La Longue Nuit
Lire le chapitre 26: The Turn
Les cris s’étaient tus. Un à un, ils avaient cédé à la nuit, avalés par l’eau noire, et il ne restait plus que le grincement des rames contre les doloires et la respiration rauque des rescapés. Élodie avait cessé de compter les heures; elle avait cessé de prier pour autre chose que le silence qui suivait chaque expiration de Tom.
Elle était assise à la poupe du canot, son dos contre le plat-bord, la tête de Tom posée sur ses genoux. Ses doigts, engourdis par le froid, caressaient son front brûlant malgré la glace. Le tourniquet improvisé tenait, mais sa manche était noire de sang séché, et son pouls, sous sa main, semblait plus faible qu’à l’aube.
« Il va mourir, n’est-ce pas ? »
La question sortit sans qu’elle l’ait voulue, adressée au jeune matelot qui tenait la barre. L’homme ne la regarda pas. Il gardait les yeux fixés sur l’horizon, là où l’obscurité commençait à pâlir.
« Le Carpathia devrait trouver nos signaux. Si nous tenons jusqu’alors… »
Il laissa la phrase en suspens. Élodie la termina seule.
Une lueur. Pas une étoile – la nuit avait dévoré les étoiles depuis des heures – mais un point de lumière bas sur l’eau, vacillant comme une chandelle dans le vent. Le matelot se redressa.
« Le Carpathia ! »
Un murmure courut le long du canot. Les survivants, recroquevillés sous des couvertures de laine trempée, levèrent des visages gris aux yeux enfiévrés. Huit. Ils étaient huit sur un canot prévu pour soixante-cinq. Élodie compta les visages une fois de plus, comme si le chiffre pouvait changer, comme si Madeleine pouvait surgir de sous un banc, Marie dans ses bras.
Personne.
Elle serra Tom contre elle, son visage contre le sien, sa joue gelée contre sa barbe naissante. Son souffle – ce souffle qu’elle guettait comme on guette la marée – était toujours là. Une vie. Une seule, qui s’accrochait à elle comme elle s’accrochait à ce bout de bois flottant depuis des heures.
L’aube se leva comme un ouvrier fatigué, sans éclat, sans promesse. Le Carpathia grossit à l’horizon, sa coque noire et robuste tranchant la mer grise. Élodie n’avait jamais rien vu d’aussi laid, d’aussi magnifique.
Les cordages grincèrent. Des hommes en manteaux sombres hissèrent les rescapés à bord, les uns après les autres. Quand ce fut le tour de Tom, quatre marins le soulevèrent avec une précaution qui serra le cœur d’Élodie. Son bras pendaient, inerte, et un filet de sang s’en échappa encore.
« Maîtresse, venez. »
Une femme en cape de laine lui tendit la main. Élodie la prit, ses jambes refusant de la porter. Sur le pont du Carpathia, le monde était net, réel, atrocement civilisé. Des couvertures. Du thé chaud. Des listes.
Des listes.
Un homme en uniforme de la White Star Line – comment pouvait-il encore y avoir un homme de la White Star Line ? – s’approcha d’elle, un carnet et un crayon à la main.
« Votre nom, madame ? »
« Élodie Marchand. » Sa voix lui parut étrangère. « Et Tom – Tom Ashworth. Il est à l’infirmerie. Il est vivant. Il faut que vous sachiez qu’il est vivant. »
L’homme écrivit sans lever les yeux. Le crayon grattait le papier avec une indifférence qui donnait envie à Élodie de le frapper.
« Nous avons besoin de noms complets pour le registre des survivants, madame. Tous les passagers du canot doivent être enregistrés. »
Élodie regarda autour d’elle. Les huit – non, cinq, car Tom était compté à part – se tenaient en groupe serré, les yeux vides. Elle reconnut un vieil homme aux moustaches blanches, deux jeunes femmes qui ne se quittaient pas, un steward en veste déchirée.
« C’est tout, dit-elle. Nous étions tous. »
L’homme nota quelque chose. Puis il tourna une page et ajouta, la voix soigneusement neutre :
« Et les autres ? Les passagers restants de votre groupe étaient-ils – madame, il nous faut confirmer les noms pour le rapport des victimes. »
Les victimes.
Les mots tombèrent sur elle comme une masse de fer. Madeleine – ses mains fines qui tricotaient pendant n’importe quoi, sa foi de petite fille dans les miracles. Marie – ce rire qu’elle avait eu quand Élodie avait trébuché en courant dans le corridor inondé, un rire qui avait éclaboussé la peur. Louis et Rose, les jumeaux qui se disputaient tout le temps pour se tenir la main au moment crucial. Les deux petits, son cœur faillit – elle ne connaissait même pas leurs noms, comment pouvait-elle les laisser sans mots ?
« Madame ? »
Élodie secoua la tête, incapable de prononcer un seul nom. L’homme soupira, écrivant quelque chose dans la marge – probablement « pas de famille connue » ou « aucune information de localisation ». Elle aurait voulu lui arracher le crayon des mains.
« Une petite fille, finit-elle par dire, la gorge sèche. Marie. Avec une robe bleue et des rubans dans les cheveux. Il faut vérifier les listes, vous devez vérifier si elle a été récupérée par un autre canot, s’il vous plaît. »
Il hocha la tête d’un air compatissant, celui que l’on donne aux fous et aux endeuillés. « Nous ferons tout notre possible, madame. Mais là où les recherches s’arrêtent sur la mer… »
Il n’acheva pas. Il n’eut pas besoin d’achever.
Un cabestan tournait quelque part au-dessus d’elle, une poulie grinçait. La vie continuait. Le Carpathia virait lentement, s’éloignant du lieu du désastre, abandonnant les dernières carcasses à la mer. Élodie se dirigea vers le bastingage, les jambes en coton. Elle tenait encore dans sa main – elle ne se souvenait pas de l’avoir ramassé – un bout de métal froid.
Le médaillon.
Elle l’avait trouvé flottant à côté du canot, à l’aube, alors qu’elle aidait Tom à rester éveillé. Petit, abîmé, la chaîne rompue. Elle l’avait glissé dans sa poche sans y penser, comme on ramasse une miette d’espoir.
Elle l’ouvrit. La charnière résista, puis céda.
À l’intérieur, une photographie – non pas une, mais deux petites images superposées. D’un côté, une femme en robe sombre, figée dans un sourire timide. De l’autre, une enfant. Une petite fille brune aux grands yeux, coiffée de rubans bleus.
« Marie », murmura-t-elle, et le nom lui brûla les lèvres.
Le médaillon était là. Flottant dans l’eau. Orphelin. Un objet que la mer n’avait pu garder.
Élodie referma les doigts dessus, si fort que le métal s’enfonça dans sa paume. Elle regarda l’océan, glauque sous le soleil pâle, hérissé de débris invisibles. Le Carpathia prenait de la vitesse, le sillage étirait une traînée blanche derrière lui.
Mais cette nuit-là – elle le savait maintenant, elle le sentait dans la chair de sa chair – cette nuit n’était pas finie. Quelque part, dans un autre canot, une petite fille brune attendait peut-être encore que quelqu’un prononce son nom.
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