La Longue Nuit
Lire le chapitre 14: Aftermath
L’eau lui mordait les chevilles quand Élodie tourna le coin du couloir de troisième classe. Le plafond crachait des filets sombres, et quelque part au-dessus, un cri strident traversa les cloisons comme un couteau. Elle n’avait pas le temps de penser à Tom, ni à la promesse qu’il avait brisée en descendant vers les machines. Louis pleurait dans ses bras, le visage enfoui contre son épaule, et Rose tirait sur sa jupe en répétant *« Grand-père, grand-père »* d’une voix de plus en plus aiguë.
— Il faut monter, dit Élodie, haletante. On les retrouvera en haut.
Mais elle savait que c’était un mensonge. Le vieil homme était resté sur l’escalier avec Tom, et Tom n’était pas remonté de la salle des machines. Deux absents, deux trous dans sa poitrine qu’elle n’avait pas le luxe de sonder.
Le couloir bifurqua vers un petit office de poste, porte entrouverte, lumière jaune vacillante. Élodie s’y engouffra avec les enfants pour souffler, et c’est là qu’elle la vit.
Marie.
Elle était accroupie contre un sac de courrier, genoux ramenés au menton, les mains autour de ses tibias. Sa robe trempée collait à sa peau, et une estafilade barrait sa joue gauche, déjà violacée. Elle leva les yeux — deux puits noirs, sans plus d’espoir qu’une bougie qu’on éteint.
— Marie ! souffla Élodie en déposant Louis.
— Vous ne devriez pas être là. Sa voix était plate, mécanique. Il va venir.
— Qui ? Delacroix ?
Un bruit sourd résonna dans le couloir. Des pas lourds, irréguliers, comme un animal qui boite. Marie se redressa d’un bond, pâle comme la cire.
— Il a un pistolet. Il a pris celui de l’officier avant de le jeter dans la soute. Il dit que le navire est déjà condamné, que ça n’est plus qu’une question d’heures, et qu’il ne laissera personne témoigner.
— Nous témoigner de quoi ?
Marie secoua la tête, mais ses yeux allèrent vers la porte, et le pas s’arrêta de l’autre côté. Un rire bref, sans joie, puis la voix — rauque, imprégnée d’alcool et de colère :
— Marie. Ma femme. Je sais que tu es là, derrière cette porte. Sors, et je te fais une grâce. Reste, et j’éventre le gamin d’abord.
Louis se blottit contre Élodie. Rose émit un petit gémissement et chercha refuge derrière le sac de courrier. Élodie chercha une issue — une fenêtre haute, trop étroite, une seconde porte condamnée par des caisses de lettres. Rien.
La porte s’ouvrit d’un coup de pied.
Delacroix se tenait dans l’embrasure, silhouette massive contre la lumière éteinte du couloir. Il tenait un revolver d’officier, canon baissé, mais sa main tremblait — pas de peur, de rage. Son visage était couturé d’une vieille cicatrice qui lui tirait la bouche en un rictus permanent.
— Auguste, pria Marie d’une voix blanche. Il est innocent. Les enfants sont innocents. Laisse-les monter.
— Innocents ? Ils ont vu. Ils ont entendu. Tu crois que ça compte, l’innocence, quand le froid va tous nous prendre ?
Il leva le pistolet. Pas vers Marie, pas vers Louis — vers la lampe. Le coup partit, le verre explosa, et la pièce sombra dans une pénombre rougeâtre, seule une mèche de l’huile encore allumée dessinant un cercle dansant sur le sol.
Dans la demi-obscurité, Élodie vit Marie bouger. Plus vite que l’effroi, plus vite que la raison. Elle avait glissé sa main dans sa manche et en ressortit un petit couteau de cuisine — sans doute récupéré dans une office, caché depuis des heures. Delacroix jura, tira une seconde fois dans leur direction ; le plomb mordit le bois du sac au-dessus de leurs têtes, et les enfants crièrent.
Élodie n’eut pas le temps de penser. Le poids de Louis dans ses bras, la traction de la peur — elle bondit vers Delacroix, pas pour l’attaquer, pour le bousculer, pour créer une ouverture. Sa propre inertie la fit trébucher, mais son épaule percuta son flanc au moment où il se penchait pour armer le chien. Le pistolet lui échappa, glissa sur un tapis humide, et disparut sous un meuble de tri postal.
Marie fut sur lui en une seconde, couteau levé. Élodie crut qu’elle allait frapper — mais elle planta l’instrument non dans sa chair, mais dans son torse de bomber, à bout portant, pour l’écarter.
— Tire-toi, Delacroix. Tu vas me suivre où que tu ailles, mais les enfants, non.
Il ricana à travers ses dents, porta la main à sa poitrine — une piqûre, rien de plus — et se jeta en avant. Sa main trouva le poignet de Marie, tordit, et le couteau claqua sur le sol carrelé. Il la poussa contre les caisses avec une violence sourde, et la tête de Marie cogna le bois avec un bruit mou.
Élodie vit rouge. Le mot *rouge* n’était pas une métaphore — elle se sentit traversée par une chaleur brutale, venue d’on ne sait quel abîme de sa jeunesse, de cette femme qu’elle avait été avant la fuite, avant la honte, avant d’apprendre à plier le dos. Elle attrapa l’unique lampe à huile encore allumée sur le comptoir et la projeta contre l’épaule de Delacroix.
L’huile s’étala, flamba une seconde sur le drap du col, puis s’éteignit dans un sifflement gras. Mais sur le choc, il recula, lâcha Marie, et trébucha sur une sacoche de courrier. Il s’étala dans l’eau qui commençait à lécher le pas de la porte.
Marie saisit la main d’Élodie. Elles ne se dirent rien — pas de merci, pas de pardon, juste une traction sèche. Louis fut hissé, Rose agrippée, et elles s’élancèrent dans le couloir.
Derrière, le silence, puis un juron épais, puis un frappement de bottes qui clapotaient contre le sol inondé.
— Par ici, dit Marie, qui semblait connaître la géographie de l’endroit comme sa poche. Il y a une passerelle de service qui mène à la cage d’escalier des secondes.
Elles coururent. L’eau montait plus vite maintenant — aux chevilles, aux genoux, puis aux cuisses au bout d’une seconde travée. Le couloir se fit raide, incurvé, et elles émergèrent finalement dans la volée d’escaliers qui menait au pont D, là où Élodie avait laissé Tom et le grand-père.
Le vieil homme était toujours là, affalé contre la rambarde comme une poupée de cire, main crispée sur sa poitrine. Mais Tom, lui —
Un bruit métallique, un craquement de bois — Élodie leva les yeux, et vit Tom dans la cage d’escalier au-dessus, une dizaine de marches plus haut. Il était couvert de suie, une manche de sa veste déchirée, et il descendait en haletant, cherchant à rejoindre le grand-père.
— Élodie ! cria-t-il. L’eau monte plus vite que prévu. Il faut le bouger, maintenant !
Élodie saisit le bras gauche du vieil homme, pendant que Tom attrapait le droit. Ils le soulevèrent entre eux — lourd, inerte, sans une plainte. Rose escalada les jambes de son grand-père et s’agrippa à son cou avec un sanglot sec.
— Louis ! appela Élodie par-dessus son épaule. Accroche-toi à ma robe !
Ils amorcèrent la montée. Le vieil homme pesait trois fois son poids, et l’eau leur tirait les chevilles à chaque marche. Au-dessus, la lueur froide d’un pont éclairé, la promesse de l’air libre. Chaque pas était un écartèlement.
À mi-chemin de la volée, l’escalier de service trembla — un craquement profond, puis un affaissement du côté gauche, là où les limons de bois étaient déjà rongés par une infiltration qu’on n’avait pas signalée. Le grand-père glissa dans leurs bras, sa main perdit prise sur la rampe, et le vieil homme bascula en arrière.
Le geste de Tom fut un réflexe — il lâcha le bras pour attraper l’épaule, mais la manche trempée lui fila des doigts. Le poids bascula tout contre lui, et il dut choisir : se jeter après le vieil homme dans la cage d’escalier effondrée, ou retenir la femme et les enfants encore debout au-dessus.
Il choisit.
Il lâcha le vieil homme pour se redresser d’un coup de reins, poussant Élodie et Rose vers le mur opposé — un arc de défense, un bouclier humain. La rambarde céda avec un cri de fer tordu, et la jambe de Tom tomba dans le vide.
Élodie hurla son nom.
Il tomba dans la cage d’escalier inondée, une dizaine de mètres plus bas, avec un bruit d’eau violemment frappée — puis un silence épais, troublé seulement par les éclaboussures du vieil homme qui coulait plus lentement, happé entre deux marches.
Marie fut à genoux, soudain, le front contre la rambarde. Rose pleurait en silence, petite boule tremblante, et Louis appelait Tom d’une voix rauque dans son français nourrice, qui sonnait étrangement dans la nuit.
Élodie s’agrippa à la rampe, regarda le trou noir. Le cœur lui battait si fort qu’elle crut qu’il allait la rompre de l’intérieur. Mais en dessous, il y avait un léger remous.
— Je le vois ! grinça Marie, dégoulinante. Il est coincé contre une poutre, il s’accroche encore, mais son bras… son bras est plié dans le mauvais sens.
Tom leva l’autre bras, celui qui fonctionnait, et fit un signe presque léger. Comme s’il cherchait à les rassurer. Puis une silhouette vêtue de la livrée des stewards tituba dans la lumière intermittente au bas de la cage, attrapa Tom à l’épaule, et commença à le hisser hors de l’eau.
— Il est vivant, dit Élodie d’une voix qu’elle ne reconnut pas. Il est vivant. On monte. On monte tous.
Marie se releva, essuya son front d’un revers de main — du sang, sans doute, dans l’ombre on ne pouvait pas dire. Elle prit Louis par une main, et Élodie souleva Rose, le grand-père oublié dans l’abîme en dessous, emporté par les eaux.
Elles partirent vers la lumière, sans parler.
Il n’y avait rien à dire, de toute façon. Pas encore.
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