La Longue Nuit
Lire le chapitre 19: The Payoff of the Locket
L’escalier les recracha dans le foyer de la classe touriste, et l’air froid les gifla. Élodie toussa, l’eau salée brûlant sa gorge, et s’appuya un instant contre la paroi de bois. Tom était à genoux, le bras cassé serré contre sa poitrine, le visage gris de douleur malgré la pénombre. Madeleine—elle devait s’habituer à ce nom—se tenait debout, frissonnante, les mains crispées sur le manteau que la veuve lui avait donné avant de monter dans le canot.
“Il faut trouver une lumière,” dit Tom, la voix rauque. “Et un endroit où poser ce foutu bras.”
Élodie l’aida à se relever. Le salon de lecture des troisièmes classes était vide, les chaises renversées, une valise abandonnée ouverte au milieu du tapis trempé. Mais il restait des lampes à huile fixées aux murs, et l’une d’elles brûlait encore.
Ils s’avancèrent vers cette lueur chancelante comme des papillons vers la flamme. Madeleine s’effondra dans un fauteuil de cuir, et Élodie aida Tom à s’asseoir en face d’elle. Le bras de Tom était raide, la manche de sa veste déchirée, la peau sous le tissu déjà violacée. Il serra les dents tandis qu’Élodie tirait un foulard de sa poche et le nouait autour de l’avant-bras en écharpe.
“Ça tiendra,” il dit, mais sa voix faiblit sur le dernier mot.
Élodie s’assit à côté de Madeleine, qui fouillait dans sa poche. Elle en sortit le médaillon de Louis, fermé, terni d’humidité. Elle le tourna entre ses doigts, les jointures blanches.
“Il faut l’ouvrir,” dit Élodie doucement.
“Il appartenait à un enfant,” répondit Madeleine. “Un enfant qui n’est plus sur ce bateau. Ça me semble… profaner quelque chose.”
“C’est la seule piste qu’on a,” dit Tom. “La montre de Delacroix est au fond de l’eau, quelque part. Mais ce médaillon est là. Et il vient de ta vie d’avant.”
Madeleine releva les yeux. Dans la lueur de la lampe, on voyait qu’elle avait dû être belle autrefois, avant les années de peur. “Je ne sais pas si je l’ai déjà ouvert,” elle murmura. “Je l’ai gardé pendant vingt ans, et je ne crois pas… je n’ai jamais osé, je pense.”
Elle fit jouer l’ongle dans la fente du fermoir. Le petit ressort résista, puis céda avec un clic sec.
La photo à l’intérieur était jaunie, les bords marqués par l’humidité. Un homme en uniforme de l’armée, jeune, la moustache fine, les yeux clairs. Une femme à côté de lui, vêtue d’une robe blanche à la mode d’il y a vingt ans, un chapeau à large bord incliné, un sourire franc et insolent. Elle ressemblait à Madeleine—la même mâchoire, le même arc de sourcils—mais plus libre. Plus insouciante.
Madeleine laissa échapper un son étranglé. “Maman.”
Élodie retint son souffle. Elle ne bougea pas, laissant Madeleine regarder la photo.
“Je l’avais oubliée,” murmura Madeleine. “Son visage. Je l’ai tellement refoulé que je… je l’avais oubliée.”
La lampe vacilla. Tom se pencha, les yeux fixés sur la photo. “Et l’homme?”
“Je ne le connais pas,” dit Madeleine. “Ou plutôt… je crois que je ne l’ai jamais vu. Un frère? Un cousin?” Elle retourna la photo dans ses doigts. “Il y a quelque chose au dos.”
Elle retira le cliché du cadre. Derrière, une écriture fine à l’encre délavée courait presque jusqu’aux bords :
*Pour Philippe—de la part de ta sœur lâche. Si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas survécu. Trouve-la. Dis-lui que je regrette.*
Élodie lut les mots par-dessus son épaule. Elle sentit un frisson lui parcourir la nuque. “Lâche,” elle répéta. “Ta mère s’appelait…?”
“Lady Winifred Chevallier,” dit une voix derrière eux.
Ils se retournèrent. Un homme se tenait à l’entrée du salon, la silhouette noyée dans l’ombre. Il portait un uniforme de steward, mais celui-ci était propre, presque trop propre, et il tenait une lanterne de verre qui éclairait son visage par en dessous. Il était jeune, la trentaine, des traits allongés qui semblaient taillés dans le bois.
“Je m’appelle Philippe,” il dit. “Philippe Chevallier. Et si vous lisez ce médaillon, c’est que ma sœur Winifred vous l’a confié… ou que vous le lui avez pris.”
Tom se leva lentement, se protégeant instinctivement de son bras valide. “Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous habillé en steward?”
Philippe s’avança. Il ne semblait pas menaçant, seulement triste. “Je suis monté à bord à Southampton avec un faux nom, déguisé. Ma sœur m’a écrit il y a trois semaines—sa première lettre en douze ans. Elle m’a dit qu’elle fuyait enfin son mari, qu’elle avait un enfant d’âge scolaire qui portait un médaillon autour du cou, et qu’elle allait tenter de s’embarquer pour New York. Elle m’a demandé de venir la chercher.”
Madeleine se leva, le médaillon serré contre sa poitrine. “Maman est… elle est sur ce bateau?”
“Elle était en première classe,” dit Philippe. “Sous le nom de Mme Fuller, veuve de Boston. Je l’ai trouvée hier soir.” Il hésita. “Elle refusait de monter dans les canots sans avoir de nouvelles de toi. Je l’ai cherché pendant des heures, toute la nuit.”
“Où est-elle maintenant ?” demanda Élodie.
Philippe détourna le regard. “La dernière fois que je l’ai vue, elle descendait vers le grand escalier avant. Elle disait qu’elle avait vu une jeune femme qui ressemblait à sa fille monter une coursive en direction des troisièmes classes. Elle a voulu la suivre.”
Madeleine ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
“Nous venons de remonter des troisièmes classes,” dit Tom lentement. “Si elle a pris la même route que nous… elle pourrait être sous l’eau à l’heure qu’il est.”
Un silence terrible tomba sur eux. La coque gémit, un long cri de métal qui semblait venir des entrailles du navire. La vibration qui courait sous leurs pieds s’intensifia, plus profonde, plus régulière. Quelque chose là-dessous tournait encore, travaillait, grondait comme une bête qui n’a pas accepté sa mort.
“Elle est vivante,” dit Madeleine avec une violence soudaine. Sa voix se brisa. “Je le saurais si elle était morte. Je le saurais.”
Elle fit un pas vers l’escalier que Philippe venait de descendre.
Élodie lui attrapa le poignet. “Attends. On ne sait même pas si cette route est praticable—l’eau monte, les couloirs s’effondrent, et ton père—Delacroix—son corps est encore quelque part là-dessous.”
“Et alors ?” Madeleine avait les yeux secs mais la voix qui tremblait comme une corde de violon. “Ma mère est descendue pour moi. Après vingt ans de silence, elle est descendue pour moi. Vous voulez que je reste ici, à l’écouter mourir seule dans le noir?”
Philippe les observait, la lanterne haute. Son visage était impassible, mais ses yeux brillaient d’un éclat qui ressemblait à de l’espoir.
“Je connais un passage par le dortoir des servants,” il dit. “Un escalier de service qui descend vers la salle des chaudières. C’est inondé jusqu’aux genoux à la dernière marche, mais si on va vite, on peut rejoindre le grand escalier avant par les cuisines du restaurant. Ça ne nous prendra pas plus de dix minutes.”
Tom regarda Élodie. La question n’était pas dans ses yeux—elle était dans sa bouche, dans la tension de sa mâchoire, dans la façon dont sa main valide reposait sur son bras cassé.
“Ton bras,” Élodie dit, mais ce n’était pas une objection.
“Je peux marcher,” il répondit. “Et vous avez besoin de quelqu’un qui connaisse la structure des cuisines.” Il fit une pause. “En plus, si on meurt ici, autant mourir en allant vers quelque chose.”
Élodie ferma les yeux une seconde. Elle sentit dans sa poche le poids du brochet de sa mère, l’argent froid contre ses doigts. Sa mère, qui était morte en la regardant quitter la maison. On ne rattrapait pas les morts. Mais peut-être que, parfois, on pouvait empêcher d’autres personnes de les rejoindre.
Elle rouvrit les yeux. “Allons chercher ta mère, Madeleine.”
Philippe leur fit signe de le suivre. Sa lanterne jetait une lumière dansante sur les murs de bois, et derrière eux, la coque du Titanic gronda de nouveau, comme un avertissement.
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