La Longue Nuit
Lire le chapitre 16: The Middle of the Night
Le pont des embarcations était un théâtre d’ombres et de vapeur. Des grappes de passagers s’y pressaient, certains encore en robe de soirée, d’autres en pardessus hâtivement jetés sur des pyjamas. Les ordres des officiers claquaient comme des coups de fouet, mêlés aux pleurs d’enfants et au grincement des daviers qui tournaient lentement, très lentement, pour chaque embarcation.
Élodie s’appuya un instant contre la paroi de la coursive. Ses mains tremblaient — non pas de froid, mais de cet excès d’adrénaline qui, après coup, laisse le corps vide. Elle avait vu le petit Louis et Rose disparaître dans le canot numéro huit, serrés entre les bras d’une Marie en sang qui refusait pourtant de s’asseoir. Sa dernière image d’eux : trois silhouettes fragiles sous les couvertures de laine, tandis que le treuil commençait sa descente saccadée vers l’eau noire.
— Restez avec eux, lui avait-elle crié.
Mais Marie avait dégagé sa main de celle de la femme de chambre assignée, avait murmuré quelque chose à propos de son mari, et avait contourné le bastingage pour retomber sur le pont. La voilà déjà disparue dans la foule, comme un phalène attiré par une flamme qu’elle était seule à voir.
Élodie sentit une présence à son côté. Tom, le bras gauche en écharpe improvisée — un bout de ceinture et de mouchoir —, le visage livide sous la lumière électrique.
— Elle est repartie en bas, souffla-t-il en suivant son regard. Il faut que quelqu’un…
— Moi. Je sais.
Elle fit un pas vers l’escalier, mais sa main — celle qu’il avait encore valide — l’attrapa par le poignet.
— Élodie. Regarde-toi. Tu tiens à peine debout. On la cherchera ensemble, mais pas comme des somnambules. Attends trois minutes. Que le pont se vide un peu. Ces escaliers vont se remplir d’une vague humaine dans quelques instants — il faut laisser passer la crue avant de remonter le courant.
Elle voulut protester, puis capitula d’un hochement de tête. Il avait raison. Ils se glissèrent contre la paroi, dos au vent qui commençait à mordre, et elle le vit grimacer en s’adossant.
— Tom. Tu souffres plus que du bras.
— C’est rien.
— Arrête. Je t’ai vu tordre ton torse quand tu as ramassé cette couverture. Tu es blessé ailleurs et tu me caches.
Il détourna le regard — signe d’aveu, chez un homme trop droit pour mentir longtemps. Puis, d’une main maladroite, il déboutonna son gilet et écarta sa chemise du côté droit.
Élodie retint son souffle. La plaie n’était pas fraîche. Pas de sang rouge, mais une cicatrice ancienne, mal refermée, qui semblait s’être rouverte sous la pression de sa chute dans l’eau. Elle s’étendait en une ligne irrégulière de l’aisselle à la taille, comme un éclair blanc enfoncé dans la chair, auréolée d’un rouge inflammatoire. La peau autour était tendue, presque translucide.
— Ça date de quand ?
— J’avais quinze ans.
Elle s’accroupit devant lui et déchira un pan de son propre jupon. Il protesta, mais elle ne lui laissa pas la parole.
— Ton frère. L’accident dont tu parlais à table, hier soir. C’est là que tu l’as eue.
Il hocha la tête, le regard perdu vers les mâts de charge au-dessus d’eux.
— La chaudière de l’atelier paternel. Mon frère avait douze ans. Il jouait à cache-cache dans la forge quand une sangle a cédé. La chaudière a basculé. Je l’ai poussé hors du passage — j’ai pris le rebord brûlant sur le flanc. Il est sorti avec une égratignure au genou.
— Et toi ?
— Un été d’hôpital. Des greffes. Mon père a dit que j’avais fait mon devoir de frère aîné. Ma mère n’a plus jamais regardé une forge sans pleurer.
Elle noua le tissu au-dessus de la plaie, suffisamment serré pour maintenir, assez lâche pour ne pas couper la chair gonflée. Il haletait doucement, mais ne bronchait pas.
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé plus tôt ? demanda-t-elle en nouant le dernier pansement.
— Parce que c’est vieux. Parce que j’avais oublié à quel point ça pouvait faire mal. Et parce que toi, tu as passé la nuit à porter les enfants des autres et à te jeter sur des maris armés. Ma cicatrice de jeunesse n’était pas une urgence.
Elle releva les yeux vers lui. Son visage était si proche — encore penché de cet angle qu’elle commençait à connaître, la lumière électrique creusant ses pommettes. Il y avait là une fatigue plus ancienne que cette nuit, quelque chose qu’il portait depuis l’été de ses quinze ans.
— Tu as sauvé ton frère ce jour-là. Tu as fait ce qu’il fallait. N’aie pas honte de le rappeler à ton propre corps.
Elle se releva, se frotta les mains sur sa robe tachée d’eau et de suie.
— Maintenant, il faut trouver Marie.
Ils longèrent le pont dans la direction où ils l’avaient vue disparaître. La foule s’était clairsemée d’un côté — l’avant du navire penchait maintenant d’une façon qu’on ne pouvait plus ignorer. L’eau ne montait plus en gargouillis lointains ; elle était devenue une présence sous leurs pieds, un grognement continu qui faisait vibrer les semelles. Le pont se dérobait par à-coups imperceptibles, comme si un géant respirait sous les planches.
Un matelot les héla.
— Vous deux ! Le canot dix est en train de charger sur tribord. Dépêchez-vous si vous voulez une place.
— Pas sans notre amie, répondit Élodie.
— Elle a une minute. Après, il sera trop tard.
Ils continuèrent. À l’embouchure de la coursive qui menait aux cabines de seconde, elle aperçut une silhouette recroquevillée contre la paroi. Marie — mais une Marie différente, les cheveux défaits, les mains crispées sur une petite photographie mouillée qu’elle regardait sans la voir vraiment.
— Marie ! Dieu merci. Les enfants sont en sécurité dans le canot, viens…
— Il était en train de me montrer cette photo quand il a avoué. Quand il m’a dit que ce bateau était condamné, qu’il l’avait saboté lui-même. Il me l’a donnée — « pour que tu te souviennes d’avant ». Avant quoi ? Avant qu’il ne devienne cet homme ? Avant que je découvre qu’il était maître chanteur, pas époux ?
Elle releva la tête. Ses yeux étaient secs, mais ses mains tremblaient.
— Je ne sais plus quoi croire. Je ne sais plus qui pleurer. Lui ? L’enfant que nous avons perdu avant Louis ? Moi-même ?
Élodie s’accroupit devant elle et lui prit les mains — les mains de celle qui ne voulait pas embarquer, les mains qui serraient une photographie de mort.
— Tu n’as pas à décider à qui appartient ton chagrin en cette minute. Tu as un fils vivant, dans ce canot, qui aura besoin de sa mère. Prends la photo. Prends le chagrin. Mais viens. Le canot dix charge encore.
Un grondement sourd, plus profond que les précédents, courut le long de la coque. Le pont vibra, puis s’inclina de quelques degrés supplémentaires. Les trois passagers se rattrapèrent à la rambarde. Le matelot revint, le visage tendu.
— Dernier appel. Je peux en embarquer deux, pas trois. Et il me faut une décision maintenant.
Marie se leva. Elle regarda la photographie, puis Élodie, puis la nuit.
— Promets-moi une chose, dit-elle. Si je ne peux pas retrouver son corps, retrouve au moins sa montre. Il la portait toujours. Dis-moi que tu chercheras — pour fermer le cercle de cette histoire, pour que Louis sache qui était son père.
Élodie croisa son regard. Il y eut un silence que la mer elle-même semblait écouter.
— Je te le promets.
Marie la serra une seconde contre elle — un geste d’épaule, presque rude — puis se tourna vers le matelot et le suivit vers la rambarde. Élodie la regarda embarquer, s’asseoir, saisir la main d’un officier qui tentait de la réconforter. Le treuil grinça. Le canot commença à descendre, lentement, balancé par le roulis.
Et puis l’escalier laissa passer un autre voyageur, un homme de la chaufferie en vareuse trempée, qui monta en titubant et s’affala contre le bastingage. Tom l’attrapa d’un bras valide avant qu’il ne bascule.
— Du calme, mon gars. Qu’est-ce que tu as vu en bas ?
L’homme haleta, les yeux fous de fièvre et d’épuisement.
— Il n’y a plus de bas. L’eau a tout pris. Mais j’ai trouvé ça en remontant — ça flottait au plafond de la salle des machines, accroché à une conduite.
Il tendit une main engourdie. Un objet de bois, usé, sculpté à la main.
Une petite barque. Le talisman de Louis.
Élodie le prit, sentit le grain du bois, le poids fragile. Sous l’étrave, quelque chose était gravé — des lettres minuscules, à peine tracées au couteau, presque effacées par l’eau.
— Louis va être fou de joie de le retrouver, murmura-t-elle.
Le chauffeur la regarda avec une expression étrange.
— Ce n’est pas pour lui que je vous le donne. Le petit garçon qui l’a jeté par-dessus bord, il y a trois jours de ça — il s’appelait Louis, oui. Mais ce n’est pas l’enfant que j’ai vu le jeter.
Il se tut, avala sa salive.
— C’est la femme qui était avec lui. Elle l’a arraché de son cou et l’a balancé dans les vagues, en hurlant que la mer était plus sûre que ce bateau.
Élodie tourna lentement le talisman dans ses doigts. Sous l’étrave, les lettres gravées — qu’elle avait cru naïvement être le nom de l’enfant — se déchiffraient maintenant dans la lumière blanche.
*M.C. — pour toujours.*
M.C. Marie — mais pas le nom qu’elle portait aujourd’hui.
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