La Longue Nuit
Lire le chapitre 13: The Turn
Les ordres fendaient la nuit comme un couteau : « Tous les passengers sur le pont, gilets enfilés ! » La voix du quartier-maître rebondissait contre les cloisons d'acier, déformée par l'écho. Élodie serra la main de Louis, ses doigts tremblants dans les siens. L'air avait cette sécheresse étrange qui lui irritait la gorge à chaque inspiration.
Elle guida le petit groupe vers l'escalier principal, Rose accrochée à sa jupe. Mais un bruit sourd arrêta net sa progression — un gémissement étouffé, comme un animal blessé.
Tom se figea. « Ça vient du palier. »
Ils grimpèrent les marches deux à deux et découvrirent le grand-père de Rose affalé contre la rambarde, le visage grisâtre, une main crispée sur sa poitrine. Ses lèvres remuaient sans produire de son. Sa respiration sifflait, courte, laborieuse.
« Mon Dieu », souffla Élodie en s'agenouillant. Le vieil homme avait les yeux grands ouverts, mais son regard semblait traverser le plafond, chercher quelque chose d'invisible. Elle souleva sa tête et la posa sur ses genoux. Sa peau était moite et glacée.
« Le cœur », articula Tom. Il s'accroupit, défit le col de chemise du vieillard. « Il faut le coucher à plat. Élodie, il y a des serviettes dans la cabine C-87. Et de l'eau. »
Un enfant pleurait quelque part au-dessus, mêlé aux appels des stewards qui pressaient les passagers vers les canots. L'orchestre jouait toujours, quelque part à tribord, mais la musique semblait plus lente maintenant, presque funèbre.
Louis tira la manche d'Élodie. « La dame avec le bandage ? » Sa voix était ténue comme du verre. « On va la chercher ? »
Élodie regarda Tom. Il comprit sans qu'elle parle.
« Tu cours. Je reste avec lui. » « Mais Tom, il faut que quelqu'un porte Rose et Louis jusqu'au pont, ou bien... »
Il lui prit la main, la serra brièvement, avec une gravité qui lui coupa le souffle. « Élodie, si on ne trouve pas Marie, Delacroix la tue. Tu le sais. »
Elle le savait. Mais abandonner Tom avec un mourant et deux enfants — cela ressemblait à une sentence.
« Prends ça. » Tom dégrafa sa montre à gousset et la glissa dans sa paume. « Si nous sommes séparés... La porteras-tu ? »
Le métal était tiède de sa peau. Elle la referma dans son poing, une ancre minuscule au creux de sa main.
« Retrouve-moi au pont des canots, dès que tu as terminé », dit-il. « Quoi qu'il arrive. »
Elle acquiesça, puis détacha lentement les doigts de Rose qui s'accrochaient à sa robe. L'enfant protesta d'un cri, mais Tom la hissa contre lui, la berçant d'une voix trop douce pour un homme qui se préparait à la guerre.
Louis ne pleura pas. Il la regarda partir avec des yeux immenses et secs, et cette absence de larmes était pire que toutes les plaintes du monde.
Élodie remonta le couloir en courant. Le sol bougeait maintenant — imperceptiblement, comme un pont qui roule par mer calme, mais elle le sentait sous ses semelles, ce changement d'axe qui n'était pas naturel. Le couloir semblait s'allonger à mesure qu'elle avançait. La moquette amortissait ses pas en silence.
Elle ouvrit la porte C-87 d'un coup d'épaule. Vide. Les lits étaient défaits, la vitre embuée de l'extérieur. Une chaleur artificielle, tenace, malgré le froid qui filtrait par les interstices.
Où était Marie ?
Le couloir des troisièmes classes — c'est là qu'elle l'avait trouvée la dernière fois, dans cette cabine étroite où l'air sentait la transpiration et le fer. Élodie dévala l'escalier de service. La rambarde vibrait. Cette vibration sous ses doigts, plus insistante que tout à l'heure, un grondement sourd qui montait des profondeurs comme une haleine fébrile.
L'accès aux troisièmes était barré par une grille. Fermée. Verrouillée.
Élodie la secoua, les barreaux froids cognant contre leurs gonds. Derrière, un couloir vide. Une veilleuse clignotante projetait des ombres mouvantes.
« Marie ! » appela-t-elle. Sa voix sonna creux.
Nulle réponse.
Elle fit demi-tour, remonta, cherchant d'autres accès. C'est en passant devant le bureau du courrier qu'elle perçut un bruit — un raclement, comme un corps qui traîne. La porte de la salle des postes était entrouverte, une raie de lumière dorée sur le lino.
Elle poussa la porte.
Marie était là, adossée au mur, genoux repliés contre la poitrine. Sa tête était penchée, ses mains pendaient, inertes. Le sang avait traversé le pansement de son bras. Près d'elle, une bouteille d'eau renversée formait une flaque sombre.
Élodie s'avança.
« Marie ? »
Les yeux de Marie s'ouvrirent. Ils étaient secs, mais rouges d'un chagrin ancien. « Je n'ai pas pu. » Sa voix éraillée, à peine un souffle. « Il m'a trouvée. Il sait où je suis. » Elle rit, d'un rire sans joie. « Il m'a promis que j'aurai une chance de m'expliquer. Sur le pont. Avec un public. »
Derrière elle, le mur de la salle des postes craqua. Une fissure fine courut du plafond au plancher, et l'eau se glissa sous la porte avec un sifflement.
Le navire s'inclina. Lentement. Sûrement. Toute la masse d'acier glissa vers bâbord comme une bête qui vient de mordre.
Élodie tendit la main vers Marie.
« Nous partons. Maintenant. »
Marie secoua la tête. « S'il me trouve dans un canot, il nous tirera dessus. Il a promis que nous mourrions ensemble, lui et moi, ce soir. »
« Il faudra d'abord me traverser. »
Un déclic derrière elles. La porte de la salle des postes se referma, lourde. Le poignet ganté de Delacroix apparut, puis son visage — beauté prédateuse, barbe naissante, yeux de mer grise.
Le pistolet dans sa main était dirigé vers le cœur de Marie.
« Tu as reçu mon message », dit-il.
Le navire s'inclina davantage. La bouteille d'eau glissa et se brisa contre la cloison.
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