Lumen Reads

La Liste du Libraire

Lire le chapitre 5: The Debt of the Old Bookshop

La cloche de la porte tinta doucement, un son presque timide dans le silence poussiéreux de la librairie. Élise leva les yeux de la pile de livres qu'elle triait sur le comptoir. Un homme se tenait sur le seuil, sa silhouette découpée contre la lumière grise de l'après-midi. Il était grand, maigre, avec un visage creusé et un chapeau cabossé enfoncé sur le front.

« Nous sommes fermés », dit-elle, sa voix plus ferme qu'elle ne le sentait.

L'homme ne bougea pas. Il ôta son chapeau, révélant des cheveux gris rares et une cicatrice qui traversait son sourcil gauche. « Je ne viens pas pour acheter des livres, mademoiselle Dubois. »

Le fait qu'il connaisse son nom la tendit. Elle glissa imperceptiblement la main vers le tiroir de la caisse, où elle gardait un coupe-papier à la lame tranchante.

« Je m'appelle Gaspard. Gaspard Renard. J'ai travaillé pour l'ancien propriétaire, feu Monsieur Aubert. »

Élise se souvenait du visage d'Aubert, encadré sur le mur derrière elle, affiché en hommage discret. Il était mort l'hiver dernier, le cœur fatigué, disait-on. Elle n'avait jamais entendu parler d'un employé.

« Monsieur Aubert ne m'a jamais mentionné votre nom. »

Gaspard sourit, révélant des dents jaunies. « Il avait ses raisons. » Il fit quelques pas dans la boutique, ses doigts effleurant les dos des livres comme s'il les comptait. « Belle librairie. Il y a beaucoup de cachettes, dans une librairie. Entre les pages, sous les planchers, dans les reliures. »

Son sang se glaça, mais elle garda son visage neutre. « Que voulez-vous ? »

« Le loyer. » Gaspard sortit une feuille de papier froissée de sa poche et la posa sur le comptoir. Élise la saisit, y lisant un document daté de six mois avant la mort d'Aubert, attestant d'une dette de trois mille francs envers un certain Gaspard Renard, pour des services rendus.

« Je n'ai aucune trace de cette dette. »

« Oh, je suis sûr que vous n'en avez pas. » Gaspard s'appuya contre une étagère, son regard perçant se posant sur elle. « Mais les dettes d'Aubert ne sont pas mortes avec lui. Elles se transmettent à celui qui reprend le fonds de commerce. »

Élise plia lentement le papier, ses pensées tournant à toute vitesse. Trois mille francs. Une fortune en ces temps de pénurie. Et cet homme... quelque chose dans sa façon de se tenir trahissait une familiarité avec la rue, avec ses ombres.

« Je n'ai pas cet argent, dit-elle. La boutique rapporte à peine de quoi manger. »

« Alors nous devrons trouver un autre arrangement. » Gaspard s'approcha du comptoir, baissant la voix. « Je sais ce que vous faites, mademoiselle. Je vois les allers et venues. Les hommes qui n'achètent jamais, mais qui repartent avec des livres qui ne sont pas les leurs. »

Son sang se figea. Marcel. Le message dans Madame Bovary. Tout défilait derrière ses yeux.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

Gaspard haussa les épaules, presque avec indifférence. « Le Moulin. La liste. M. Lenoir. » Il prononça le nom avec une précision appuyée, et Élise dut se retenir de tressaillir. « Les murs ont des oreilles, les livres ont des pages. Et certains d'entre nous savent lire entre les lignes. »

Elle serra ses poings sous le comptoir. Si cet homme travaillait avec la Gestapo, elle était déjà morte. S'il travaillait pour la Résistance, il n'aurait pas cette approche. Il était autre chose : un opportuniste. Le pire genre, car imprévisible.

« Qu'est-ce que vous voulez, exactement ? »

Gaspard sortit une cigarette de sa poche, ne l'allumant pas, la roulant entre ses doigts. « Je veux quitter ce pays, mademoiselle. Avant que ces salauds décident que mes vieux os ne servent plus à rien. Mais on ne traverse pas les frontières sans papiers, et les papiers se font rares. Surtout pour ceux qui... disons, n'ont pas la bonne réputation. »

« Vous voulez un visa. »

« Un visa de sortie. Pour la Suisse. » Ses yeux se plissèrent. « Je sais que vous avez des contacts. Des gens capables de fabriquer, de falsifier, d'arranger les choses. »

Élise regarda le plafond, comme si elle cherchait une réponse dans les fissures du plâtre. Elle pensait à Marcel, parti avec le reste de l'encre et des faux tampons. Elle pensait à l'atelier abandonné derrière la réserve, où Aubert lui avait un jour montré, dans un murmure de vieil homme, comment il avait fourni des faux documents aux fugitifs de la Première Guerre. Les outils étaient encore là, enterrés sous une trappe.

Elle n'avait pas le droit de faire cette promesse. La Résistance ne fournissait pas de services sur demande. Mais le temps qu'elle gagnerait... deux précieuses journées avant que Lenoir livre sa liste aux Allemands.

« Ce n'est pas une chose qui se fait en un jour, dit-elle lentement. Il faut des contacts, des matériaux. »

Gaspard sourit de nouveau, et cette fois son sourire était plus franc, presque soulagé. « Je peux attendre. Un peu. Mais je préviens, mademoiselle : si vous essayez de me doubler, ou si vous croyez pouvoir me faire disparaître comme une page déchirée, je serai obligé de partager mes... observations. Avec mes amis de la rue de la Pompe. »

La rue de la Pompe. Le siège de la Gestapo. Élise hocha la tête, sa gorge sèche.

« Revenez dans trois jours, dit-elle. J'aurai quelque chose pour vous. »

Gaspard remit son chapeau, le tirant bas sur son front. « Trois jours. » Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, la main sur la clenche. « Au fait, un conseil d'ami, mademoiselle Dubois. Votre voisin d'en face, celui qui travaille pour la Kommandantur ? Il a un douteux regard sur vous. Le genre de regard qui n'est pas ennuyé de vous savoir dans sa lunette. »

Il sortit sans ajouter un mot, la cloche tintant derrière lui.

Élise resta immobile, les mains appuyées sur le comptoir, écoutant son propre souffle trop rapide. Trois jours. Deux jours pour la liste de Lenoir. Les échéances se télescopaient.

Un mouvement attira son regard par la vitrine. La fenêtre d'Antoine, au premier étage de l'immeuble d'en face. Une silhouette se tenait là, derrière le rideau, indistincte mais présente. Élise recula instinctivement vers l'ombre de sa boutique.

Gaspard avait vu ses allées et venues. Il connaissait le Moulin. Il connaissait Lenoir. Et s'il le savait, qui d'autre le savait ? La faille s'élargissait de toutes parts.

Elle se tourna vers la porte de la réserve, s'avança jusqu'au fond, et s'agenouilla. Ses doigts trouvèrent le joint dans le plancher, un interstice à peine visible entre deux lattes. Elle le fit levier avec un cran que Marcel lui avait montré, et la trappe se souleva avec un grincement sec. En dessous, dans l'obscurité humide, une boîte en fer.

Elle la sortit, l'ouvrit. Des outils de graveur, des plaques de cuivre, des flacons d'encre bleue noire, des faux tampons. Le trésor oublié d'Aubert. Elle avait besoin de les montrer à quelqu'un qui saurait les utiliser. Mais Marcel était parti, et elle ne connaissait aucun autre contact dans l'atelier de faux-semblants.

Sa main s'arrêta sur un objet au fond de la boîte : une enveloppe scellée à la cire, adressée d'une écriture précise et serrée, presque géométrique, qu'elle n'avait jamais vue.

Elle la retourna. Sur le verso, une seule ligne : *Pour Élise, si jamais la route devient trop sombre.*

Elle reconnut soudain l'écriture. Pas celle d'Aubert. Celle de son frère, depuis qu'il avait passé ces mois à se cacher dans une planque près de Lyon, avant d'être arrêté et envoyé au camp de Buchenwald.

Ses doigts tremblaient en brisant le sceau de cire.

Une carte de visa suisse, parfaitement falsifiée, avec sa photo à elle, récente, prise avant l'occupation.

Et dessous, un mot, écrit de sa main.

*Je savais qu'un jour tu aurais besoin d'une porte de sortie. Si tu me lis, c'est que le danger est plus proche que je ne l'imaginais. N'utilise ceci qu'en dernière extrémité. Et ne fais pas confiance au voisin.*

Son frère savait pour Antoine. Son frère, mort dans un camp, savait déjà que le danger viendrait de l'autre côté de la rue.

Un bruit sourd la fit sursauter. La porte de la boutique. Quelqu'un entrait, sans faire tinter la cloche.

Élise replaça la boîte sous la trappe, glissa le mot et le visa dans sa poche, et se releva d'un mouvement brusque, le cœur tambourinant. Des pas lourds résonnaient dans la salle principale.

Elle traversa la réserve d'un pas qu'elle voulait assuré et poussa la porte entrebâillée. Un homme se tenait devant le comptoir, le dos tourné : un manteau noir, un chapeau mou. Il se retourna lentement.

Ce n'était pas Antoine. C'était quelqu'un de plus jeune, le visage mince et dur sous des cheveux blonds plaqués. Il parlait un français impeccable mais avec une intonation légèrement étrangère.

« Mademoiselle Dubois ? »

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts trouvèrent le coupe-papier dans le tiroir.

« Qui êtes-vous ? »

L'homme inclina la tête, un léger sourire aux lèvres. « Je viens de la part de M. Renard. Il a oublié quelque chose. » Il posa un petit livret noir sur le comptoir. Élise reconnut immédiatement les insignes : la Gestapo.

« Il m'a demandé de vous informer que la conversation qu'il vous a offerte était un cadeau. La prochaine, il faudra la payer. » Il toucha le bord de son chapeau et se dirigea vers la porte. « On se reverra bientôt, mademoiselle Dubois. »

La porte se referma. Élise resta figée, le silence de la boutique lourd autour d'elle.

Gaspard n'était pas seul. Et si Gaspard travaillait déjà avec la Gestapo, ses trois jours étaient un leurre. Elle venait de se couper elle-même.