La Longue Nuit
Lire le chapitre 25: Out of the Depths
L'eau était noire comme l'encre, un miroir sombre brisé seulement par leur respiration haletante et le léger clapotis contre la porte de chêne. Élodie sentait les doigts de Tom se raidir autour de son poignet — pas d'étreinte, mais de réflexe. Il ne répondait plus quand elle parlait.
« Tom. Tom, écoute-moi. Je vois une lumière. »
Elle ne mentait pas tout à fait. Entre les vagues basses, à quelques centaines de mètres, une lanterne vacillait. Elle aurait pu être un mirage, un dernier tour de son esprit engourdi. Mais elle la voyait — jaune et tremblante sur l'eau, se déplaçant lentement, méthodiquement.
« Une lumière, répéta-t-elle plus fort. Un canot. Ils sont revenus. »
Tom ne répondit pas. Sa tête reposait contre le bois, inclinée d'une manière qui ne lui ressemblait pas. Dans la pénombre, elle ne pouvait pas voir si sa poitrine se soulevait encore.
Élodie lâcha le bord de la porte et se mit à nager d'un bras, tirant le panneau derrière elle comme une charrue dans un champ gelé. L'eau saline lui brûlait les coupures aux mains, mais la douleur la gardait éveillée. Chaque brasse était un effort. Chaque seconde, une éternité.
« Au secours ! » cria-t-elle. Sa voix sortit brisée, discrète, avalée par l'immensité. Un autre cri, plus loin, s'éleva puis mourut.
La lanterne semblait s'éloigner. Non — elle ne faisait que suivre son cap. Le canot cherchait des survivants, mais il ne pouvait pas la voir. Pas encore.
Elle se souvint soudain de la poche intérieure de son manteau trempé. Le petit objet métallique que Tom lui avait donné des heures plus tôt — un sifflet de sauvetage qu'il portait depuis Belfast, « pour les urgences », avait-il dit avec ce sourire qui lui faisait oublier la catastrophe.
Elle le sortit, le porta à ses lèvres gelées, et souffla. Rien. L'eau avait dû le bloquer.
Deux fois. Trois fois. Rien.
La lanterne continuait son chemin.
Élodie regarda Tom. Dans le peu de lumière stellaire, elle vit une chose qui lui serra le cœur : sa main droite, celle qui pendait inutile, était plongée dans l'eau jusqu'à l'épaule. Le sang. Elle l'avait oublié.
Elle hissa son corps d'un effort désespéré, le soulevant à moitié sur la porte. Dans le mouvement, sa main heurta la poche de Tom. Quelque chose de dur et de long.
Le fanal. Le petit fanal à manivelle qu'il avait volé à un matelot dans la chaufferie, celui qui produisait une étincelle quand on le tournait. Il avait dit que ça pourrait servir. Il avait toujours raison.
Elle l'arracha de sa poche. Le métal était froid, trempé. Elle tourna la petite manivelle en haut, deux fois. Une étincelle faible cracha. Trois fois. Quatre. Une flamme chétive prit, tremblota, puis s'accrocha à la mèche.
Elle le leva au-dessus de sa tête, criant de toutes ses forces, la flamme vacillant dans la nuit.
« Ici ! Nous sommes ici ! »
Longue minute. L'eau autour d'elle semblait absorber son cri. Puis la lanterne du canot pivota. Lentement. Délibérément. Vers eux.
« Mon Dieu, merci », murmura-t-elle.
Elle garda le fanal levé tandis que le canot approchait, une forme sombre se détachant de l'obscurité. Des avirons, une coque, des visages. Une voix d'homme, chargée d'un accent anglais.
« Combien êtes-vous ? »
« Deux. Il est blessé. Gravement. »
Le canot bord à bord. Trois bras la saisirent, la tirèrent par-dessus le plat-bord. Elle tomba sur un plancher gondolé, parmi des jambes tremblantes et des couvertures humides. Des visages flous la regardaient — un vieil homme barbu, une femme aux yeux rouges, deux matelots épuisés.
« Lui. Il faut le hisser aussi. »
Deux hommes se penchèrent. Ils hissèrent Tom par le col de son manteau, et il retomba lourdement sur le plancher, inerte. Le sang sur sa manche gauche brillait comme un ruban écarlate.
« Il est vivant ? » demanda la femme.
Élodie s'agenouilla près de lui. Elle posa la joue contre sa poitrine. Il y avait un battement. Faible, irrégulier, mais un battement.
« Oui. Il est vivant. »
D'une main, elle appuya sur sa blessure. La toile de sa veste était déchirée, le bras presque tranché à l'épaule. Elle serra fort, sentant le sang tiède couler entre ses doigts.
« On a des bandages ? demanda-t-elle à la cantonade. Quelque chose. Une chemise. N'importe quoi. »
Le vieil homme retira son manteau et le lui tendit. Elle le déchira en bandes avec les dents, étroitement, serrant le bras de Tom au-dessus du coude. Noua. Serra encore. Le sang ralentit sous ses doigts.
Elle leva les yeux. Le canot était à moitié vide. Huit personnes, peut-être dix. Elle compta. Quatre hommes, trois femmes. Personne d'autre.
« Combien étaient à bord ? » demanda-t-elle.
Le vieil homme détourna les yeux. Un matelot cessa de ramer, baissa la tête.
« On avait quarante-cinq places. On nous a demandé de partir. J'ai insisté pour revenir. » Il ne put finir sa phrase.
Élodie comprit. Ce canot, comme tant d'autres, avait quitté le navire à moitié plein. Quand il était revenu, l'eau était vide — les cris depuis longtemps éteints.
Elle regarda autour d'elle. Les silhouettes des autres passagers — toutes survivantes, toutes vivantes — semblaient soudain infiniment rares. Les centaines de voix qui avaient rempli la nuit n'étaient plus que silence.
La femme aux yeux rouges parla doucement.
« Nous sommes les seuls. Les seuls qu'il a trouvés. »
Élodie baissa le regard vers Tom. Ses traits étaient paisibles dans la pâle lueur de la lanterne. Il ne se battait plus. Il ne cherchait plus Marie, ni Winifred, ni aucun enfant perdu dans les couloirs engloutis. Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré, il était en repos.
Elle lui prit la main droite, celle qui restait intacte, et la porta à ses lèvres.
« On est vivants », murmura-t-elle dans le silence.
Les rames touchèrent l'eau, et le canot recommença à avancer dans la nuit sans fin.
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