La Longue Nuit
Lire le chapitre 12: First Tremor
Le tremblement vint d’abord comme un frisson sous la semelle de ses souliers—quelque chose de presque imperceptible, un chat qui marcherait sur un piano. Élodie s’arrêta au milieu du corridor de deuxième classe, sa main encore levée pour frapper à la porte de la cabine de Rose. Le silence des couloirs feutrés semblait retenir son souffle.
Puis le sol gémit.
Un grognement sourd monta des profondeurs du navire, non pas la plainte habituelle des machines, mais quelque chose de plus viscéral—comme un os qui se déboîte. Le plancher vibra sous ses pieds, une secousse brève et violente qui fit trembler les lustres de laiton sur leur chaîne. Une assiette tomba quelque part, éclatant sur le carrelage. Puis un deuxième choc, plus fort celui-là, si puissant qu’Élodie dut s’agripper au chambranle de la porte.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda une voix de l’autre côté de la cloison.
La porte s’ouvrit. Rose apparut, ses nattes encore défaites, ses yeux ronds comme des soucoupes. Derrière elle, son grand-père se tenait appuyé contre la couchette, le visage blême, une main pressée contre sa poitrine.
« C’est rien, dit Élodie en forçant un sourire. Une manœuvre, sans doute. »
Mais elle savait que c’était un mensonge. Elle l’avait senti jusque dans ses molaires—ce grincement métallique, cette vibration qui n’avait rien d’une manœuvre. C’était le même frémissement anormal qu’elle avait perçu dans la soute, amplifié mille fois.
Elle était sur le point de parler quand une fine pellicule d’eau glissa sous la porte de la cabine de Rose, serpentant dans le couloir comme une langue argentée.
Rose recula d’un pas, pointant le sol du doigt. « Il y a de l’eau, mademoiselle.
— Je le vois. »
Dans la lumière chiche du corridor, l’eau scintillait, propre et froide, montant déjà d’un centimètre à peine mais avec une détermination tranquille qui glaça Élodie davantage que la température.
Des cris s’élevèrent du bout du couloir. Des portes s’ouvrirent. Des passagers en chemise de nuit émergèrent, les pieds déjà mouillés, la panique naissant dans leurs yeux troubles.
« Restez ici », ordonna Élodie au grand-père. Elle attrapa Rose d’une main et commença à courir vers l’escalier, ses jupes trempées s’alourdissant à chaque foulée.
Elle dévala les marches—deux à la fois, puis trois—et manqua de percuter Tom qui remontait en sens inverse, le visage strié de sueur et de graisse de machine. Ses mains étaient noires jusqu’aux poignets, ses cheveux plaqués sur son front.
« Élodie ! » Il saisit ses épaules, la stabilisant. Ses yeux allèrent de son visage à l’eau qui montait derrière elle. « L’eau est déjà là ? Dans les coursives de première ?
— Oui. Qu’as-tu trouvé ? »
Tom secoua la tête, une expression qu’elle n’avait jamais vue sur son visage—une horreur lucide, froide, technique. « Ce n’est pas un dysfonctionnement. J’ai vu les chaudières, Élodie. Les soupapes de sécurité ont été sabotées. Plusieurs ont été bloquées par des pins en fer. Si la pression continue de monter…
— Ils vont exploser.
— Non, pire. La coque. » Il baissa la voix, son regard balayant les passagers qui commençaient à s’agglutiner dans l’escalier. « Quelqu’un a affaibli les cloisons étanches. Les rivets du compartiment arrière sont desserrés. Déliberément. C’est une bombe à retardement. »
Un éclat de rire monta de la salle de bal, étouffé par les portes capitonnées. Le quatuor à cordes attaquait une valse de Strauss, indifférent à la mort qui s’infiltrait sous leurs pieds.
Rose tira sur la manche d’Élodie. « Où est Louis ? »
Élodie sentit son estomac se nouer. Dans la confusion, elle avait pensé aux enfants—mais elle avait laissé Louis aux soins de la femme de chambre irlandaise dans la cabine voisine de la sienne, deux ponts plus bas.
« Je vais le chercher », dit Tom, lisant dans son regard.
« Non. » Elle saisit son poignet, la peau moite sous ses doigts. « Tu sais quoi faire. Prends Rose, remonte vers le pont des embarcations. Trouve la femme de chambre—elle s’appelle Bridget—et prends Louis. »
Tom hésita, ses yeux parcourant le corridor qui commençait à s’incliner imperceptiblement vers l’arrière. « Et toi ?
— Marie. Elle est encore quelque part. Son mari est armé et il sait.
— Élodie, c’est de la folie. On doit—
— On doit ramener les enfants. » Sa voix se brisa presque, mais elle la tint droite. « Marie m’a confié Louis. Elle a payé pour sauver ce garçon. Je ne peux pas la laisser mourir dans la cale pendant que nous montons dans les canots. »
Tom la dévisagea une longue seconde. Autour d’eux, les passagers affluaient maintenant, des hommes en robe de chambre plaquée sur des pyjamas de flanelle, des femmes tenant des sacs à main contre leur poitrine comme des boucliers. Le mot commençait à circuler, chuchoté de bouche en bouche : *iceberg*.
« Le grand-père », dit Tom finalement. « Il est resté dans ta cabine ?
— Dans celle de Rose. Pont C, cabine 42. Il avait mal à la poitrine. »
Tom acquiesça, ses mâchoires serrées. « Je prends Rose, je monte. Je trouve Louis et Bridget, et je remonte le grand-père au pont B. On se retrouve au pied du grand escalier, près de la bibliothèque. Dans dix minutes. »
Il pressa sa main—brève, ferme, chaude malgré la graisse qui encroûtait ses jointures—puis s’éloigna, Rose trottinant derrière lui, sa petite main blanche dans sa grande paume noircie.
Élodie tourna et redescendit vers les entrailles du navire.
L’eau montait plus vite maintenant. Elle lui léchait les chevilles, puis les mollets quand elle atteignit le pont D. Des portes claquaient. Une femme hurlait quelque part, un nom répété encore et encore—*Albert, Albert*—sa voix se perdant dans la cacophonie des alarmes qui commençaient à sonner, stridentes et inutiles.
Elle trouva Marie dans la lingerie du pont F, là où les draps de lin étaient entreposés, là où le personnel lavait la vaisselle d’argent de la première classe. La pièce était inondée, des flotteurs de linge humide tourbillonnant à la surface de l’eau sombre comme des cygnes blessés.
Marie était adossée à un établi de fer, ses mains tremblantes serrant un petit couteau de cuisine. Son visage était livide, des traces de larmes creusant des sillons dans la poussière de charbon qui maculait ses joues.
« Vous êtes venue, dit-elle dans un souffle. Vous n’auriez pas dû.
— Louis est sain et sauf. Il est avec Tom. »
Marie ferma les yeux, et quelque chose se relâcha dans sa mâchoire—une tension si profonde qu’Élodie n’avait même pas remarqué qu’elle la portait jusqu’à cet instant précis.
« Il a dit qu’il le tuerait, murmura Marie. Delacroix. Il a dit que si je ne lui donnais pas les plans, il éventrerait l’enfant comme un poisson. » Elle ricana, un son brisé. « J’ai volé les plans des machines, vous comprenez. Dans la cale de Belfast. Je croyais qu’il voulait les vendre à une autre compagnie. Je ne savais pas qu’il voulait—
— Qu’il voulait quoi ?
— Le détruire. » Marie releva les yeux, et dans leur profondeur sombre Élodie vit quelque chose de pire que la peur. Une certitude. « Il veut couler ce bateau. Pas le voler. Le couler. Pour l’assurance. Pour le scandale. Pour regarder le monde brûler. »
Une détonation étouffée retentit au-dessus d’elles—quelque chose de lourd qui cédait, un grondement de métal déchiré qui fit vibrer l’eau jusqu’à leurs os.
Puis la porte de la lingerie s’ouvrit, et Delacroix entra, un revolver à la main, son visage ruisselant d’eau de mer et de rage.
« Les deux ensemble, dit-il. Comme au bon vieux temps. »
Derrière lui, la mer montait dans le corridor, avalant les dernières lampes électriques une à une, plongeant le monde dans une obscurité tombante.
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