La Longue Nuit
Lire le chapitre 24: The Plunge
L’arrière du navire se dressait maintenant à un angle que la raison refusait d’admettre. Les pieds d’Élodie cherchaient une prise sur le pont incliné, ses semelles glissant sur le bois mouillé. Devant elle, une vague monstrueuse roulait le long des superstructures, blanche et aveugle, dévorant tout sur son passage.
Elle vit Tom la saisir par le poignet, mais sa main valide n’était pas assez forte, et la mer s’engouffra entre eux.
Un cri — le sien — puis l’eau glacée lui ferma la bouche.
Le froid fut une brûlure, une morsure qui lui vrilla les poumons. Les ténèbres s’agitèrent autour d’elle comme de la soie noire, remplies de cordages, de débris, d’hommes et de femmes qui ne criaient déjà plus. Élodie battit des bras, désorientée, l’esprit réduit à un seul ordre : *remonter*. Ses jambes répondirent misérablement, engourdies, refusant de se coordonner. Le poids de sa robe trempée la tirait vers le bas.
Sa tête percuta la surface avec une violence sourde. Elle inspira une gorgée d’air et d’eau mêlés, toussa, cracha l’Atlantique. Le pont avait disparu. Le monde entier n’était plus qu’une étendue noire et ravinée, parsemée de têtes qui semblaient minuscules et si loin.
*Tom.*
Ses yeux cherchèrent frénétiquement dans l’obscurité striée des cris. Une ombre à quelques brasses, un bras levé, faible.
Il coulait.
Elle n’hésita pas. Ses bras — ses pauvres bras de maîtresse d’école, ses bras qui n’avaient jamais porté plus lourd qu’une pile de cahiers — frappèrent l’eau. Quelques brasses, raides, impossibles. Le froid lui broyait les côtes, rendait chaque mouvement démesurément coûteux.
Elle l’atteignit au moment où ses cheveux disparaissaient. Sa main attrapa son col, tira. Il pesait une tonne, le poids mort ajouté à l’eau dans ses vêtements, à l’armure de son manteau détrempé. Ses yeux étaient fermés, son visage blanc, la blessure de son bras diffusant une traînée obscure dans l’eau translucide.
« Ne fais pas ça, » souffla-t-elle entre deux hoquets d’eau salée. « Ne fais pas ça après tout ça, Tom Fletcher. »
Un objet heurta son épaule — un morceau de boiserie, une porte démantibulée, arrachée de ses gonds par la déferlante. D’une main aveugle, elle s’y agrippa, haletante, guidant la main inerte de Tom sur le bord.
« Tiens-toi. *Tiens-toi.* »
Ses doigts ne répondaient pas. Elle replia les siens autour du bois, les força à se refermer.
Une seconde de répit. Le souffle court, le cœur un tambour de guerre contre ses côtes. Elle releva la tête et vit le *Titanic*.
Ou ce qu’il en restait.
La poupe était dressée au ciel comme un doigt accusateur, gigantesque, illuminée de toutes ses fenêtres qui renvoyaient une lumière dorée à la mer noire. Elle semblait suspendue, impossible, une cathédrale de métal défiant la gravité. Mais elle craquait. Les sons qui en montaient n’avaient rien d’humain — un rugissement de bête blessée, des profondes déchirures d’entrailles d’acier.
Au niveau de la ligne de flottaison, une immense cavité s’ouvrait, une gueule sombre où l’océan s’engouffrait.
L’aspiration commença.
Élodie le sentit d’abord comme un courant insidieux autour de ses jambes, léger, presque caressant. Puis le bois trembla dans ses mains. L’eau autour d’elle se mit à couler dans une seule direction, vers la mâchoire ouverte du paquebot. Une force sourde tira sa jupe, ses pieds, l’obscurité elle-même.
« Non… non ! »
Elle jeta un bras autour de la porte, serra de toutes ses forces ses jambes autour du bois. La porte entière bougea, se mit en travers du courant. La succion la saisit, l’inclina, commença à l’avaler avec toute la violence d’un tourbillon.
Autour d’elle, les cris redoublèrent — brefs, tranchants, coupés net les uns après les autres comme des flammes que l’on éteint.
La poupe commença à s’abattre.
Les lumières faiblirent. Une par une, elles s’éteignirent de bas en haut, la grande nef s’assombrissant comme une chandelle que l’on couvre d’une cloche. Les deux derniers projecteurs au sommet du mât vacillèrent, jetant des éclats désespérés sur la scène.
L’eau tourbillonna autour d’Élodie. Son corps était un poids mort dans le courant, et le bois dansait sous ses doigts, cherchant à lui échapper. Tom était toujours là, inconscient mais accroché, sa tête inclinée au bord de la planche. Elle se hissa contre lui, pressa sa joue contre la sienne, des cheveux mouillés dans la bouche. Le froid dans sa poitrine était devenu un bloc de granit.
Les lumières du mât s’éteignirent.
Le noir complet.
Un dernier murmure de triomphe cracha du tube immergé : jamais plus ce paquebot ne chanterait pour les vivants.
Le rugissement grandit. L’eau se divisa, bouillonna, la poupe retomba avec un fracas qui fit plier l’océan tout entier. La vague la frappa de côté, projeta la porte, la souleva.
Élodie n’eut pas le temps de prendre une dernière inspiration.
Autour d’elle, le monde s’affaissa, se déchira, s’ouvrit — comme un plancher qui cède sous les pieds d’une danseuse. L’eau la prit, la retourna, la serra dans un étau de glace, et elle tomba.
Dans cette chute, au milieu du vacarme des ténèbres, une pensée limpide, étrangement calme : *il était là, il y est.*
Sa main trouva son manteau dans le noir. Ses doigts se refermèrent sur le tissu comme sur un saint-chrême. La descente se poursuivait, l’eau la tournoyait, la broyait, et pourtant elle tint bon, ne lâcha pas le tissu mouillé.
Puis la formidable succion relâcha sa prise.
Elle fut rejetée avec une violence aveugle vers la surface, dans une explosion de bulles d’air mortel. L’obscurité s’éclaircit insensiblement. Ses poumons brûlèrent.
Elle émergea avec un cri muet, avala l’air froid par grandes gorgées convulsives. Le roulis la prit, la ballotta, la heurta contre un débris. Sa main trouva la porte — miraculeusement intacte, toute proche. Tom y était toujours, raidi, la tête trop basse dans l’eau.
Elle l’attrapa par les cheveux, souleva sa tête, la posa de force sur la planche. Elle se hissa à moitié hors de l’eau, l’air d’elle-même affalée contre le bois, les bras enserrant le torse de Tom, leurs deux corps collés dans un dernier sursaut de chaleur qu’ils se volaient l’un à l’autre.
Autour d’eux, le silence retomba.
Pas de sirène, pas de mot. Juste le clapotis feutré de l’Atlantique contre les débris, quelques appels faibles de loin en loin, qui s’éteignaient un à un.
Le navire avait disparu. L’eau lisse et sombre ignorait tout de ce qu’elle venait d’avaler.
Élodie ferma les yeux, la joue contre la nuque de Tom.
Elle se mit à compter ses respirations — à lui. Une. Deux. Trois. Quatre.
Elles existaient. Elles continuaient.
Pour combien de temps, elle n’osait le calculer.
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