La Liste du Libraire
Lire le chapitre 7: The Fedora Man
L’homme au feutre restait à une cinquantaine de mètres derrière elle, patient comme une marée montante. Élise ne ralentit pas. Elle tourna au coin de la rue de Rivoli, ses semelles frappant le trottoir mouillé, et jeta un coup d’œil dans la vitrine d’un coiffeur — reflet trouble, silhouette masculine, feutre gris, manteau sombre. Il était toujours là.
Elle changea de rythme. Marche rapide, puis arrêt net devant une boulangerie vide. Il s’immobilisa aussi, feignant d’étudier un journal. Dans sa poche, ses doigts serrèrent le petit paquet plat contenant l’échantillon de gravure que Marcel lui avait confié. Trois pilotes alliés cachés sous les toits de Montmartre n’avaient que ce papier entre eux et le peloton d’exécution.
Le Métro. Elle le savait : il fallait une foule et des portes qui claquent.
La station Palais-Royal l’avala dans son odeur de sueur et de charbon. Elle descendit les escaliers deux à deux, acheta un billet sans trembler, et se glissa sur le quai parmi une grappe d’ouvriers et de vieilles femmes chargées de filets à provisions. Le train arriva dans un grondement sourd. Les portes s’ouvrirent. Elle monta. Une seconde avant que le fermeture ne siffle, un homme en feutre gris s’engouffra dans le wagon de tête.
Elle resta debout, le visage tourné vers la vitre noire du tunnel, ses doigts traçant de petits cercles sur le papier du paquet. Le train roulait, grinçait, s’arrêtait. À chaque station, elle surveillait le reflet — il ne descendait pas. Il se tenait à trois mètres, dos contre la porte coulissante, les yeux sur elle par-dessus son journal. Ce n’était pas Gaspard. Pas l’homme à l’imperméable qui avait menacé de la dénoncer. C’était quelqu’un d’autre, plus propre, plus méthodique. Gestapo, peut-être. Ou la surveillance du Kommandantur.
À Châtelet, elle sortit en plein flux de voyageurs. Il la suivit dans la correspondance, mais elle ralentit volontairement à l’approche du tunnel sombre qui menait à la ligne 11, puis — soudaine, violente — elle tourna les talons et fonça vers le quai opposé. Le train entrait. Elle sauta dedans. Les portes se refermèrent sur le visage de l’homme au feutre, stoppé de l’autre côté des grilles, trop loin pour l’attraper.
Elle souffla. Son cœur battait des percussions.
Elle descendit à Arts-et-Métiers, remonta à la surface par une sortie secondaire, et prit trois rues détournées avant de revenir vers la librairie. Elle était faible de fatigue, les muscles des épaules en nœuds, mais elle tenait le paquet.
La librairie Au Vieux Papier l’accueillit dans son odeur familière de poussière et d’encre. Elle poussa la porte — mais déjà un bruit la repéra. Un cogne régulier, venant du fond de la boutique.
Elle s’arrêta sur le seuil. La porte était déverrouillée. La porte de sa librairie était toujours déverrouillée.
Antoine était agenouillé près de l’étagère de la poésie française, un marteau à la main, une planche neuve scellée d’un coup sec. Sa chemise était tachée d’éclats de bois. En la voyant, il arrêta son geste et se redressa, un sourire contrit aux lèvres.
« Élise, dit-il, je sais que tu m’en veux. Je n’aurais pas dû entrer. Mais j’ai entendu dire que la gestion de la toiture de l’immeuble avait fait tomber une partie de l’étagère du fond cette nuit, et comme je t’avais déjà forcée à me supporter… j’ai voulu réparer. »
Elle ne bougea pas. Sa main gauche chercha machinalement le bord du comptoir. Le paquet de gravures pesait dans sa poche droite comme un reproche.
« Tu es entré chez moi, dit-elle d’une voix calme. Tu as fouillé mes affaires. Et maintenant tu réapparais dans ma librairie avec un marteau. Explique-moi pourquoi je devrais te croire. »
Il se passa une main sur le front, laissant une trace de sciure. Il semblait fatigué aussi, les traits tirés, les yeux rougis d’une nuit blanche.
« Je suis venu m’excuser. Vraiment. Ce que j’ai fait hier était… inexcusable, je sais. Je travaille pour les Allemands, c’est vrai. Je traduis leurs documents, leurs ordres. Je suis assis dans une salle où le nom de “Dubois” pourrait être prononcé à tout moment, et je me suis dit que cette boutique était un refuge, un endroit où le monde d’en dehors — le monde pourri — ne pouvait pas entrer. Et je l’ai souillé en fouillant chez toi pour me rassurer. »
Il posa le marteau sur l’étagère et se tourna vers elle, les bras légèrement écartés, paumes ouvertes, comme pour prouver qu’il était sans armes.
Élise avança de deux pas. Une colère froide montait de son ventre, mais elle la tenait comme un couteau caché.
« Tu ne m’as pas dit que tu travaillais pour eux en général, Antoine. Tu m’as dit que tu travaillais pour les Allemands. Pour lesquels ? La Wehrmacht ? La Gestapo ? Le SD ? »
Il détourna le regard. Ses épaules se voûtèrent d’un quart de degré — imperceptible à un œil normal, mais Élise depuis deux mois apprenait à lire les corps à travers les vitres des cafés, les dos des ruelles, les mains qui tremblaient ou pas.
« L’Abwehr, dit-il enfin.
— Le renseignement militaire. Ce n’est pas la Gestapo.
— Ce n’est pas la Gestapo. »
Il y eut un silence. Le bruit de la rue entra soudain : un camion militaire qui passait, des voix qui riaient en allemand.
« Tu traduis pour le renseignement militaire allemand, répéta-t-elle lentement, et tu viens réparer mes étagères. Qu’est-ce que tu es en train de faire ? »
Antoine la regarda droit dans les yeux. La lumière du crépuscule traversait la vitrine poussiéreuse ; elle sculptait son visage, sa mâchoire mal rasée, ses doigts qui se pliaient et se dépliaient le long de sa cuisse.
« Je ne suis pas loyal envers eux, dit-il. Je l’ai été autrefois. J’ai été un très bon officier, même. Mais j’ai vu ce qu’ils font, Élise. J’ai vu des listes avec des noms de gens qui ne sont coupables d’aucun crime, sauf d’exister. J’ai vu des familles entières disparaître parce qu’un voisin avait écouté une conversation. Je suis peut-être assis à leur table, mais je ne mange pas dans leur main. »
La porte de la boutique était toujours ouverte. Élise la poussa du talon, lentement, le battant se referme avec un déclenchement sec. Le monde extérieur s’éteignit d’un coup.
« Tu sais ce que tu viens de dire ? Si tu me fais la même histoire à quelqu’un d’autre, ils peuvent te fusiller au mur. Pourquoi me dire ça à moi ? »
Il hésita. Quelque chose bougea derrière ses yeux — une décision qui se prenait, une porte qui s’ouvrait ou se fermait à jamais.
« Parce que je te regarde depuis des semaines, dit-il. Et je vois que tu n’es pas qu’une libraire qui vit dans ses fiches. Tu as quelque chose sur toi, une tension, un poids. Le genre de poids qu’on porte quand on tient entre ses mains la vie d’autres gens. Je ne sais pas ce que tu fais, exactement. Et je ne veux pas savoir. Mais je peux t’aider. Vraiment t’aider. Et je pense que tu as besoin d’aide. »
Le sang d’Élise se glaça. Un piège, c’était tellement un piège. Une confession ne reste jamais sans contrepartie. Elle pensa à Marcel, à sa mort certaine si elle se trompait. Elle pensa à son frère, à ses notes codées, à l’uniforme caché dans l’appartement d’Antoine — l’uniforme d’officier allemand qu’elle avait découvert sous ses lits. Pas un uniforme de fanfaronnade. Un uniforme bien plié, propre, avec des insignes.
« Si tu veux m’aider, dit-elle d’une voix qui ne tremblait pas, dis-moi pourquoi tu gardes un uniforme d’officier allemand chez toi. »
Le visage d’Antoine se tendit. Pendant une longue seconde, elle crut qu’il allait mentir, protéger, s’enfuir.
« Parce que, dit-il dans un souffle, le nom que je porte n’est pas le mien. Je ne suis pas ce que je parais. Je ne suis pas celui que les autorités françaises ont fiché, ni celui que les Allemands ont nommé. Je suis quelqu’un qui s’est perdu et qui essaie de se racheter. Mais si tu veux la vérité complète, je te la donnerai — mais pas ici. Pas maintenant. C’est une chose trop lourde pour être dite entre deux étagères de poésie. »
Il attrapa son manteau, accroché sur la chaise de la réserve, et se dirigea vers la porte. Puis il se retourna une dernière fois, la main sur le battant, les yeux sombres et brillants.
« Demain soir. Le café de la Rotonde, sur le boulevard du Montparnasse. Je t’attendrai à dix-neuf heures. Viens avec un protocole, amène quelqu’un en sécurité si tu veux. Mais viens. Parce que j’ai des noms à te donner. Des noms que tu ne connais pas, des noms qui circulent à l’intérieur de ton propre réseau. Des noms de gens qui ne sont pas ceux qu’ils prétendent être. »
Il ouvrit la porte. L’air froid le saisit.
Élise resta au milieu de sa librairie, dans la lumière presque morte, pendant que ses pas s’éloignaient. Dans sa poche, le paquet de gravures semblait peser le poids d’une tombe. Elle pensa à Gaspard, à son délai de trois jours envolé. Elle pensa aux pilotes. Elle pensa à l’homme au feutre, et se demanda, soudain, si Antoine ne venait pas de mourir pour rien — ou de sauver plus qu’elle ne savait.
Sur le comptoir, sous le livre qu’elle avait laissé ouvert ce matin, une petite carte blanche attendait. Elle ne s’y était pas assise. Elle l’attrapa. Trois mots écrits à la main, d’une écriture militaire, nette et carrée : « Ils savent. Demain. »