La Longue Nuit
Lire le chapitre 11: The Ship at Rest
L’air du fumoir était trop doux, presque mensonger. Les violons de l’orchestre jouaient un air léger — une valse de Kreisler — et les rires des passagers montaient comme des bulles de champagne vers les panneaux d’acajou. Élodie n’arrivait pas à sourire.
Elle tenait la main de Louis, petit garçon frêle aux cheveux trop blonds, dont les yeux bleus encore humides cherchaient une assurance qu’elle ne savait pas donner. À côté d’eux, le grand-père — un gentilhomme anglais aux moustaches épaisses nommé Mr. Whitmore — caressait la tête de Rose, sa petite-fille de six ans, déjà endormie contre son épaule.
— Encore une cuillerée, monsieur Louis ? demanda le serveur, penché avec une patience feinte.
Louis secoua la tête et se serra plus près d’Élodie. Elle sentait la chaleur de son petit corps à travers sa robe, sa main qui s’accrochait à la sienne comme à une bouée. Tom, assis en face d’eux, posa sa fourchette. Son verre de vin était presque vide — le premier, nota-t-elle. Il n’avait pas touché son assiette depuis dix minutes.
— Vous ne mangez pas, monsieur Fletcher ? demanda Mr. Whitmore, les yeux plissés par-dessus ses lunettes demi-lune.
Tom esquissa un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.
— Je n’ai pas très faim, monsieur. Le roulis…
— Ah, le mal de mer ! s’exclama le vieil homme avec bienveillance. Une tasse de thé brûlant, vous verrez. Ça remet l’estomac en place.
Élodie saisit la main de Tom sous la table, discrète. Il tressaillit, puis se détendit, ses doigts épousant les siens. Elle le sentit — la même vibration insistante qu’elle ressentait maintenant dans ses propres jambes, remontant du plancher. Un relent continu, plus profond que le ronron habituel des moteurs. Pas une panne, non. Un changement de ton. Comme si les machines, très loin sous eux, grondaient un avertissement.
— Le thé, ça ne remplacera pas une inspection des machines, murmura-t-elle en français, trop bas pour que Mr. Whitmore l’entende.
Tom la regarda.
— Demain matin, je descendrai. Avant le petit-déjeuner. Je…
Il hésita. Autour d’eux, des couples riaient. Une femme en robe violette faisait tournoyer son éventail, parlant fort de New York, des lumières de Broadway, des affaires qu’elle comptait signer dès son débarquement. Personne ne regardait vers la porte, cette porte qui s’ouvrait sur le couloir de deuxième classe, celui qui menait vers la cale, vers le no man’s land où ils avaient failli mourir avant même d’arriver.
— Je n’aurais jamais cru que le silence puisse être si… chargé, dit-il enfin.
— Chargé ?
— C’est peut-être ça. La nuit, quand tout le monde dort, les bruits de la journée prennent une autre forme. On dirait que le bateau retient son souffle.
Louis leva les yeux vers Élodie.
— Le bateau ne respire pas, dit-il doucement. Les bateaux, ils flottent, c’est tout.
Élodie caressa ses cheveux. Le petit garçon avait cessé de trembler, mais son regard restait trop sérieux pour son âge. Il avait perdu sa maquette de bateau dans l’obscurité de la cale, cette taque de bois que son père lui avait offerte avant de mourir d’une pneumonie l’hiver dernier — son grand-père le lui avait confié à voix basse, pendant que Tom parlait à l’officier. Un bateau pour veiller sur lui, avait dit le père. Un gardien de bois.
— Les bateaux flottent, répéta Louis. C’est écrit dans le livre que j’ai vu à la bibliothèque de Southampton. Pourquoi, ils s’enfoncent parfois ?
Mr. Whitmore ajusta ses lunettes. Son visage s’était soudain creusé.
— Il ne faut pas s’inquiéter pour cela, mon garçon. L’Aquitania, le Mauretania… Ils font tous la traversée. C’est le plus beau navire du monde.
— Pas le plus beau, dit Louis. Le plus grand. M. le steward a dit qu’on ne sait pas le faire couler.
Un ange passa. Élodie vit le regard de Tom se poser sur le petit garçon, puis se lever vers la haute fenêtre du fumoir. La vitre, ce soir-là, semblait plus noire qu’elle l’aurait dû. Habituellement, les soirs sur l’Atlantique, la mer reflétait la lune, un tapis d’argent mouvant, infini. Mais cette nuit, la vitre ne montrait que le reflet intérieur du lounge — la lumière ambrée, les visages rougis par le punch, les perles des femmes qui lançaient des éclats.
Une vitre qui ne laissait rien deviner de ce qui se passait au-dehors. La tête de Tom dévia légèrement, vers sa gauche.
— Vous avez remarqué, lui dit-il à voix basse en français, que personne ne parle de la température ?
Elle n’avait pas remarqué. Pas consciemment. Elle avait bien senti, en entrant dans le fumoir, un frisson désagréable, un changement de pression plus que de température. Elle avait attribué cela au passage entre les couloirs chauds et l’air du salon. Mais en y pensant… elle n’avait pas froid. Pas sous la robe, pas avec le châle. Et pourtant, depuis qu’ils étaient assis, aucune fenêtre n’avait été ouverte.
— Le service de ventilation, peut-être, hasarda-t-elle sans conviction.
Tom secoua la tête.
— Je connais ce navire par cœur maintenant. Je l’ai étudié avant de monter. Les coffres de ventilation fonctionnent bien — trop bien même. Ils pompaient un air brûlant et humide des chaufferies vers les salons. Ça a toujours été un problème sur les navires : il fait trop chaud en hiver. L’air, ici… l’air est devenu sec. Sec et froid. On dirait que la vapeur ne passe plus.
— C’est peut-être une bonne chose.
— Non. La vapeur vient des moteurs. Si elle ne monte plus, c’est qu’ils produisent moins de chaleur. Ou qu’on ne les alimente plus.
Il se tut. Mr. Whitmore, qui ne comprenait pas le français mais avait dû lire quelque chose d’inquiétant sur leurs visages, s’éclaircit la gorge.
— Tout est en ordre, n’est-ce pas ? Le capitaine Smith est un homme d’expérience. Il y a eu un ralentissement, peut-être pour la navigation de nuit. Beaucoup de capitaines préfèrent réduire la vitesse la nuit, c’est prudent.
— Oui, dit Tom avec trop d’empressement. C’est ça. Probablement un changement d’équipe, la relève des chauffeurs. Ça baisse, puis ça remonte. Je vous demande pardon, je m’inquiète pour rien, je suis mécanicien, c’est plus fort que moi.
Le vieux monsieur le crut. Élodie, elle, sentit le mensonge — un mensonge d’une seconde, volé entre deux bouchées de gâteau. Elle resserra sa main autour de celle de Tom.
— Demain matin, dit-elle tout bas, toujours pour lui seul. On s’occupera des machines demain matin. Avec l’officier. Et ensuite, les canots de sauvetage. On fera la file, on montera à bord, on traversera cette nuit, et on racontera cette histoire comme le souvenir d’une grande frayeur.
Tom baissa les yeux vers son assiette. Il semblait vouloir dire quelque chose, puis avala sa salive et hocha la tête.
— Demain matin, répéta-t-il.
Le silence retomba. La valse s’acheva ; une autre commença — un ragtime, peut-être. Quelques passagers se levèrent, une femme en robe ivoire tira son mari vers la piste de danse, tandis que d’autres restaient à leurs tables, l’air trop lourd de punch et de sommeil. Louis avait commencé à dodeliner de la tête contre l’épaule d’Élodie, ses paupières rougissant, ses cils blonds lui barrant les joues. Rose dormait depuis longtemps, un petit poing serré contre la veste de son grand-père.
— On devrait les coucher, murmura Élodie.
Mr. Whitmore consulta une montre en or à chaînette.
— Il est plus de onze heures. Oui. Il faut que ces enfants soient au lit. Louis, viens, mon petit, je vais te porter.
Le petit garçon, à moitié endormi, tendit les bras vers le vieil homme. Élodie le leur passa — un poids chaud et confiant, une odeur de savon et d’enfant. Elle se souvint que, la veille encore, elle n’avait jamais tenu un enfant plus de quelques minutes. Maintenant, elle se demandait si elle saurait s’en détacher.
— Je vous accompagne à votre cabine, dit-elle en se levant.
— Je passerai par la mienne d’abord, ajouta Tom. Pour prendre un manteau. Il semble que… on va avoir besoin de manteaux.
Il la regarda — profondément. Dans ses yeux, elle lut quelque chose de plus que l’inquiétude ordinaire. Une certitude. Une décision prise en silence. Il ne montait pas chercher un manteau, elle le savait. Il descendait vers les machines.
— Tom.
— Je ne vais pas tarder, dit-il, trop vite. Rentre, couche-toi, rêve à la vie de l’autre côté. Je serai là pour le petit-déjeuner. Promis.
Ils sortirent du lounge. Le corridor de deuxième classe était presque désert — quelques passagers attardés, un steward pressé qui tenait une pile de linges. Les lumières électriques brûlaient avec un ronronnement continu, mais le couloir semblait plus sombre qu’à l’entrée. Élodie s’en voulut d’y penser. Ce n’était que le reflet, la fatigue, la nuit tombée.
Peut-être tout cela n’était-il que le fruit d’une imaginaire trop prompte à s’inquiéter.
— Vous voulez que je prenne vos épaules ? proposa le vieil homme en désignant la petite fille endormie. J’en ferai l’aller-retour. Rien de tel qu’une promenade nocturne pour me tenir éveillé. Et l’enfant a un besoin d’un peu d’exercice, pas vrai, Louis ?
— On va à la mer, dit Louis d’une voix pâteuse.
— Pas encore. Dans deux jours. Tu nageras si tu veux, on t’apprendra.
Élodie prit le petit garçon dans ses bras tandis que Mr. Whitmore ajustait Rose sur sa poitrine — tendresse délicate d’un homme qui avait compris depuis longtemps qu’aucun bras n’est trop âgé pour tenir un enfant qui dort. Tom les regarda s’éloigner, immobile, la main sur la rampe de l’escalier descendant.
À mi-chemin, Élodie se retourna. Il était toujours là. La lumière dorée du tunnel de l’escalier lui sculptait un profil vigoureux, une mâchoire serrée, un front où les rides se creusaient.
— Tom.
— Oui ?
Un long silence. Elle voulait tout lui dire — qu’il ne descende pas, qu’elle avait peur, que le grondement sous leurs pieds ne ressemblait à aucun grondement qu’elle ait jamais entendu — mais rien n’en sortit que :
— Rentrez vite.
Il inclina la tête. Puis il s’engagea dans l’escalier, sa silhouette avalée par les profondeurs orange du navire. Et tandis qu’elle montait, les enfants lourds dans ses bras, Élodie sentit pour la première fois, contre sa peau — à travers la laine et la chaleur de leurs petits corps — que quelque chose ne tournait plus rond dans l’ordre du monde.
Sous leur poids, la fine semelle de ses souliers, appliquée contre le plancher, tressaillit d’un frémissement qu’elle ne ressentait pas encore. Ou peut-être ne fit-elle qu’imaginer, dans le silence grandissant du navire, qu’un court moment, seul entre deux chocs, la vibration cessait.
Puis elle reprit. Régulière. Obstinée. Comme le pouls fiévreux d’un patient qui assiste, sans savoir, à la première montée d’une agonie.
Elle l’entendit dans son dos, puis le silence engloutit tout.
— Vous ne croyez pas que ça devient froid ? demanda Mr. Whitmore, d’une voix qu’il voulait dégagée. Non, mais regardez. On voit votre souffle.
La petite vapeur blanche meurt dans l’air entre eux.
Élodie resserra son étreinte sur Louis. Demain, c’est vrai. Demain, on monterait dans les canots. Demain, la peur s’en irait. Demain, ils seraient en sécurité.
Dans la cale, sous ses pieds, les gouvernes tinrent et grincèrent, tandis que les machines continuèrent leur sourde pulsation, et que l’eau, tout autour du navire, se mit à crouler plus froidement, gagnant chaque seconde, chaque mètre, chaque degré.
La main d’Élodie se crispa sur le pli de la veste de Louis. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle était sûre d’une seule chose : ils ne seraient pas en sécurité demain. Ils ne seraient peut-être plus jamais en sécurité.
Et pourtant, elle ne dit rien. Elle monta. La lumière de la première classe s’évanouit derrière elle, remplacée par le couloir plus étroit, les rampes nickelées, les cabines secondaires aux portes closes.
Elle marcha vers la porte de sa cabine. Derrière elle, dans le fumoir, les violons continuaient de jouer.
Une valse.
La dernière valse.
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