La Longue Nuit
Lire le chapitre 18: Sacrifices
L’obscurité se resserrait autour d’eux comme une main glacée. Le pont arrière s’inclinait de plus en plus, les planches glissantes sous leurs pieds, et le grondement des machines agonisantes montait des profondeurs. Élodie sentait le froid traverser son manteau léger, lui mordre les épaules, lui voler le souffle. Ils n’avaient pas remonté les escaliers depuis longtemps.
Tom avançait à côté d’elle, le bras gauche serré contre sa poitrine, le visage pâle mais déterminé. Le steward avait enveloppé son bras cassé dans une écharpe de fortune, mais chaque pas semblait lui coûter.
– Tu ne peux pas continuer comme ça, dit Élodie en ralentissant.
– Je peux continuer tant que mes jambes tiennent, répondit-il.
Un rire forcé de sa part, bref et douloureux, leur tomba dessus comme un crachat. Et puis, dans la lumière vacillante d’une lanterne restée suspendue à un mât tordu, ils aperçurent une vieille femme.
Elle était adossée au bastingage, ses mains blanches agrippées à une rambarde qui commençait à se plier sous le poids de la structure. Petite, courbée, enveloppée dans un châle de soie qui n’avait jamais été fait pour la mer. Ses yeux semblaient perdus, cherchant quelque chose dans le noir au-delà du pont.
– Vous êtes seule ? cria Élodie en s’approchant.
La femme tourna la tête, comme surprise d’être encore au monde.
– Mon mari est mort ce matin. Une pneumonie. On me l’a emmené avant même que le navire heurte la glace.
La voix était calme, presque sereine. Mais ses mains tremblaient.
Élodie regarda Tom. Il ne fallait pas la laisser là.
– On va vous emmener, dit-elle en tendant la main.
– Il n’y a plus de canots déclarés, murmura la femme. J’ai vu le dernier partir. Je compte les étoiles, maintenant.
– Des canots repliables, dit Tom, la voix rude mais douce en même temps. Nous les avons vus, sur le toit de la salle des officiers. Il y a encore une chance, madame.
Elle les suivit. Lentement d’abord, puis avec une sorte de résignation légère, comme si elle se laissait porter par leur volonté. Mais ils n’avaient pas fait dix pas qu’une nouvelle secousse fit grincer la coque, et le navire s’enfonça brutalement de quelques mètres. Tous les trois durent s’agripper à tout ce qui dépassait.
Tom jura doucement en anglais. Élodie reconnut le mot, l’avait parfois entendu dans les ports.
– Je te l’ai dit, fit-elle en haletant.
– Je l’ai dit avant que tu le dises.
Ils trouvèrent le canot repliable sur le toit du gaillard, à moitié détaché déjà, entouré de marins suants qui tentaient de le libérer des attaches tordues. Il y avait de la confusion, des cris. Un officier tentait de faire monter des femmes et des enfants, mais le pont fuyait de toute part et l’eau montait dans l’obscurité.
– Toi, cria l’officier en désignant Élodie. Monte à bord.
Elle secoua la tête.
– Cette dame, d’abord.
Elle poussa la vieille femme vers l’officier, mais celui-ci, épuisé, tourna le dos.
– Il n’y a pas de temps pour les va-et-vient. Vous êtes jeune, vous voulez vivre, non ?
Élodie serra la main de la vieille femme.
– Je vis. Elle aussi.
Tom, sans un mot, retira le gilet de sauvetage qu’il portait. Le geste était rapide, automatique, presque brutal. Il le passa par-dessus la tête de la vieille femme, tira les sangles, les fixa d’une seule main, l’autre pendant inutilement contre son flanc. La vieille femme ouvrit la bouche pour protester, mais son regard croisa celui de Tom, et elle se tut.
– Montez, madame, dit-il en s’efforçant de sourire.
De sa main en bonne forme, il la souleva presque, la poussa vers le canot. Elle passa une jambe par-dessus le plat-bord, puis s’arrêta, regardant le gilet qu’on venait de lui donner.
– Votre nom, mon garçon ?
– Thomas Ashworth. Mais vous n’aurez pas l’occasion de me rendre ça, tenta-t-il avec humour.
– Je me souviendrai de vous quoi qu’il arrive.
Et elle disparut parmi les silhouettes entassées.
Le canot s’éloignait déjà, descendu tant bien que mal, se balançant au bout de ses poulies, quand une détonation sourde ébranla le pont. La structure entière tangua. Tom perdit pied, glissa sur le bois trempé, et sa tête frappa un rouleau de cordage avec un bruit mat qui fit sursauter Élodie.
Elle plongea vers lui, mains tendues, toucha son col, tira. Un instant, il pesa trop lourd, le bras blessé le paralysant, le corps déséquilibré par l’inclinaison nouvelle du pont. Puis elle trouva un appui du talon contre une bitte d’amarrage et tira une fois, deux fois, les dents serrées.
Tom roula contre elle. Ils restèrent une seconde l’un contre l’autre, haletants, tandis que le navire retrouvait un équilibre étrange – un équilibre qui ne prolongerait rien.
– Merci, souffla-t-il.
– J’espère que ce n’est pas la dernière fois que je tire ton corps hors de l’eau.
Elle se releva. Le geste fit craquer les coutures de son manteau, et une douleur vive lui traversa le côté gauche. Elle baissa les yeux. Le manteau, qu’elle avait gardé soigneusement tout au long du voyage, était fendu de l’épaule à la taille. Et dans la déchirure, sa broche – la broche en argent que sa mère lui avait donnée à Marseille, le jour de ses seize ans, ornée d’une perle fine et de petites feuilles gravées – n’y était plus.
Elle se retourna, fouilla le sol du regard, le bois glissant, les planches humides.
– Qu’est-ce que tu cherches ? demanda Tom.
– Ma broche. Je l’avais sur moi, au col de mon manteau. Elle est tombée.
Elle fit quelques pas, passa la main le long des interstices, se pencha vers l’eau qui commençait à lécher une trappe de cale à quelques mètres.
– Élodie, il n’y a pas le temps.
– Elle venait de ma mère. Avant qu’elle parte. Avant qu’elle ne me laisse.
Sa voix se brisa. Elle serra les mâchoires, se força à respirer.
Une lueur blanche dans un recoin, juste sous la rambarde où la vieille dame s’était tenue. Elle s’accroupit, fouilla, et ses doigts rencontrèrent le métal froid. Elle dégagea la broche, la tint au creux de sa paume. Elle était entière – la perle avait survécu, la feuille gravée était intacte.
Elle se releva, remit la broche dans la poche intérieure de son manteau, au plus près de son cœur.
– Tu portes ta mère avec toi, dit Tom d’une voix douce.
– Non. Je porte ce qu’elle m’a laissé. Ce n’est pas la même chose.
Ils restèrent un instant, suspendus entre l’obscurité et le hurlement régulier des sirènes. Puis Tom désigna l’entrée des ponts inférieurs, une bouche béante qui avalait les derniers échos des mouvements de la coque.
– La montre de Delacroix nous attend en bas, reprit-il.
– Et Madeleine attend que je tienne ma promesse.
Elle rangea sa douleur, comme elle le faisait depuis des années, et fit un pas vers les ténèbres.
Une nouvelle vibration monta sous leurs pieds. Plus sourde que les précédentes, plus longue, plus vivante. Quelque chose dans les profondeurs du navire, quelque chose qui grondait et qui bougeait, se préparait à ce que le métal et les câbles ne puissent plus rien retenir.
Élodie regarda la spirale d’escalier engloutie par la pénombre, puis la broche dans sa poche, puis Tom à ses côtés.
– Nous ne remonterons pas, dit-elle, non comme une question, mais comme un constat.
– Alors nous descendons vite.
Il lui sourit, d’un sourire fatigué, blanc comme le givre sur la rambarde. Et ils commencèrent la descente.
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