La Longue Nuit
Lire le chapitre 22: Sundew and Smoke
L'odeur était là, faible mais distincte — un parfum de drosera, sucré et végétal, qui flottait au-dessus de l'air salé et de la fumée de charbon. Élodie s'arrêta net au milieu du couloir lambrissé, le nez levé comme un chien d'arrêt.
— Vous sentez ? demanda-t-elle à Tom.
Il cligna des yeux, visiblement épuisé. Son bras droit pendait inerte contre son flanc, sa manche sombre trempée de sang. Mais il renifla quand même, et ses traits se crispèrent.
— Ça sent... des fleurs ? Par ici ?
Madeleine, à quelques pas derrière eux, serrait le médaillon contre sa poitrine. Son visage était livide dans la pénombre, mais ses yeux brillaient d'une détermination farouche.
— Ma mère. Elle porte toujours ce parfum. Elle disait que ça lui rappelait la lande écossaise, les roseraies de Glenmorrow.
Élodie suivit la trace olfactive — elle semblait provenir d'une porte entrouverte, plus loin dans le couloir des Bains turcs. Leurs pas faisaient écho sur le sol de marbre blanc, maintenant couvert d'une fine pellicule d'eau qui montait lentement. Quelque part sous leurs pieds, le navire gémissait, une plainte métallique continue qui semblait venir des entrailles mêmes du Titanic.
La porte était celle des bains turcs. À l'intérieur, la chaleur étouffante avait cédé la place à une fraîcheur humide, presque froide. L'électricité vacillait, projetant des ombres dansantes sur les mosaïques mauresques dont les ors jetaient des éclats rouges — la lumière d'incendie qui montait des profondeurs.
Des traces de pas boueux maculaient le sol de marbre chauffant. De petites empreintes, comme si quelqu'un avait marché pieds nus ou avec des chaussons légers, et à côté, des traces plus larges, plus lourdes.
Tom s'accroupit malgré sa blessure, touchant la boue du bout des doigts.
— Encore fraîche. Quelqu'un est passé ici il y a moins d'une heure.
— Mère ! appela Madeleine, sa voix se brisant sur le mot.
Un bruit. Faible, à peine perceptible derrière le mur sculpté. Élodie leva la main pour faire taire les autres. Le silence s'installa, profond, troublé seulement par le craquement continu du navire et le lointain grondement des machines.
Puis un sanglot étouffé, qui provenait de la pièce voisine — le salon de repos aux alcôves profondes, meublées de divans de velours.
Madeleine y courut. Élodie la suivit, sentant Tom juste derrière elle, son souffle court et sifflant entre ses dents.
Dans l'alcôve la plus reculée, dissimulée derrière un rideau de soie orientale que l'on aurait pu croire purement décoratif, une femme était recroquevillée. Elle était vêtue d'une robe de soirée d'un bleu profond, maintenant tachée de suie et d'eau de mer, et ses cheveux roux s'échappaient d'un chignon défait en mèches folles. Quand elle releva la tête, Élodie vit ses yeux — les mêmes yeux que Madeleine, d'un vert sombre strié d'or.
Mais il y avait quelque chose de plus. Un air de famille qui dépassait les couleurs. Le menton volontaire, la pommette haute.
Cette femme et Madeleine ne pouvaient être que mère et fille.
— Madeleine ? murmura la femme, comme si elle n'osait pas y croire.
— Mère !
La femme tendit les bras, et Madeleine se jeta contre elle dans un sanglot convulsif. Élodie détourna le regard un instant, laissant à l'enfant sa dignité. Mais quand elle se retourna, la femme — Winifred Chevallier — la regardait par-dessus l'épaule de sa fille, et son expression n'était pas celle d'une mère enfin réunie avec son enfant.
C'était celle d'une femme traquée qui vient de voir sa cachette compromise.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d'une voix dure, déjà en train de se relever, forçant Madeleine à s'écarter.
— Elles m'ont aidée à vous trouver, l'information arriva vite. Je suis Élodie Marchand, et voici Tom Sullivan.
— Sullivan ? L'ingénieur ? Le mari de Lady Frances ?
Tom s'inclina légèrement, sa mâchoire serrée trahissant la douleur.
— Veuf, je le crains. Et vous, je suppose, Lady Winifred Chevallier.
Le visage de Winifred se referma comme un livre dont on claque la couverture.
— Ce n'est pas un nom que je porte plus. Pas depuis vingt ans.
— Mère, insista Madeleine, ses yeux encore brillants de larmes. Il faut que vous sachiez — je sais tout. Le médaillon, le message de tante Marie, l'accusation. Pourquoi avez-vous fui ?
La femme hésita, mais sa main vint caresser la joue de sa fille.
— Parce que je savais qu'ils viendraient te chercher aussi. Qu'ils ne te laisseraient jamais tranquille si je restais. Philippe t'a expliqué ?
— Il a dit que vous étiez là. Que vous m'aviez cherchée.
Winifred ferma les yeux, et dans la lumière tremblotante, Élodie vit soudain l'épuisement sous les beaux traits. Cette femme n'avait pas dormi depuis des jours — peut-être plus.
— J'ai vécu vingt ans sous une autre identité, à l'autre bout du monde. Gouvernante, dame de compagnie, traductrice. Tout sauf la fugitive qu'était Lady Winifred, accusée d'avoir volé les bijoux de sa propre famille pour financer une vie de débauche.
— Vous n'avez rien volé, déclara Madeleine avec une conviction absolue.
Un sourire triste tira les lèvres de Winifred.
— Non. J'ai refusé un mariage arrangé avec un homme qui possédait déjà la moitié de nos terres par des dettes de jeu. Son mariage devait lui donner le reste. Quand j'ai refusé, il m'a accusée de vol. Et mon frère...
Sa voix se brisa, et elle détourna le regard.
— Philippe ? demanda doucement Élodie.
— Philippe a choisi de croire en mon innocence. Mais il était trop jeune pour s'opposer au testament de notre père. J'ai fui avant le procès, avec seulement une broche et mes vêtements.
— Et Delacroix, intervint Tom. C'était lui, le fiancé ?
Silence. Puis un hochement de tête à peine perceptible.
— Je l'ai retrouvé chez vous à Southampton, dit Winifred en regardant sa fille. Il se présentait comme ton tuteur. Il te tenait par la main, et je l'ai vu te regarder comme il me regardait autrefois. J'ai compris que s'il te prenait, il n'y aurait plus jamais moyen de prouver mon innocence.
— Il a enlevé Madeleine le jour même, expliqua Élodie. De l'école, où elle était sous la garde d'une autre identité. Je suppose qu'il vous a espionnée et vous a vus ensemble.
Le visage de Winifred se décomposa.
— Il m'a trouvée. Après vingt ans. Il avait des hommes partout. Il savait que je mourrais plutôt que de voir ma fille souffrir à ma place. Et quand il l'a prise...
Madeleine agrippa le bras de sa mère.
— Nous avons les documents, mère. Dans la montre de Delacroix. Nous pouvons tout prouver.
Pour la première fois, Winifred parut réellement voir Élodie et Tom, plutôt que de simples obstacles entre elle et sa fuite.
— Vous descendez ? Vous comptez descendre dans les entrailles de ce navire pour une montre ?
— Nous comptons bien, répondit Élodie. Et vous allez nous aider à sortir d'ici. La proue s'enfonce. Les flammes montent des chaufferies. Nous n'avons que peu de temps.
Winifred porta la main à sa poitrine, à une chaîne délicate qui dépassait de son corsage. Un petit étui d'or s'y balançait.
— Les documents sont inutiles, murmura-t-elle.
Le sang d'Élodie se glaça.
— Que voulez-vous dire ?
— Les documents prouvant mon innocence. Tous les témoignages signés, les reçus de bijouterie, les lettres de Delacroix lui-même admettant le complot. Philippe les a fait sortir du pays par moi quand il a compris qu'on ne nous laisserait jamais utiliser la voie légale.
Elle tira sur la chaîne et l'étui s'ouvrit, révélant un film photographique minutieusement roulé.
— C'est ce que Delacroix voulait détruire, pas cette montre à l'intérêt purement symbolique. La montre contient des preuves que Madeleine est sa fille légitime — le document en fait, il l'a fait d'ailleurs exposer. Mais si nous n'avons pas cela...
Elle soupira, engloutie par le poids d'une vie de mensonges.
— Sans ce film, même les documents de la montre ne suffiront pas. Ils ne prouvent que l'identité de Madeleine, pas mon innocence. Sans lui, je reste la voleuse à vie. Et Philippe reste le frère qui a trahi le testament de son père.
Tom échangea un regard avec Élodie. La partie était plus compliquée que prévu.
— Alors on descend toujours, dit-il simplement. Pour obtenir le film et la montre. Les deux.
Winifred le dévisagea, comme si elle le voyait pour la première fois.
— Vous êtes blessé.
— Je l'ai remarqué, répondit Tom avec un mince sourire.
— Il est tombé à l'eau en donnant son gilet de sauvetage à une dame, ajouta Élodie. Il aime compliquer les choses.
— Peut-être, murmura Winifred. Peut-être que c'est nous que compliquons les choses depuis trop longtemps.
Elle se releva, tendit la main à sa fille, puis fixa Élodie et Tom d'un regard qui avait la clarté d'une décision prise.
— J'ai exigé une cabine au deuxième pont arrière, sous la poupe. Le film est cousu dans la doublure de mon manteau, dans ma malle. Si le navire est incliné comme il l'est, ma cabine doit déjà être... sous l'eau.
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