La Longue Nuit
Lire le chapitre 21: The Broken Promise
L’eau ne montait plus par vagues, maintenant. Elle rampait. Une bête patiente qui gagnait chaque marche, chaque centimètre de plancher, et Élodie sentait sa morsure glacée à travers ses souliers déjà trempés. Le couloir de troisième classe s’étirait devant eux comme un boyau noyé, et quelque part sous leurs pieds, la coque gémissait un chant funèbre.
« Tom, arrête. »
Il continuait d’avancer, une main plaquée au mur, l’autre — l’inutile, celle qui pendait dans sa manche comme un membre mort — ballottait contre son flanc. Derrière lui, une traînée sombre dans l’eau claire. Élodie la vit s’élargir.
« Tom ! »
Elle lui attrapa le poignet valide et le tira en arrière. Il vacilla, les yeux un peu trop brillants, un sourire aux lèvres qui ne trompait personne.
« Je vais bien, dit-il. Pressons. Le temps presse. »
— Vous perdez du sang. Beaucoup de sang. Et vous ne pouvez plus vous servir de votre bras.
— Je n’en ai pas besoin pour ouvrir une porte.
Il tourna la tête vers une porte justement, une plaque d’émail à moitié arrachée. *Salon de lecture — Deuxième Classe.* Élodie plissa les yeux. Ce n’était pas sur leur chemin. Le plan de Madeleine les menait vers le bas, vers la cabine de Delacroix, enfouie sous des tonnes de fer et d’eau. Pourquoi montait-il ?
« C’est le passage secondaire dont parlait ce steward, expliqua-t-il, devançant sa question. Si on traverse la deuxième classe, on peut rejoindre le grand escalier par l’arrière. Le chemin est peut-être moins noyé. »
— Moins noyé ? La proue s’enfonce, Tom ! L’eau vient d’en bas. Tout ce qui est en dessous de nous va devenir inaccessible.
Il se tourna vers elle, et quelque chose dans son regard la fit taire. De la fièvre, oui, mais aussi de cette obstination qu’elle avait appris à reconnaître — celle qui l’avait poussé dans un passage noyé sans gilet et avec un bras cassé.
« Je sais ce que je fais, Élodie. »
Elle croisa les bras, sentant le froid remonter le long de sa colonne.
« Vous avez failli mourir il y a dix minutes. À cause d’une porte coincée. Vous voulez que je vous croie capable de juger ? »
Il s’appuya au chambranle, soudain pâle. Le sang dégoulinait de sa manche, dessinant des arabesques rouges dans l’eau immobile à ses pieds. Madeleine surgit derrière elle, tenant Louis par la main, et son petit visage dit tout : elle avait entendu.
« Il faut panser ça, dit-elle d’une voix calme, diplomatiquement. Au moins ralentir… »
— Non. Pas le temps. Cette eau ne nous attendra pas.
Il poussa la porte du salon de lecture. Elle céda dans un gémissement, révélant une pièce que peu avaient quittée en hâte : des fauteuils en cuir encore alignés, un journal ouvert sur une table, une tasse de thé à moitié pleine — un monde figé à 1 h 42 du matin. Le pont dehors, derrière les hublots, était anormalement sombre, et tonnait d’un bruit régulier, mécanique, qui traversait la coque.
« C’est quoi, ce bruit ? demanda Élodie.
— Les machines. Elles tournent encore. On m’a dit qu’ils maintiennent les turbines pour garder les générateurs allumés, retarder le black-out… » Il eut un rire sans joie. « Ça ne fait que nous précipiter vers le fond. »
Il progressa au milieu des fauteuils, s’accrochant aux dossiers pour avancer. Élodie le rejoignit, à contrecœur, et lui prit le bras valide, le forçant à s’arrêter.
« Taisez-vous un instant. »
Elle défit sa propre écharpe — un cadeau de sa mère, en laine blanche — et commença à bander la blessure par-dessus la manche trouée. Tom grimaça mais ne dit rien. Quand elle resserra le nœud, il pâlit, mais son regard restait clair.
« Vous êtes blessé plus profondément qu’il ne paraît, dit-elle. Votre bras… l’os ? »
Il détourna les yeux. C’était une réponse suffisante.
« Il faut amputer ? » demanda Louis, horrifié.
Tom rit malgré lui. « Pas encore, mon petit. Promis. » Il se pencha vers l’enfant et effleura son épaule de sa main valide. « Je t’ai promis qu’on irait à New York, non ? »
Louis acquiesça gravement. Mais dans les yeux de Tom, Élodie ne vit aucune certitude. Elle vit de l’obstination — et une peur qu’il s’efforçait de paraître ne pas ressentir. Quand leurs regards se croisèrent, il n’essaya pas de mentir.
« Nous allons la trouver, Élodie. Je vous le promets. Winifred. Madeleine. Marie. Quel que soit son nom, nous la ramènerons. »
La promesse d’un homme qui n’avait plus rien à perdre. C’était cela qui l’effrayait, peut-être plus que l’eau.
Madeleine, qui regardait la pièce immobile, s’approcha soudain d’une table au fond. Une lettre, ouverte, négligée entre deux fauteuils. Elle la retourna, et son visage changea.
« C’est l’écriture… de Philippe. De mon oncle. »
Elle la tendit à Élodie. Quelques lignes, griffonnées à la hâte, parlant du pont arrière, d’un rendez-vous manqué. Datée du soir même. Élodie regarda Tom.
« Il était ici. Il cherchait à lui faire passer un mot, sans la compromettre plus. » Elle parcourut à nouveau la missive. « Il mentionne sa mère. "Avec moi, chose promise." »
— Que veut-il dire ? demanda Madeleine. Une promesse ?
— De la retrouver, sans doute. Ou de la faire embarquer. » Tom s’approcha, parcourut le papier. « Mais il dit aussi… "par le passage secondaire, au-dessus, éviter la salle des machines." »
Élodie fronça les sourcils. « Au-dessus ? Pourquoi vouloir monter alors que la mère de Madeleine est en bas ? »
Tom laissa échapper un petit bruit — une sorte de déclic, comme si une pièce venait de s’emboîter dans son crâne. « Parce qu’elle n’est pas en bas. Pas encore. » Il fouilla dans sa poche trempée et en sortit le médaillon que Madeleine lui avait confié pendant qu’elle pansait Louis, quelques minutes plus tôt. À l’intérieur, derrière la photo, une rainure discrète que sa sœur n’avait jamais remarquée. Il fit jouer son ongle. Un minuscule papier plié en accordéon en sortit.
« "Elle se cache là où les vapeurs montent et les fleurs s’étiolent", lut-il. Le talisman de Louis. Le lieu où elle a jeté le bateau à la mer — et par là où il faut aller pour la trouver. »
Un silence. Élodie, la lettre en main, le médaillon, la pièce gelée autour d’eux.
« Les vapeurs montent, répéta Élodie. Les fleurs… dans un hiver de mer ?
— Les fleurs que l’on apporte aux malades, dit Madeleine lentement. Il y a une infirmerie au niveau du pont des embarcations. Et une salle des bains turcs, juste à côté — les vapeurs, pour les cures. On n’y va qu’en première ou en deuxième. C’est… là-haut.
— On a parcouru tout le chemin en descendant, constata Élodie. Et ta mère — Winifred — »
Le médaillon tournait lentement au bout du poignet de Tom, accroché à sa chaîne brisée.
« Elle n’est pas descendue pour chercher sa fille, dit-il doucement. Nous avons trouvé le message de Philippe le steward. Et la pièce est toujours remplie. "Elle se cache." »
— Elle se cache de tout le monde, acheva Madeleine. De son mari, de son frère — « choisir sa fuite » selon l’épitaphe. De son propre passé. Sa disparition n’était pas un abandon. C’est… elle.
Nouveau silence. Dehors, la vibration se fit plus forte, plus profonde, avec un grondement sourd qui traversa le plancher. Les lumières vacillèrent.
« Alors, dit Tom, en se tournant vers l’escalier qui menait aux ponts supérieurs, le médaillon nous indique le chemin. Nous remontons. »
Élodie ne répondit pas tout de suite. Son écharpe était déjà trempée de rouge. Le bras de Tom pendait de plus en plus lourdement. Et l’escalier qui s’ouvrait devant eux était plongé dans l’obscurité. Mais elle avait vu la lettre de son père adoptif — la promesse de la mère. La voie était toute droite, maintenant.
Elle releva le menton.
« Alors on remonte, » dit-elle, prenant la main de Louis dans la sienne et rejoignant Tom.
Deux secondes plus tard, le grondement des machines cessa. Le monde parut vaciller sur ses appuis. Et dans le silence horrifiant qui suivit, on n’entendit plus, sur tout le navire, que la voix de Tom, étrangement calme :
« Vite. »
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