris-vert.

Une veste d’officier allemand. Les insignes arrachés, mais les épaules gardaient la trace des épaulettes.

Élise recula, le souffle entre deux battements. Sa main heurta le bord du lit et elle se rattrapa à la colonne. Dans sa poitrine, le monde entier venait de changer de couleur.

Antoine n’était pas un simple traducteur. Il portait l’uniforme allemand — ou un uniforme allemand — caché sous son plancher. Était-ce là l’homme que Marcel décrivait ? Le dénonciateur ? Le sycophante qui écrivait les listes d’exécution ?

Le nom résonnait dans sa tête comme un coup de cloche : *Lenoir*.

Non. Elle devait y aller. Tout de suite.

Elle replia les papiers comme elle les avait trouvés, remit la veste, rabattit la lame. Une dernière fois, elle regarda autour d’elle : rien ne semblait déplacé. Ses doigts étaient moites mais ils tenaient, et c’était tout ce qui comptait.

La porte de l’immeuble claqua en bas. Des pas montaient l’escalier, deux à deux pour aller plus vite.

Elle fusa vers la porte de l’appartement, l’ouvrit suffisamment pour se glisser dans le couloir, la referma sans bruit. Les pas martelaient maintenant les marches du deuxième étage.

Elle n’avait pas le temps de redescendre — il serait dans le palier dans quelques secondes. Elle se colla contre le mur, derrière une encoignure qui ne cachait presque rien.

La porte d’à côté. La sienne. Le trousseau était dans sa poche, mais trouver la clé sous la pression de la fuite, c’était une éternité.

Les pas cessèrent. Le silence se fit, ponctué par la respiration d’un homme pas encore essoufflé.

Puis une clé tourna dans la serrure de la porte d’Antoine. Un léger grincement. Il entra.

Elle attendit que la porte eût claqué pour exhaler. L’air lui brûla le fond des poumons comme de l’alcool. Elle descendit les escaliers en retenant tout son poids sur les rampes, sans émettre un son.

De retour dans la rue, le froid lui fit monter des larmes. Elle traversa en direction de la boutique, jeta un regard en arrière sans le vouloir.

Au troisième étage, la lampe s’alluma. La silhouette d’un homme se profila au carreau, puis s’éloigna.

Elle rentra chez elle, referma derrière elle et s’assit par terre contre la porte, les genoux ramenés contre sa poitrine.

Antoine était-il le Sphinx ? Le dénonciateur ? Ou pire encore — quelqu’un dont l’identité entière n’était qu’une couverture, gardée sous une lame de plancher ?

Elle n’avait plus que deux jours avant la liste. Et ce qu’elle venait de voir ne la rendait pas plus sûre de qui était l’ennemi. Seulement plus sûre d’une chose : elle était seule dans le noir, et quelqu’un d’autre y voyait parfaitement.