La Longue Nuit
Lire le chapitre 20: The Last Boats
L’ordre tomba comme un couperet : « Femmes et enfants ! Derniers canots ! »
Le pont s’était transformé en fourmilière hystérique. Des stewards hurlaient, agrippant les passagers par les épaules pour les séparer, triant la foule selon un code que personne ne comprenait plus. Élodie tenait la main de Madeleine, qui serrait le locket contre sa poitrine comme un bouclier. Elles venaient de remonter, trempées jusqu’aux os, le souffle court, les jambes en coton — et déjà on les poussait vers l’avant.
— Là ! cria un officier en désignant un canot pliable que des matelots s’efforçaient de dégager de son support. Montez, vite !
Élodie aperçut Rose et Louis tassés au fond de l’embarcation, emmitouflés dans des couvertures. Louis lui fit un petit signe de la main, le visage gris mais les yeux secs. Rose semblait en état de choc, les doigts crispés sur le bras de son frère.
— Madeleine, viens ! Élodie tira la jeune femme vers le bastingage.
Madeleine résista, se retourna. Tom se tenait à quelques mètres, adossé à un ventilateur, le bras replié contre sa poitrine. Son visage était pâle sous la lumière des lampes du pont, mais il lui adressa un hochement de tête — une approbation muette. Va. Pars.
Élodie secoua la tête.
— Tom, viens avec nous. Ce canot peut encore en prendre un.
— Ordre strict, mademoiselle. Femmes et enfants d’abord. L’officier s’interposait déjà, les bras écartés, comme si Tom n’existait plus. Montez. Immédiatement.
Sa voix avait ce ton brisé, cette raucité des hommes qui avaient crié trop longtemps. L’eau gagnait maintenant le pont, épaisses vagues qui roulaient entre les cabines et remontaient par les dalots avec un bruit de succion malsain.
— L’officier a raison, dit Tom, forçant sa voix à rester calme. Allez. Je vous rejoins plus tard. Il y a des radeaux pliables, sur l’autre côté. On me dira bien de monter aussi, j’ai un bras cassé, je ne risque pas de les menacer.
Mensonge. Élodie le vit dans la façon qu’il avait de ne pas la regarder directement — il scrutait l’horizon, au-delà du canot, comme s’il cherchait quelque chose qu’elle ne pouvait pas voir. Elle connaissait ce regard. Le regard d’un homme qui ne prévoyait pas de survivre mais qui voulait convaincre les autres qu’il le pouvait.
— Non. Pas sans toi.
Elle lâcha la main de Madeleine, recula d’un pas.
Un steward la saisit par le manteau et la poussa vers le canot, presque brutalement. Elle trébucha, heurta Louis, qui émit un petit cri. Rose tendit le bras pour la retenir.
— Restez avec nous, murmura la fillette. Vous avez promis.
Élodie se retrouva assise, coincée entre Rose et une vieille femme qui pleurait sans bruit. Le canot était plein — les bancs se touchaient, les corps serrés les uns contre les autres dans des couvertures humides. Derrière elle, l’officier hurlait des ordres, les matelots s’affairaient aux poulies.
Elle chercha Tom. Il avait tourné le dos — et marchait vers la coursive de l’arrière, là où la coursive des troisièmes s’engouffrait sous le pont dans l’obscurité. Élodie commença à se lever.
— Restez assise ! commanda l’officier, une main sur son épaule.
— Il va se faire tuer ! Il n’a pas de gilet, il a le bras brisé, il va… il descend vers les cuisines, vers les soutes. Il veut retrouver la mère de Madeleine. Seul. Il est seul.
Elle s’entendait parler vite, presque sans respirer. L’officier ne l’écoutait pas, busqué vers l’avant où un autre canon vibrait dans sa fixation, se balançant sous l’inclinaison du navire.
C’est alors que le bruit se fit entendre — la vibration qui grondait sous leurs pieds depuis des heures, ce martèlement régulier et sourd. Elle s’amplifia soudain, se fit perçante, comme si la machinerie du navire luttait encore contre la mer. Puis un choc métallique, un grincement de fer torturé, et l’avant du bateau plongea d’un mètre dans un geyser d’eau sombre.
Dans la confusion, l’officier fut projeté contre l’échelle, relâchant son emprise sur Élodie. Elle en profita, bondit hors du canot, sauta entre deux matelots qui juraient. Madeleine avait déjà suivi, blanche comme un linge.
— On ne vous laisse pas partir seul, dit-elle pour Tom dans son dos.
Mais Tom n’était plus là.
Il avait descendu un escalier de service entre deux citernes, juste avant que l’eau ne le recouvre. En contrebas, dans la pénombre du passage, on entendait un bruit de bataille : un claquement de fer contre du métal, suivi d’un juron en anglais.
— Tom ! hurla Madeleine, se penchant sur la rambarde.
Quasiment au même instant, l’air se figea quand on comprit tout à fait la nature du combat qui se jouait en bas. Une porte blindée, d’un modèle bien précis — les portes d’étanchéité auxquelles les ingénieurs avaient fait la leçon dans les salons des premières classes. Ce qui signifiait qu’en dessous, les salles des machines étaient là.
Tom voulait fermer la porte qui séparait les ponts arrière des compartiments déjà inondés — pour empêcher l’eau de remonter encore plus vite vers les canots. Folie.
— Remontez ! cria Élodie. Laissez ! Il y a des ingénieurs, des mécanos, c’est leur job, pas le vôtre !
Tom l’entendit à peine. Il poussait de l’épaule contre la lourde porte, un bras inutile, pendant que l’eau lui montait déjà aux genoux, en furie dans la coursive. Un objet lui servait de levier — Élodie n’aurait su dire quoi — une clé anglaise, peut-être. Le battant résistait, tordu dans son cadre.
— Il est fou, murmura Madeleine.
— Je sais.
L’officier refit surface aux côtés d’Élodie, cramoisi de colère.
— Vous ! Encore vous ! Il la saisit par la taille, la souleva littéralement de terre, malgré ses protestations, malgré les griffures qu’elle laissa sur son poignet. Dans le canot ! Vous y retournez ! Ordre de la dernière chance.
Elle fut déposée au fond comme une marchandise, emmaillotée par les couvertures que les femmes pressaient autour d’elle. Ses jambes heurtèrent Louis, qui grogna en se resserrant contre sa sœur.
— Larguez ! commanda l’officier.
Quelque chose se souleva — le canot commença à descendre le long de la coque immense, graissant dans ses filins. Élodie tenta de se relever, mais les corps étaient trop denses, les couvertures trop lourdes. Le cri lui resta dans la gorge.
Elle vit Tom, là-bas, dans la lueur de la coursive. Ses yeux trouvèrent les siens — pour la première fois, il ne rassura pas. Il regardait la mer s’élever entre eux, le vide, la nef immense qui penchait, et son regard disait : je n’arriverai pas à temps. Puis il se retourna pour pousser la porte de nouveau.
Le canot continua de descendre, cinq mètres, dix mètres, sautillant contre les rivets de la coque. Élodie, debout malgré les protestations, agrippa le bordé.
— Je ne laisserai pas faire ça.
Elle ne savait pas exactement ce qu’elle disait. Mais elle le vit — le canot toucha presque l’eau noire, un matelot au bossoir hurla de lâcher les cordes. Et dans le remous de la chute, elle bondit.
Le choc fut brutal. L’eau glaciale lui frappa les jambes, mais ses mains trouvèrent le plat-bord du canot, elle s’y hissa à la force des bras, glissa, manqua de repartir en arrière, tandis qu’à travers la coque, elle entendit Tom hurler son nom.
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