La Longue Nuit
Lire le chapitre 9: Encounter with Marie
Le couloir de troisième classe sentait l’humidité et la sueur. L’air, déjà rare, semblait se raréfier davantage à mesure qu’ils descendaient. Élodie plaquait une main sur sa poitrine, sentant son cœur cogner contre ses côtes, et l’autre sur la rampe de bois grossier. Tom la suivait de près, sa large carcasse remplissant l’étroit passage.
« Vous êtes sûre de l’indication ? » souffla-t-il, la voix assourdie par le grondement lointain des machines.
« La femme du purser l’a murmuré comme un secret d’État. Cabine 12, rangée F. Elle a payé pour passer en troisième classe hier soir. »
Une porte claqua plus loin, puis un bruit de verre brisé. Élodie ralentit, tendant l’oreille. Un cri étouffé, un gémissement, puis un silence trop lourd.
Tom posa une main ferme sur son épaule. « Attendez. »
Leurs regards se croisèrent. Il avait les poings serrés, les mâchoires contractées. Il pensait à Rose, elle le savait. À chaque détresse d’enfant entrevue, il revoyait les yeux de sa nièce.
Elle acquiesça d’un signe de tête, puis se remit en marche.
La porte de la cabine 12 était entrebâillée. Élodie la poussa du bout des doigts. La pièce minuscule, à peine plus grande qu’un placard, contenait deux couchettes superposées. Sur la plus basse, une femme était recroquevillée, vêtue d’une robe de laine élimée, les cheveux en bataille. Elle avait le visage tourné vers la cloison, mais Élodie vit la marbrure violacée qui s’étendait sur sa tempe et l’arcade sourcilière fissurée, suintante.
« Marie Dupont ? »
La femme sursauta, se retourna brusquement. Ses yeux — bleus, cernés de noir — s’écarquillèrent un instant, puis se plissèrent de méfiance. Elle porta une main tremblante à sa joue.
Qui êtes-vous ? demanda-t-elle dans un anglais heurté, fortement teinté d’un accent qui n’était ni français ni anglais. « Sortez d’ici. »
Élodie n’obtempéra pas. Elle s’accroupit pour se mettre à sa hauteur, sortant de son foulard le médaillon de Louis. Il luisait faiblement dans la lumière jaunâtre de la lampe à huile.
« Connaissez-vous cela ? »
Le souffle de Marie se bloqua. Ses doigts effleurèrent le bijou sans le toucher, comme s’il brûlait. Des larmes montèrent à ses yeux — non de honte, mais d’une peur brute, animale.
« Le petit Louis », murmura-t-elle d’une voix brisée. Elle se redressa, grimaçant sous l’effort. Une marque rouge ceinturait son poignet gauche. Une trace de corde. « Mon Dieu. Vous l’avez vu ? Il est vivant ? »
Tom s’avança, mais Élodie le devança d’un geste.
« Où est Louis ? »
Marie secoua la tête, puis fondit en larmes — des sanglots secs, sans fioritures. Des sanglots de quelqu’un qui a pleuré trop longtemps en silence.
« Il n’est pas avec ma sœur », avoua-t-elle enfin, les mots tombant comme des pierres dans l’eau. « J’ai menti. Je n’ai pas de sœur. » Elle étreignit ses propres épaules, comme pour tenir sa peau. « La femme qui a pris Louis... je ne sais pas qui elle est. Une voleuse. Elle m’a payée à Southampton, et m’a — m’a dit de dire qu’elle était ma sœur, si jamais on posait des questions. Elle avait de l’argent. Beaucoup. Je n’ai pas posé de questions. »
Le cœur d’Élodie s’emballa. Une voleuse. Une inconnue. Elle pensa au registre du purser : Louis n’avait jamais été attaché à cette femme. Il n’avait jamais été attaché à personne. L’enfant était pris dans un réseau qui dépassait tout ce qu’ils avaient imaginé.
Tom s’agenouilla à côté d’Élodie, les mains sur les genoux, le visage calme mais les yeux incandescents. « Qui vous a frappée ? »
Maris détourna le regard.
« Mon mari. » Le mot sortit comme un juron. « Il m’a trouvée. Il m’a suivie à bord. Il y a trois jours, il est entré dans ma cabine — ma vraie, celle où je travaillais — et il a exigé. Il veut l’argent. L’argent de la voleuse. Et il exige de savoir où est l’enfant. »
Élodie échangea un regard avec Tom. Les pièces s’assemblaient — non pas en une image claire, mais en un dessin sinistre.
« Pourquoi un mari vous pourchasserait-il pour une voleuse ? »
Marie laissa échapper un rire amer et cassé. « Parce que c’est lui qui l’a présentée à moi. » Elle avala une gorgée d’air. « Il travaille pour elle. Ils font ce genre de choses — ils volent des enfants, monsieur, madame. Des enfants de familles riches, dont les pères ont fait des scandales, et dont les mères sont trop fières pour impliquer la police. » Ses doigts se tordirent. « Louis... sa mère vous a payée pour le sauver ? »
Élodie n’avait pas le temps de tout démêler. Elle sortit la photo du médaillon : le visage de femme, doux et inquiet, qui l’avait hantée depuis Cherbourg.
« C’est sa mère. Louis est le sien. Elle est malade et elle veut le revoir avant de mourir. »
Marie examina la photo, puis rendit le tout d’une main tremblante.
« Je ne savais pas qu’il y avait une mère. » Elle ferma les yeux. « La femme m’a dit que c’était l’enfant d’un débiteur. Elle m’a dit qu’il serait mieux avec elle. Et moi... j’ai cru que je l’aidais. » Elle se mit à rire, un son creux et sec. « On croit tous qu’on aide. »
Un coup sourd résonna contre la cloison. Marie sursauta, se plaqua contre le mur. Tom se retourna, tendu, mais le coup ne recommença pas. Le silence retomba.
Élodie se pencha plus près, la voix plus basse encore. « Marie. La femme — où l’avez-vous laissée ? Où a-t-elle pris l’enfant ? »
Marie hésita. Ses yeux passaient du visage d’Élodie à celui de Tom, pesant les risques, les trahisons.
« Dans une soute à marchandises », souffla-t-elle enfin. « La troisième, côté bâbord de la poupe. Ils y gardent le fret express — les bagages et les colis qui doivent être livrés les premiers à New York. Elle a dit qu’elle y garderait Louis jusqu’à la nuit, jusqu’à ce que les officiers s’endorment. » Elle saisit le poignet d’Élodie d’une poigne étonnamment forte. « Mais mon mari la cherche. Il sait que je l’ai appelée Viola. S’il la trouve avant vous... »
Elle n’acheva pas. Elle n’en avait pas besoin.
Élodie se redressa, les jambes tremblantes. L’image de Louis — ses yeux trop grands, son silence — lui vrillait la poitrine. Elle pensa à la mère alitée, qui les attendait peut-être déjà à New York Tom se tourna vers elle, le visage cisaillé par une lumière rasante de la lampe.
« On a le nom. On a l’endroit. Il nous faut juste aller avant le mari. »
Il tendit la main. Elle la prit. Ses doigts étaient rudes, calleux de travail manuel, mais elle y sentit une force qui dépassait la chair.
Elle se retourna vers Marie. « Vous. Vous venez avec nous. Si votre mari nous trouve et vous garde comme bouclier... vous êtes perdue ici. »
Marie secoua la tête, des larmes roulant dans les rides de son visage. « S’il me voit sortir de cette cabine, il fait ce qu’il fait toujours. » Elle releva la tête, une lueur de défi dans ses yeux brisés. « Mais si vous allez dans la soute, vous êtes dans son territoire. Attention à ce qu’il se cache derrière les caisses. Ce n’est pas seulement un homme brutal. » Elle baissa la voix jusqu’au murmure. « C’est un homme qui sait où se cachent les mécanismes de ce bateau. Il y a des choses qu’on ne devrait jamais toucher sur ce vaisseau. »
Tom crispa. Élodie sentit une palpitation sourde sous ses pieds. La vibration qu’ils avaient ressentie plus tôt — elle recommençait, plus faible mais distincte, un grondement sous la chair du bâteau.
« Que voulez-vous dire ? »
Marie ne leur donna pas de réponse. La porte s’ouvrit à la volée.
Un homme massif, aux épaules formidables et au visage couturé, bloquait l’embrasure. Ses yeux brûlaient de fureur lorsqu’ils tombèrent sur sa femme recroquevillée. Il tendit une main épaisse vers elle.
« Marie. On rentre à la maison. »
Elle poussa un cri étranglé.
Tom bondit entre la femme et l’homme, les bras écartés en une posture de barrière.
« Vous n’approchez pas d’elle. »
L’homme eut un sourire mauvais. Il fit un pas, ses bottes claquant sur le plancher. Derrière lui, dans le couloir, Élodie crut voir un éclair d’uniforme blanc — un steward, prêt à intervenir, mais pas du bon côté.
La vibration sous les pieds s’intensifia. Un bruit grave et guttural monta des profondeurs, comme un animal éveillé.
Élodie agrippa la manche de Tom. Son cœur battait à tout rompre, non plus de peur, mais de certitude.
« Ne le laisse pas la prendre », siffla-t-elle dans son oreille. « Il sait quelque chose sur le navire. Quelque chose qu’il utilisera. S’ils nous emmènent — si Louis reste dans cette soute... »
Elle n’eut pas à finir. Tom baissa légèrement les épaules, raidit ses jambes, et fit face à l’ours qui venait à eux. Derrière eux, Marie commença à prier en une langue qu’Élodie ne comprenait pas — et au loin, un autre bruit monta, distinct des moteurs : le cri d’un enfant, étouffé par les cloisons.
Louis.