La Liste du Libraire
Lire le chapitre 31: The General's Arrival
La pluie fouettait les vitres du café de la rue des Lombards quand Antoine poussa la porte, son parapluie dégoulinant sur le plancher cabossé. Il s'assit en face d'Élise sans un mot, posa son chapeau sur la table, et glissa un journal plié entre deux tasses de café refroidi.
« Tu as vu ? » murmura-t-il.
Élise déplia le journal. Page trois, en bas, un entrefilet de trois lignes : le général Lecourbe, héros de Verdun et figure symbolique de la Résistance intérieure, devait traverser Paris dans dix jours pour rejoindre Londres via un réseau d'évasion.
« Il est déjà trop exposé, souffla-t-elle. Duras va le savoir dans l'heure qui suit. »
Antoine hocha la tête. « Je l'ai su par un agent qui travaille à l'état-major de Vichy. Mais va savoir ce que Duras a appris de son côté. »
Élise replia le journal et le glissa dans son sac. Elle ne dit rien de la liste de Kohl, du microfilm, des sept noms. Pas encore. Pas ici.
Elle paya, sortit, et remonta la rue en serrant son col. Derrière elle, à vingt mètres, une silhouette s'arrêta devant la vitrine d'un cordonnier. Elle n'eut pas besoin de se retourner.
Elle doubla le pas, tourna dans une ruelle, puis une autre, et entra par la porte de service d'une librairie dont la façade donnait sur le quai. Elle traversa l'arrière-boutique pleine de caisses de livres invendables, poussa une étagère, et descendit trois marches vers la cave où Jean l'attendait.
« Le général Lecourbe, dit-elle sans préambule. Duras va vouloir l'abattre. »
Jean se redressa, son regard grave. « D'où tiens-tu ça ? De qui dans le réseau ? »
Élise hésita une seconde. « Un contact d'Antoine. Mais réfléchis : si nous prévenons le général, il change son itinéraire, et Duras sait que nous avons bouché ce trou. S'il est déjà au courant de son passage — et il le sera — il montera une opération. »
« Et si on ne le prévient pas, il meurt, dit Jean. Et la Résistance perd son plus vieux symbole. »
« Exactement. »
Jean la dévisagea. « Tu veux le laisser arriver. Tendre un piège. »
« Duras veut frapper à un endroit précis. Il aura besoin de ses hommes, de ses moyens. S'il croit que le général passe par un itinéraire que nous contrôlons, il concentrera ses forces sur un point que nous choisissons. »
« Un appât vivant. »
« Un piège, corrigea-t-elle. Le général ne sera jamais exposé — nous l'avertirons par une autre voie, sans passer par le canal qui nous donne l'information. Duras croira que le réseau ignore tout. Il montera son coup au mauvais endroit. »
Jean passa une main sur sa mâchoire. « Tu joues avec le feu. Si Duras est déjà prévenu par un de ses infiltrés dans notre réseau — s'il sait que nous savons — alors c'est nous qui marcherons dans sa souricière. »
Élise sentit le froid monter le long de sa nuque. Elle ne pouvait pas lui parler de Kohl. Pas encore. Mais elle savait une chose que Jean ignorait : Duras avait la liste, le microfilm, sept agents. L'un d'eux était peut-être assis dans ce réseau, à écouter, à attendre.
« Alors nous choisissons un point de rencontre pour la transmission, dit-elle. Un endroit que nul ne connaît encore. Je vais préparer le message moi-même, avec un livre codé. Toi, tu fais circuler une rumeur : le général passera par la gare de Lyon, avec une escorte légère, dans six jours. »
« Comment veux-tu qu'une rumeur atteigne Duras sans passer par nos canaux habituels ? »
« Par sa femme. Madame Duras fréquente une modiste rue de la Paix dont la sœur est dans notre réseau. Une indiscrétion féminine innocente. Ça prendra deux jours, mais ça prendra. »
Jean sourit. « Tu as toujours des idées que je n'aurais jamais osé proposer. »
Elle remonta dans la boutique. Sur les rayonnages, les livres dormaient sous une fine couche de poussière. Elle choisit un exemplaire des *Liaisons dangereuses*, édition de 1926, reliure de cuir fissurée. Un livre que Duras, s'il suivait la piste, reconnaîtrait. Un livre qui parlait de masques et de trahisons.
Elle s'assit à la table du fond, sortit son canif, et décolla délicatement la doublure intérieure du dos. Sur un bout de papier calqué, elle écrivit en code chiffré — le décalage de trois lettres qu'elle utilisait pour les transmissions hautes : *Lecourbe passé par Lyon, rendez-vous café Voltaire, jeudi 21 heures. Le messager portera un livre de Laclos.*
Elle inséra le papier, recolla la doublure, laissa sécher sous une pile de volumes lourds.
« À qui le délivres-tu ? » demanda Antoine, qui venait d'entrer par la porte de service.
« Je ne connais pas son nom. C'est un contact que Jean a établi avec le réseau de Bourgogne. Un homme, grand, qui se tient à la terrasse du café Voltaire chaque soir à cinq heures, devant un crème. »
« Et comment le reconnaîtras-tu ? »
« Il portera un exemplaire des *Fleurs du mal* sous le bras gauche, et sur la table, posé à l'envers, un volume de la Pléiade. »
Antoine plissa les yeux. « C'est beaucoup de conditions. Si quelqu'un le suit, si quelqu'un a vu le rendez-vous avant toi… »
« Le livre est le code, dit-elle. La personne qui le reçoit doit connaître la clé. Si elle ne la connaît pas, il ne se passe rien — le livre reste un livre, et toi tu restes un simple promeneur. »
Elle glissa le volume dans son cabas, jeta un châle sur ses épaules, et sortit par la rue du Dragon. Le crépuscule tombait, sale et mouillé. Les rues étaient presque vides — le couvre-feu ramenait les Parisiens chez eux, volets clos, corps repliés sur leurs peurs.
Au café Voltaire, une table près de la fenêtre était occupée par un homme en manteau gris, qui lisait un recueil de Baudelaire posé de travers contre la tasse. Élise commanda un verre de vin blanc, but lentement, contempla la pluie qui frappait les carreaux. Elle n'osait pas s'approcher du serveur, ne savait pas quelle était la chaîne.
Elle posa le livre sur la banquette à côté d'elle, ouvert à la page 113, puis se leva et se dirigea vers les toilettes. Quand elle revint, deux minutes plus tard, le volume avait disparu. Le serveur desservait la table, une tasse vide entre les mains. Il ne la regarda pas.
Elle sortit dans la nuit, remonta son col. Sous le réverbère de la rue de Sèvres, un homme attendait, appuyé contre un mur. Il ne tenait aucun livre. Il fumait une cigarette, le col relevé, et il semblait la regarder.
Élise ralentit. À trois mètres, elle reconnut la coupe de la veste, la façon dont il tenait sa cigarette entre l'index et le majeur.
« Kohl », souffla-t-elle.
Il s'approcha. « N'aie pas l'air de me connaître. Marche avec moi, normalement. »
Elle obéit. Ils longèrent le mur, l'un près de l'autre, la pluie tombant plus fort.
« Tu viens de livrer un livre au café Voltaire, dit-il. Un code pour le réseau de Bourgogne. Joli. Mais le général Lecourbe n'arrivera jamais à Lyon. »
Elle s'arrêta. « Que veux-tu dire ? »
« L'information est fausse. Duras sait que c'est faux. Il a piégé sa propre femme — elle n'est pas au courant, mais il la surveille. Ta rumeur est déjà dans ses mains, identifiée comme une ruse. Demain, le café Voltaire sera sous surveillance. Ton contact sera arrêté. » Il la prit par le bras, la força à reprendre la marche. « Tu as fait exactement ce qu'il attendait que tu fasses. Il t'étudie, Élise. Il connaît ta façon de mentir. »
Elle sentit le vertige. « Alors qu'est-ce qu'on fait ? »
« On arrête de croire que je suis le seul à avoir vu clair. Le général n'arrivera pas par Paris — il arrive ce soir, par la gare du Nord. Je viens de le confirmer. Le train de vingt-trois heures, sous le nom de Durand. L'escorte est déjà en place. Si tu veux faire autre chose que marcher dans les pièges de Duras, tu le préviens avant qu'il ne soit trop tard. »
Il lâcha son bras, s'écarta. « Mais choisis bien ton messager, parce que Duras sait maintenant que quelqu'un dans le réseau a une source de premier ordre. Et sa prochaine victime, ce sera toi. »
Il disparut dans l'obscurité d'une porte cochère. Élise resta seule sous la pluie, le cabas vide à la main, la poitrine serrée. Elle regarda sa montre : vingt-deux heures quarante-cinq.
Le train de Duras arrivait dans un quart d'heure.
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