La Longue Nuit
Lire le chapitre 10: A Child Missing
La porte de la soute se referma derrière eux avec un claquement métallique qui résonna trop longtemps dans l'obscurité. Élodie cligna des yeux, laissant ses pupilles s'adapter à la pénombre traversée par une seule ampoule nue suspendue à un câble graisseux. Des caisses de marchandises s'empilaient jusqu'au plafond bas, leurs ombres projetant des formes grotesques sur les parois de tôle.
— Louis ? appela-t-elle à voix basse, presque un souffle.
Tom la retint par le bras, sa lampe électrique balayant les recoins. Le faisceau révéla des sacs de jute, des tonneaux cerclés de fer, un amoncellement de valises aux cuirs bouclés. Et puis, près d'une pile de caisses de champagne estampillées *Moët & Chandon*, une silhouette recroquevillée.
L'enfant dormait.
Élodie s'accroupit devant lui, le cœur cognant si fort qu'elle en oublia de respirer. Ses cheveux blonds en désordre, ses joues sales striées de larmes séchées, il serrait contre sa poitrine un petit bateau de bois grossièrement taillé. Il n'avait pas plus de sept ans. Seul. Dans cette soute immense et froide, un enfant seul.
— Louis, murmura-t-elle en touchant son épaule. Réveille-toi, mon petit.
Il sursauta, battit des paupières, et ses yeux bleus s'écarquillèrent de terreur avant de se poser sur elle. Il voulut reculer, glissa sur le plancher, buta contre une caisse.
— Doucement, fit Tom en baissant la lampe pour ne pas l'éblouir. On est là pour t'aider. Ta gouvernante, Marie, c'est elle qui nous envoie.
— Où elle est ? demanda l'enfant d'une voix étranglée.
Élodie échangea un regard avec Tom. Marie avait promis de les rejoindre à la soute après avoir distrait son mari. Elle devait être sur leurs talons.
— Elle arrive, dit Élodie avec une assurance qu'elle ne ressentait pas. En attendant, on va te sortir d'ici. Tu veux bien venir avec nous ?
Louis hocha la tête, mais ne fit pas un geste pour se lever. Ses doigts crispés sur le bateau de bois, il semblait figé par des heures de peur. Tom s'agenouilla à son tour, lui tendant une barre de chocolat qu'il sortit de sa poche.
— Tu aimes le chocolat ?
L'enfant hésita, puis prit la barre comme s'il craignait qu'elle disparaisse. Il croqua, et ses yeux s'emplirent de larmes silencieuses.
Élodie l'enveloppa dans son châle pendant qu'il mangeait, berçant sa frayeur dans un murmure de réconfort en français. Tom scrutait la soute, sa lampe errant sur les murs métalliques où la condensation ruisselait lentement.
Sur une caisse plate, près de l'endroit où dormait Louis, quelque chose scintilla.
Il s'en approcha, et son souffle se bloqua. Un anneau d'or — un anneau de mariage — posé sur une feuille de papier pliée en quatre. Il la saisit, l'ouvrit, et tendit le papier vers la lumière.
*À la barre du Titanic,*
*Je vous écris parce que je n'ai plus le courage de vous regarder en face. Je m'appelle Marie Dupont, mais je ne suis pas gouvernante. Je suis la femme d'un homme qui a trouvé les plans de votre salle des machines lors d'une bagarre à Belfast il y a deux semaines. Il a vu des choses qu'on lui a payées pour oublier, et j'ai cru que fuir avec l'enfant nous sauverait. Mais mon mari m'a retrouvée. Il sait que j'ai vu ce qu'il a vu. Il ne laissera personne témoigner.*
*L'enfant n'a rien à voir avec tout cela. Il la confiera à qui saura la garder de mon mari. Moi, je vais au-devant de lui, là où il ne peut pas nous suivre. Dieu me pardonne.*
*Marie Delacroix Dupont*
Élodie lut par-dessus l'épaule de Tom, le papier tremblant entre ses doigts. L'anneau était froid dans sa paume, minuscule et lourd de sens.
— Elle a disparu, murmura-t-elle. Elle est allée au-devant de lui. Elle va... qu'est-ce qu'elle va faire ?
Tom rangea la lettre dans son veston, le visage fermé.
— Elle a peur qu'il tue quelqu'un. Elle veut l'arrêter avant qu'il ne le fasse. Ou se faire arrêter par lui.
— Se faire tuer, tu veux dire.
Il ne répondit pas, ce qui était une réponse en soi.
Louis tira sur la manche d'Élodie.
— C'est elle qui m'a donné mon bateau, dit-il tout bas. Elle m'a dit que les marins en fabriquaient pour leurs enfants quand ils traversaient l'océan, et qu'il portait chance. Elle m'a dit de ne jamais le lâcher, surtout quand il ferait froid.
Élodie lui sourit, la gorge nouée.
— Elle avait raison. Garde-le précieusement.
Soudain, une vibration sourde monta du plancher. Brève. Sèche. Comme un hoquet mécanique que la coque absorbait puis relâchait. Tom se figea, la tête penchée, l'oreille tendue vers le sol.
— Vous avez senti ? demanda-t-elle.
— Oui.
Il se redressa, le visage préoccupé.
— Ce n'est pas normal. Les moteurs tournent de façon régulière, constante. Ça, c'est une suspension de charge. Comme si quelque chose ralentissait puis reprenait le rythme.
— Vous avez déjà vu ça sur vos autres navires ?
— Jamais à cette ampleur. Et jamais par cette température.
Sa lampe balaya la paroi opposée de la soute, s'attardant sur une série de rivets qui couraient le long de la cloison.
— On va devoir parler au commandant, dit-il. Cette lettre change tout. Ton mari de Marie — Delacroix — s'il a vu les plans, il sait peut-être ce qui ne va pas avec les machines.
— Ou ce que quelqu'un a fait aux machines, risqua Élodie. Qui paierait pour faire taire un homme qui a vu des plans volés ?
— Quelqu'un qui préférerait que le Titanic n'atteigne pas New York.
Le silence s'installa entre eux, troué par les bruits lointains du navire — chaudière sourde, grincement des tôles, martèlement étouffé des pas sur les ponts supérieurs. Louis finit sa barre de chocolat et tendit la main vers Élodie.
— Je veux rentrer chez moi, dit-il.
Elle le prit par la main, ses petits doigts glacés se serrant sur les siens avec une confiance aveugle.
— On va te ramener, promit-elle. D'abord à ton grand-père.
— Ils vont me laisser monter avec vous ? demanda Tom. Les troisièmes classes n'ont pas le droit d'aller sur les ponts supérieurs.
— C'est bien ce que je compte demander à Marie... mais Marie est partie. C'est vers le capitaine qu'on ira. Nous, avec la lettre, nous avons un siège au premier rang.
La porte de la soute s'ouvrit avec une grincement métallique, la silhouette massive d'un officier se découpant dans le couloir faiblement éclairé.
— Qu'est-ce que vous faites là ?
Tom s'avança, plaçant son corps entre l'officier et le groupe.
— Nous avons trouvé un enfant, monsieur. Et une lettre dont le capitaine doit avoir connaissance immédiatement.
— Une lettre ? Quel enfant ?
Il aperçut Louis, accroché à la jupe d'Élodie, et son expression se durcit.
— C'est une troisième classe, ça. Vous n'avez pas le droit—
— L'enfant est confié à cette dame par sa gouvernante, coupa Tom d'un ton ferme. Et cette gouvernante menace maintenant le navire. Tout le navire. Je suis ingénieur, j'ai besoin de voir le commandant Smith maintenant.
L'officier hésita, son regard passant de la lampe de Tom à la lettre qu'il tenait, puis à l'enfant qui tremblait. Quelque chose dans leurs visages, dans l'urgence de leurs voix, sembla le convaincre.
— Suivez-moi, dit-il. Mais je préviens, le commandant n'aime pas les alarmistes.
Élodie souleva Louis dans ses bras, son poids léger et fragilisé contre sa poitrine. L'enfant enfouit son visage contre son épaule, le bateau de bois toujours crispé entre ses doigts.
À cet instant précis, une vibration plus profonde courut sous leurs semelles. Plus longue. Plus insistante. Comme si quelque chose, très loin dans le ventre du navire, venait de gémir.
Tom la regarda, et dans ses yeux, elle vit le même mot suspendu entre eux, refusé sur leurs lèvres.
*Et si la machine souffrait ?*
Derrière eux, au-dessus de la ligne des caisses, la lampe de la soute vacilla. Puis s'éteignit.
L'officier jura dans le noir, tâtonnant pour rallumer la lumière, et dans ce noir, le bateau de bois de Louis — son fétiche de chance — glissa des doigts de l'enfant pour tomber sur le plancher avec un claquement net.
— Mon bateau ! cria Louis.
Mais quelque chose dans l'obscurité, une présence plus lourde que le silence, venait de se glisser dans la soute. Et la porte derrière eux claqua avec un bruit de verrou.