La Liste du Libraire
Lire le chapitre 8: The Lie About Antoine
Le soir tombait sur la rue des Saints-Pères quand Élise poussa la porte du Café de la Rotonde. L'établissement bourdonnait de conversations feutrées, des officiers allemands occupant les tables près des fenêtres, leurs éclats de rire tranchant sur le murmure des habitués. Elle repéra Antoine immédiatement, installé dans l'arrière-salle, un verre de vin rouge presque vide devant lui.
Il leva les yeux quand elle s'approcha. Son visage — ce visage qu'elle avait appris à connaître, aux traits si français — semblait s'être creusé depuis leur dernière rencontre. Il ne se leva pas, ne sourit pas.
« Vous êtes venue », dit-il simplement.
« Vous m'avez laissé une lettre de menace sur ma porte. » Elle s'assit en face de lui, gardant ses mains sous la table, serrées l'une contre l'autre. « Expliquez-moi pourquoi je devrais rester. »
Il fit tourner son verre entre ses doigts, observant le liquide rouge sombre comme s'il y cherchait une réponse. Puis il le reposa, et son regard rencontra le sien avec une intensité qui la fit tressaillir.
« Je m'appelle Friedrich Kohl. Lieutenant Friedrich Kohl, de la Wehrmacht. »
Le silence s'étendit entre eux, épais comme la fumée qui flottait dans la salle.
Élise sentit son pouls battre à ses tempes. Elle savait. Elle avait trouvé l'uniforme, les faux papiers. Mais entendre la confession à voix haute, dans ce café où des soldats allemands buvaient à quelques mètres, donnait à la réalité un poids terrifiant.
« Et "Antoine Lenoir" n'existe pas ? »
« Antoine Lenoir est une identité que j'ai créée après avoir déserté, en mars 1943. Officiellement, le lieutenant Friedrich Kohl est mort dans un bombardement à Rouen. Brûlé au point d'être méconnaissable. » Il parlait d'une voix basse, posée, comme s'il récitait un rapport militaire. « Mon dossier est clos. Personne ne me cherche. »
« Pourquoi ? » Le mot sortit plus durement qu'elle ne l'avait voulu. « Pourquoi déserté ? Pourquoi se cacher ? Pourquoi aider une libraire suspectée de résistance ? »
Il laissa échapper un rire sans joie. « Parce que j'ai vu ce que nous faisons. » Il se pencha en avant, ses doigts effleurant le rebord de la table. « En 1942, j'étais stationné à Lyon. Mon unité a participé à une rafle. Des enfants, Élise. Des enfants arrêtés parce que leurs parents étaient juifs, parce qu'ils étaient communistes, parce qu'ils étaient simplement là. On les a entassés dans des camions. L'un d'eux a crié "Maman" en tendant ses bras vers une femme qui se faisait emmener dans l'autre direction. » Il détourna le regard, sa mâchoire se contractant. « Je n'ai pas dormi pendant six semaines. »
Élise resta immobile. Elle aurait pu croire à une comédie, à une tentative élaborée de gagner sa confiance. Mais quelque chose dans sa voix, dans la manière dont ses mains tremblaient légèrement sur la table, sonnait vrai.
« Et maintenant ? » demanda-t-elle. « Vous passez des informations à la Résistance. »
« Pas à la Résistance. À vous. » Il la regarda droit dans les yeux. « Les contacts que j'avais dans le réseau ont été arrêtés, l'un après l'autre. Le Moulin est infiltré. Quelqu'un à l'intérieur transmet tout à la Gestapo. »
Le cœur d'Élise fit un bond. Elle pensa aux mots de Marcel, à sa certitude que Lenoir était un espion allemand. Et si Marcel se trompait ? Et si la véritable taupe était ailleurs ?
« Vous prétendez vouloir m'aider », dit-elle lentement. « Vous me demandez de vous faire confiance. Mais pourquoi ? Pourquoi risquer votre vie pour des gens que vous ne connaissez pas ? »
Friedrich — elle devait s'habituer à l'appeler ainsi — se tut un long moment. Un serveur passa près de leur table, et il commanda un autre verre d'un geste désinvolte, un réflexe de celui qui a appris à se fondre dans le décor.
« Parce que je veux me racheter », dit-il enfin. « Je ne peux pas effacer ce que j'ai fait. Je ne peux pas ramener les gens qui sont morts parce que des hommes comme moi ont choisi d'obéir. Mais je peux faire en sorte que d'autres ne meurent pas. »
Élise secoua la tête. « Et si c'était un piège ? Si vous cherchiez simplement à identifier les membres de mon réseau ? »
« Si c'était le cas, je n'aurais pas besoin de cette comédie. » Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en alluma une avec des gestes précis. « La Gestapo arrête les résistants par la torture et la trahison. Pas par des rendez-vous au café. »
Il avait raison. Et c'était précisément ce qui la terrifiait.
« Marcel doit savoir qui vous êtes », dit-elle, sa voix plus ferme qu'elle ne se sentait.
« Bien sûr. » Il souffla un anneau de fumée vers le plafond. « C'est pour cela que je vous ai demandé de venir. Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Je vous demande de transmettre à Marcel une information qui prouvera ma bonne foi. »
Il se pencha et sortit de sa poche intérieure un morceau de papier plié, qu'il glissa vers elle sur la table sans le lui donner tout à fait.
« Il y a un double agent dans votre réseau. Il se fait appeler "le Rossignol". Il transmet les plans de vos opérations à la Gestapo depuis trois mois. »
Élise fixa le papier. Toute sa méfiance criait de ne pas le toucher, de fuir ce café, cette conversation, cet homme qui n'était pas celui qu'il prétendait être. Mais une autre partie d'elle — plus profonde, plus dangereuse — entendait la sincérité dans sa voix et voulait lui faire confiance.
« Qui ? » demanda-t-elle.
« Lisez. » Il poussa le papier vers elle. « Puis décidez si vous voulez me croire. »
Elle hésita une seconde, puis saisit le papier. Ses doigts effleurèrent les siens au passage, et elle retira sa main comme si elle avait touché du métal brûlant.
Elle déplia la feuille. Un nom y était écrit à l'encre bleue, d'une écriture nette et précise.
Le sang se glaça dans ses veines.
« Ce n'est pas possible », murmura-t-elle.
Friedrich haussa les épaules avec une lassitude qui semblait authentique. « C'est pourtant la vérité. Il travaille pour les Allemands depuis le début. »
Élise relut le nom, incapable de détourner les yeux. Tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle croyait, se fissurait autour d'elle comme de la glace sous un pied trop lourd.
« Vous mentez », dit-elle, sa voix se brisant presque.
« Je ne mens pas, Élise. » Il se leva, laissant quelques francs sur la table. « Je vous ai dit mon vrai nom. Je n'ai plus rien à cacher. Mais vous devez décider qui vous voulez croire : moi, ou ceux qui vous ont menti depuis le début. »
Il enfila son manteau et se dirigea vers la sortie. Arrivé à la porte, il se retourna une dernière fois, son visage à moitié éclairé par les néons du café.
« Je serai là demain, à la même heure. Apportez le nom à Marcel. Et si vous décidez que je suis un traître, eh bien... » Il eut un sourire triste. « Vous saurez où me trouver. »
La porte se referma derrière lui, laissant Élise seule avec le papier qui tremblait dans sa main.
Le nom écrit dessus semblait danser devant ses yeux, défiant tout ce qu'elle pensait savoir.
**Marcel.**