La Liste du Libraire
Lire le chapitre 34: The Missing Brother's Ghost
Le prisonnier avançait dans la lumière crue du projecteur, les mains liées dans le dos, le visage tuméfié mais la mâchoire serrée. Élise sentit le sol se dérober sous elle. Elle avait rêvé de ce visage pendant trois ans, l'avait pleuré dans des églises désaffectées, l'avait enterré avec les chapelets de sa mère. Et pourtant, il était là.
« Paul », souffla-t-elle, le nom lui brûlant la gorge comme un tesson de verre.
Son frère ne la regarda pas. Il fixait Duras, qui souriait de ce sourire patient et carnassier qui lui servait de visage.
« Vous connaissez mon prisonnier, mademoiselle Dubois ? » demanda Duras, savourant chaque syllabe. « Une coïncidence remarquable. Ou peut-être que votre famille aime jouer à cache-cache avec les Allemands. »
Élise ouvrit la bouche. Rien n'en sortit. Elle pensa à Kohl, à sa confession dans l'appartement rue de la Pompe, à sa certitude que Paul était mort dans ce raid de 1941. Kohl avait-il menti ? Ou bien Duras jouait-il un théâtre plus cruel encore ?
« Nous allons avoir une conversation très intéressante, tous les trois », reprit Duras. Il fit signe à un garde d'approcher une chaise. « Asseyez-vous, mademoiselle. Vous allez regarder votre frère se souvenir de tout ce qu'il a fait depuis trois ans. Et si vous ne coopérez pas, je lui ferai oublier votre visage. »
Le garde poussa Paul en avant. Il trébucha, tomba sur un genou — et dans le même mouvement, sa main enchaînée trouva la poche de son manteau. Le mouvement fut si rapide qu'Élise crut l'avoir imaginé. Mais quand il se releva, quelque chose brillait entre ses doigts : un crochet de serrure en acier, plat comme une lame de couteau, usé par des années d'utilisation.
Duras ne le vit pas. Il allumait une cigarette, tourné vers la fenêtre du hangar.
« Vous étiez mort », dit Élise, et sa voix était étrangement calme, comme si elle testait une hypothèse absurde.
Paul releva enfin la tête. Ses yeux étaient les mêmes — ce gris-vert de leur mère qui changeait avec la lumière de la Seine. Ils étaient fatigués, creusés, mais ils brillaient d'une intensité qu'elle ne lui connaissait pas.
« Je suis Marcel Kohl », dit-il. Sa voix était basse, métallique, sans l'ombre de l'accent chantant de son adolescence. « Chef du réseau Corbeau. Et j'ai passé trois ans à te protéger, petite sœur, en te laissant me croire mort. »
Duras se retourna. Sa cigarette tomba de ses lèvres. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Élise vit autre chose que la maîtrise sur son visage : de l'incrédulité pure, presque comique.
« Vous êtes le Corbeau », souffla-t-il. « Vous êtes le fantôme qui a détruit deux de mes cellules, qui a fait évader le colonel Barthes, qui a… »
« Qui a fait beaucoup de choses, oui », coupa Paul — non, Marcel, pensa Élise, non, Paul, il est Paul, il a toujours été Paul — en tournant le crochet dans ses menottes. Le clic fut presque inaudible. « Et j'ai fait semblant d'être ton agent retourné parce que je cherchais depuis six mois quelqu'un qui ne se trouve pas dans tes fichiers. »
« Qui ? » demanda Duras, la voix soudain rauque.
Marcel — Paul — leva les yeux vers sa sœur. Un sourire effleura ses lèvres. Le même sourire que celui de l'enfant qui cachait les sucres volés dans sa chemise.
« Elle. » Il désigna Élise d'un hochement de tête. « Ma sœur. La seule personne que tu ne suspecterais jamais, parce que tu croyais que son frère était ta marionnette. Tout ce qu'elle t'a donné depuis trois semaines — les faux itinéraires, les noms compromis, les rendez-vous piégés — c'était moi qui les lui dictais. Tu cherchais le Corbeau dans tes rangs, Duras. Il était dans ton salon. »
Le silence qui suivit fut si dense qu'Élise entendit son propre sang battre dans ses oreilles. Duras était devenu blanc comme un linceul. Sa main chercha son arme, mais Paul était déjà en mouvement.
La chaîne des menottes claqua contre la tempe de Duras. L'homme s'effondra comme une marionnette dont on coupe les fils. Paul bondit vers le garde le plus proche, lui arracha son pistolet avec un mouvement fluide, presque muet, et tira deux fois. Le premier garde tomba sans un cri. Le second lâcha sa mitraillette en portant la main à son épaule.
« Cours ! » cria Paul — et sa voix redevenait celle de son frère, celle qui l'appelait dans la cour de la maison de Neuilly quand il fallait rentrer avant le couvre-feu.
Élise courut. Elle n'avait pas décidé de courir, mais ses jambes obéissaient à une mémoire plus ancienne que la peur. Derrière elle, les coups de feu déchiraient l'air du hangar. Une rafale fit voler des éclats de bois au-dessus de sa tête. Elle plongea derrière une caisse, roula, se releva.
Paul la rattrapa, le visage grimaçant, une main pressée contre son flanc gauche. Du sang coulait entre ses doigts — rouge vif sur le gris de son manteau.
« Ils t'ont touché », dit-elle, et sa voix se brisa.
« Pas pour la première fois », répondit-il, la poussant vers la porte de service. « Et pas pour la dernière, si tu continues à t'arrêter pour discuter. »
Dehors, la nuit était glaciale. Un camion bâché attendait, moteur au ralenti, un homme au volant qu'Élise reconnut comme l'un des faux clients de la librairie — un garçon maquilleur du théâtre de l'Odéon qui passait parfois des heures à lire des romans policiers sans jamais en acheter un.
« Vous êtes de la maison », souffla-t-elle, comprenant tout d'un coup.
Le garçon sourit et ouvrit la portière arrière. Paul s'effondra sur la banquette, la tête renversée en arrière. Il avait les yeux fermés, les lèvres pâles. Élise grimpa à côté de lui, lui prit la main, sentit le sang poisser ses doigts.
« Tu vas vivre », dit-elle, et ce n'était pas une question.
« Je t'ai laissée me croire mort pendant trois ans, petite sœur », murmura-t-il, la voix déjà lointaine. « Je te dois bien au moins ça. »
Le camion s'ébranla dans les rues désertes. Élise tenait la main de son frère, ce frère mort qui était vivant, ce Marcel Kohl qui était Paul, ce Corbeau qui était sa chair et son sang. Elle pensa à l'homme qui portait son nom dans un autre appartement, à celui qui avait joué son rôle, à celui qui lui avait dit la vérité — une vérité incomplète. Et elle comprit que la guerre n'avait pas seulement pris son frère.
Elle venait de le lui rendre — avec des mensonges cousus dans ses veines, une nouvelle peau, et un flanc qui saignait dans sa paume.
Paris était encore à eux. Mais la libération approchait, et avec elle, les comptes à régler.
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