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La Longue Nuit

Lire le chapitre 3: First Alarm

Le soleil de l’après-midi n’avait pas la force de réchauffer le pont. Il étirait des ombres longues et minces entre les cheminées du *Titanic*, et le vent portait une morsure salée qui faisait plisser les yeux. Élodie Marchand tenait la main de Rose d'une main ferme, trop ferme peut-être, et l'enfant se trémoussait comme un poisson au bout d'une ligne.

— On ne court pas, dit Élodie. On marche. Nous sommes sur un navire, pas dans un pré.

— Les pré, j'en ai jamais vu, répondit Rose avec une logique imparable.

Un groupe d'enfants de deuxième classe jouait près du rouleau de cordages, sous l'œil distrait d'une jeune femme en chapeau bleu qui tenait un livre ouvert sans le lire. Elle surveillait d'ailleurs moins les enfants que l'horizon, comme si elle attendait quelqu'un qui ne viendrait pas. Élodie la reconnut pour l'avoir croisée au petit-déjeuner : Marie, une jeune veuve, disait-on, voyageant avec son fils.

Le fils, justement, un garçon d'environ sept ans aux cheveux couleur paille, courait vers le bastingage avec une énergie que sa mère ne semblait pas remarquer. Il s'arrêta net au bord, les mains sur la rambarde, et se pencha par-dessus pour regarder l'eau filer.

— Louis ! appela Élodie sans réfléchir.

Le garçon se retourna, surpris. Il avait les yeux rouges, comme s'il avait pleuré, et tenait quelque chose dans son poing fermé.

— Viens ici, mon petit. Ce n'est pas un endroit pour jouer.

Il obéit, mais lentement, en traînant les pieds. Quand il arriva devant elle, Rose le regardait avec cette curiosité impitoyable que les enfants réservent à leurs semblables.

— T'as pleuré, dit Rose. Pourquoi ?

Louis baissa la tête. Élodie s'accroupit pour être à sa hauteur. Les enfants mentent mal, et celui-ci n'essayait même pas.

— Je ne peux pas trouver maman, murmura-t-il. Marie dit qu'elle va venir, mais je ne la crois pas.

— Marie est ta…

— Ma gouvernante. Maman devait venir sur ce bateau, mais elle n'est pas montée. Marie dit qu'on la retrouvera à New York. Mais je ne la crois pas.

Le vent fit claquer une écharpe quelque part. Élodie sentit une piqûre familière dans la poitrine — la sensation d'une promesse fragile qui ne demandait qu'à se briser. Elle lui ressemblait trop, ce petit garçon, avec sa perte et son attente.

— Je suis sûre que ta mère viendra, dit-elle doucement. Les bateaux sont grands, mais les gens qui y vivent sont petits. Elle te trouvera.

Ce n'était pas tout à fait un mensonge, mais ce n'était pas tout à fait la vérité non plus.

Louis ouvrit la main. Un médaillon fendillé, en laiton terni, reposait dans sa paume. L'une des deux faces s'était brisée, révélant l'intérieur vide.

— C'était à maman, dit-il. Marie dit qu'il faut le jeter parce qu'il porte malheur. Mais je ne veux pas.

Il le tendit à Élodie, qui hésita.

— Garde-le pour moi, dit-il avec une gravité bouleversante. Toi, tu le perdras pas.

Rose s'était approchée et touchait le médaillon du bout des doigts, avec une dévotion presque religieuse.

— Il est cassé, constata-t-elle.

Élodie referma sa main sur l'objet. Le métal était froid et léger — beaucoup trop léger pour contenir tout ce que Louis y avait déposé.

— Je te le rendrai à New York, promit-elle. Tu verras, on se retrouvera.

— Vous êtes une menteuse, dit Louis, mais il sourit pour la première fois.

Marie avait laissé tomber son livre. Elle cherchait autour d'elle, l'air soudain paniquée, et ses yeux tombèrent sur son fils. Elle traversa le pont en courant presque, le visage crispé.

— Louis ! Je t'avais dit de rester près de moi !

Le garçon se laissa prendre par la main, mais il se retourna vers Élodie avec un regard d'une intensité troublante. Marie adressa un sourire gêné à Élodie, par-dessus la tête de l'enfant.

— Merci, madame. Il est curieux, mais il n'est pas méchant.

— Il cherche sa mère, dit Élodie.

Le sourire de Marie se figea, mais elle ne répondit pas. Elle entraîna Louis vers l'arrière du pont, et le garçon marcha docilement, une dernière fois tourné vers Élodie. Le médaillon pesait dans la poche de sa veste comme une accusation.

— Il est triste, dit Rose. Comme papa parfois.

Élodie s'accroupit à nouveau devant la fillette.

— Ton père est triste ?

— Pas mon papa, dit Rose, sèchement. Mon oncle Tom. Mais il se cache pour être triste. Il croit que je le sais pas.

— Et tu le sais ?

— Bien sûr. Je suis une fille. On sait toujours.

Une heure plus tard, Élodie avait installé Rose sur un pliant près de la porte du fumoir de deuxième classe, à l'abri du vent, et lui lisait un conte qu'elle connaissait par cœur. L'enfant écoutait avec une attention dévorante, comme si chaque mot était un trésor qu'on lui arrachait.

C'est alors qu'Élodie aperçut Marie. La jeune femme parcourait le pont de long en large, son chapeau bleu incliné contre le vent. Elle s'arrêtait à chaque groupe de passagers, posait une question, essuyait un refus, repartait. Son visage était pâle, et ses mains s'agrippaient à sa jupe.

Quelque chose n'allait pas. Quelque chose — ou quelqu'un — avait disparu.

Élodie se leva, prête à l'appeler, quand un homme en livrée de steward la coupa sur sa lancée. Il tenait une liasse de papiers contre sa poitrine et ralentit en la voyant.

— Excusez-moi, madame. Rien d'inquiétant. Simplement les messages de la salle radio. Des glaces, encore. C'est la routine à cette époque de l'année.

— Des glaces ? demanda Élodie.

— Des icebergs, madame. Nous en croisons régulièrement à cette latitude. Le capitaine connaît son affaire. On ne ralentit pas pour si peu.

Il s'éloigna sans attendre de réponse, absorbé par ses papiers. La glace, pensa Élodie, et elle se souvint des officiers penchés sur la rambarde au chapitre précédent, de leurs visages fermés face aux avertissements. La routine, disait-il. Répété trois fois, l'avertissement devenait-il autre chose qu'un simple fonctionnement ?

Le médaillon pesait contre sa hanche.

Elle chercha Marie des yeux, mais la jeune veuve avait disparu, avalée par la foule des promeneurs. Le pont était vide de sa présence angoissée, ne gardait que l'écho de ses semelles pressées.

Une main tira sur sa veste. Rose leva le nez, les yeux plissés d'une sagesse précoce qui démentait ses huit ans.

— Quelqu'un est perdu, dit-elle. C'est toujours comme ça que ça commence.

— Comment ça commence ? demanda Élodie.

Rose haussa les épaules, comme si la réponse allait de soi.

— Les histoires. Quelqu'un est perdu, et puis quelqu'un doit aller le chercher. C'est comme ça que papa est mort, l'oncle Tom me l'a dit — il est allé chercher quelqu'un, et il ne l'a pas trouvé.

L'enfant se remit à regarder l'horizon, son profil net contre le ciel pâle. Sa main chercha celle d'Élodie, et ses doigts s'enroulèrent autour de la sienne avec une confiance effrayante.

Élodie pensa à Louis, à son médaillon brisé, à sa mère tombée quelque part en mer ou ailleurs. Elle pensa à Marie, qui ne trouvait plus son fils, ou qui ne trouvait plus sa place. Elle pensa à Tom, quelque part dans les profondeurs du navire, qui croyait encore pouvoir protéger une enfant perdue avec une simple promesse.

Et elle regarda l'horizon, où le soleil déclinait entre les grains de givre sur la mer, et la glace invisible qui attendait plus loin, patiente comme toutes les choses qui n'ont jamais eu de mère pour les retenir.