La Liste du Libraire
Lire le chapitre 32: The Trap is Set
Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur le pavé mouillé de la rue de la Gaîté. Élise pressa le pas, le col de son manteau relevé contre la bruine fine qui tombait depuis une heure. Le café Le Petit Bordeaux se trouvait au bout de la rue, sa devanture sombre, presque invisible entre deux immeubles aux volets clos.
Elle poussa la porte, une clochette grêle annonça son entrée. Anton—non, Antoine—était déjà là, installé à une table au fond de la salle, un verre d'eau gazeuse devant lui. Il portait l'imperméable gris qu'elle lui connaissait, le col relevé, son chapeau posé à côté de lui. Il leva les yeux, et son visage se détendit légèrement en la voyant.
« Vous avez trouvé le code, dit-il à voix basse.
— Oui. Et j'ai trouvé bien plus que cela. »
Elle s'assit en face de lui, gardant le dos droit, capable de voir la porte par-dessus son épaule. Dehors, la rue restait calme. Personne.
« Le général arrive ce soir, dit-elle rapidement. Kohl m'a prévenue : Duras sait que nous savions pour son faux itinéraire. Il a retourné le piège. La gare du Nord, nom de Durand. Dans moins d'une heure.
— Kohl, répéta Antoine, les mâchoires serrées. Encore lui.
— Sans lui, nous serions tombés dans le piège. »
Antoine ne répondit pas, mais son regard glissa vers la fenêtre. Il tourna son verre entre ses doigts.
« Le café Voltaire est brûlé, dit-il. Les sœurs ne peuvent pas accueillir un homme de son importance. Il faut un autre messager, et il faut que l'alerte passe à la section de Villiers. Le général ne doit pas venir chez Jobert. »
Élise ouvrit la bouche pour proposer un plan—elle irait elle-même à la gare, elle connaissait un livreur qui pourrait transmettre un mot sans se douter de rien—quand la porte du café s'ouvrit.
Trois hommes entrèrent. Des costumes sombres, des chapeaux melon. Pas des habitués du quartier.
La clochette n'avait pas fini de tinter quand Antoine se leva d'un mouvement fluide, sa main disparaissant sous sa veste.
« Duras, murmura-t-il.
— Vous », dit une voix derrière Élise.
Elle se retourna. Duras se tenait dans l'encadrement de la porte de la cuisine, un sourire mince sur son visage, ses lèvres un trait pâle. Il tenait une cigarette entre deux doigts, l'air presque détendu, comme un homme qui rentre chez lui.
« Mademoiselle Dubois. Nous n'avons jamais été présentés, mais je vous connais bien. »
Les trois hommes s'avancèrent. Antoine avait sorti son pistolet, un petit automatique noir qui semblait disproportionné entre ses doigts nerveux.
« Restez où vous êtes, dit-il, la voix plate.
— Vous tirez, vous êtes morts, dit Duras en avançant d'un pas tranquille. Vous êtes seuls. C'est une rue calme. Personne n'a entendu votre clochette, personne n'écoutera vos coups de feu. »
Il s'arrêta à trois mètres d'eux, la cigarette encore entre les doigts.
« La gare du Nord, dit-il. Durand. C'est joli. Vous avez eu l'idée de Kohl ? L'idée du faux général, c'était élégante. Mais je vous avais vus venir avant même que vous ne sachiez où aller. »
Élise ne bougeait pas. Son cœur battait fort, mais sa voix restait ferme :
« Vous ne savez rien. Vous mentez comme vous respirez.
— Oh, je sais, mademoiselle. Je sais que votre frère est mort en 41. Je sais que l'homme qui occupe son appartement est un agent anglais qui se fait appeler Marcel Kohl. Je sais que vous faites passer vos messages dans les pages des livres qui partent pour la Suisse, et que la librairie des Lilas est une boîte aux lettres depuis plus d'un an. »
Un silence. Antoine regarda Élise, quelque chose comme un accès de stupeur dans les yeux.
« Mais ce que j'ignorais, c'était comment atteindre votre cœur, continua Duras en soufflant sa fumée. J'ai donc fait courir des rumeurs. Un faux itinéraire à dérober. Un faux général à protéger. Et vous voilà, courante comme un rat vers un grain empoisonné. »
Élise comprit en un éclair. La rumeur, le faux itinéraire, la fausse liste. Kohl l'avait prévenue pour la gare elle-même, mais lui-même n'avait pas tout su. Duras avait pris son propre piège et l'avait retourné : il lui avait fait croire qu'il connaissait son plan pour qu'elle se précipite vers la gare—et qu'elle ne voie pas qu'il se tenait déjà ici, au café dont Antoine lui avait donné l'adresse au début, il y a des semaines.
« Vous m'avez utilisée, dit-elle, la voix basse.
— Je vous ai *menée*, mademoiselle. C'est différent. Vous avez mené votre petit réseau avec une certaine habileté. Mais vous n'avez jamais appris à voir le miroir que l'on vous tend. »
Antoine dégaina. Le coup partit avant qu'Élise ne puisse lever la main. Duras esquiva d'un pas de côté—l'homme était rapide, étonnamment—et un de ses hommes tira d'abord. Le coup claqua, et la vitrine du café vola en éclats, des éclats de verre crissant sur le sol, mais Antoine n'avait pas bougé.
Le second coup, lui, fit mouche.
Élise vit le visage d'Antoine se déformer, une tache sombre fleurir sur son épaule, et il bascula en arrière, sa tête frappant le dossier de la chaise avec un bruit mat. Son pistolet tomba sur le sol, glissa contre le pied de la table.
« Antoine ! »
Elle se jeta vers lui, mais les mains des trois hommes surgirent de partout, empoignant ses bras, la tirant en arrière. Elle se débattit, griffa, mordit—l'un d'eux jura—mais ils la tenaient, une traction nette sur ses poignets, et elle se retrouva face à Duras, les bras presque tordus derrière le dos.
« Il est vivant, dit Duras en s'accroupissant à côté d'Antoine, sans même vérifier la blessure. Du moins pour l'instant. Cela dépend de vous, mademoiselle. »
Il se releva, essuya quelque chose d'invisible sur son manteau, et fit un geste. L'homme qui la tenait la poussa vers la porte de derrière, au-delà de la cuisine graisseuse et froide, vers une ruelle noire où une berline attendait, moteur tournant.
On la jeta sur la banquette arrière, un homme de chaque côté. Duras s'installa à l'avant, à côté du chauffeur, et la voiture démarra dans une secousse.
Le trajet ne dura que dix minutes. Elle compta les tournants, mais les volets aux fenêtres étaient baissés, et elle n'avait que le bruit des pneus, le moteur qui ralentissait par trois fois, pour deviner le chemin. Quand la voiture s'arrêta, on la tira dehors, dans une cour pavée, et elle vit le hangar.
Un entrepôt désaffecté, au bord de la Seine ou près d'une voie ferrée—l'air portait une odeur de charbon et d'eau morte. Des caisses de bois s'empilaient le long des murs, une ampoule nue pendait au-dessus d'une table de métal où on l'assit de force.
Duras s'immobilisa devant elle, ses mains croisées dans le dos.
« Vous comprenez ce que je veux, mademoiselle. Vous me donnerez vos contacts. Les vôtres, ceux de votre mère, ceux des sœurs qui se sont laissé berner par des histoires de charité. Vous me donnerez le nom de l'officier qui commande votre secteur, et l'emplacement de l'imprimerie du Marais. »
Elle resta silencieuse.
« Vous refusez, bien sûr, dit Duras, presque avec bienveillance. C'est le premier stade. Très bien. Le temps travaille pour moi, mademoiselle. Vos amis sont dispersés, votre binôme est en train de vider son sang sur le sol d'un café que je possède désormais. Le général Ducrot—car oui, je sais qu'il s'agit de Ducrot, pas Lecourbe—n'arrivera jamais à Paris. Il a été repoussé vers la Belgique ce matin. Ce n'est pas un piège que je vous ai tendu, mademoiselle, c'est un *filet* que j'ai jeté sur tout votre réseau depuis des semaines. »
Élise regarda ses mains. Ses jointures étaient écorchées.
« Vous mentez, dit-elle, mais sa voix manquait de conviction.
— Non. Et vous allez découvrir que je ne mens pas. Je vous ai suivie depuis le moment où vous avez ramené la liste de Kohl de son appartement. Vous l'avez cru sincèrement. Mais il était à moi, mademoiselle. Marcel Kohl travaille pour moi depuis qu'il est arrivé à Paris. Le jeu de l'agent allié, le frère perdu, la révélation émouvante—tout cela, c'était *pour que vous le croyiez*. Vous êtes son cheval de trait, sa clé vers votre réseau. Il ne s'intéresse pas à vous. Il ne vous a jamais raconté que des mensonges savamment calibrés. »
Élise sentit le sol se dérober sous elle, mais elle tint bon. Kohl—l'Anglais, le faux frère, l'homme qui avait pleuré en parlant de Paul—travaille pour Duras ? Tout cela n'était-il qu'un théâtre ? Le locket, la liste, la mise en garde à la gare du Nord—pourquoi le prévenir de se méfier du faux itinéraire ?
« Pourquoi me dire tout cela ? demanda-t-elle.
— Parce que vous allez me raconter ce que vous savez, dit Duras avec un sourire confiant. Et que vous aurez besoin de comprendre à quel point vous êtes seule avant de craquer. Observez. »
Il claqua des doigts. Un de ses hommes ouvrit une porte à l'autre bout du hangar. Dans l'encadrement, poussé brutalement dans la lumière, les mains liées dans le dos, se tenait Marcel.
Ses yeux croisèrent ceux d'Élise, et quelque chose dans son expression—de l'avertissement, de la rage, ou peut-être du désespoir—ne ressemblait en rien à un homme qui travaillait avec son ravisseur.
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