La Longue Nuit
Lire le chapitre 27: Aftermath
L’infirmerie sentait l’iode, le sang et la vapeur de linoléum. Élodie n’avait pas quitté le chevet de Tom depuis qu’on l’avait déposé sur la civière, trois heures plus tôt. Un médecin du Carpathia, un Écossais aux mains sûres nommé Fraser, avait recousu la plaie du bras avec des points serrés et posé un bandage propre. Tom respirait, mais il respirait comme on traverse un rêve lourd — bouche entrouverte, paupières closes, visage pâle comme la lune du matin.
« Vous devriez manger », dit l’infirmière, une femme ronde aux cheveux gris, en déposant une tasse de bouillon sur la petite table de chevet. Élodie ne répondit pas. Elle tenait la main de Tom entre les siennes, sentant les doigts froids, presque exsangues, et elle comptait ses respirations comme on compte les perles d’un chapelet.
— Il va vivre, dit-elle, plus pour elle-même que pour l’autre.
— Le docteur Fraser est bon. Mais il est faible.
Élodie ferma les yeux. Elle revit la mer noire refermée sur eux, la porte de bois sous ses doigts, le poids de Tom contre sa poitrine quand elle avait nagé vers la surface. Elle revit aussi Marie, les yeux immenses, la main tendue dans le couloir inondé, et Rose qui criait quelque chose que le vacarme de la vapeur avait avalé.
Elle se leva d’un coup. La tasse de bouillon vacilla.
— Il y a des enfants, dit-elle, atteignant déjà la porte. On les a remontés dans les derniers canots. Je dois les retrouver.
L’infirmière la suivit du regard, interdite. Mais Élodie était déjà dans le couloir.
Le Carpathia était un monde de bois verni et de laine humide, trop petit pour les douze cents âmes qu’on y avait hissées. Le couloir de première classe, transformé en dortoir de fortune, était tapissé de formes allongées sur des matelas de compétition, de manteaux trempés et de couvertures de laine grise qui dégageaient une odeur de mouton mouillé. Élodie slalomait entre les corps, cherchant des visages d’enfants, son regard balayant les rangées.
Elle demanda à un steward, à un officier, à une femme en chapeau de paille qui distribuait du thé. Personne n’avait vu « une petite fille aux nattes brunes » ou « un garçon de sept ans qui s’appelle Louis ». Ils avaient tous vu trop de choses, trop de visages, trop de morts possibles.
Elle finit par trouver les bureaux improvisés — deux cabines transformées en centre d’enregistrement. Des jeunes hommes en tablier de lin portaient des listes, des registres, des crayons. La foule des survivants faisait la queue, épuisée, hagarde, chacun donnant son nom comme on dépose un fardeau.
Élodie s’approcha d’un homme à lunettes qui semblait organiser les files.
— Les enfants, dit-elle. Les enfants du naufrage. Où sont-ils ?
L’homme leva la tête, la regarda comme si elle parlait une langue étrangère.
— Les enfants ? Ils sont classés par famille, par adulte accompagnateur.
— Pas tous. Certains étaient seuls. Une fille, Marie, sept ans. Un garçon, Louis, dans les cinq-six ans. Et deux autres, Rose et un petit nommé… — elle chercha dans sa mémoire le nom du dernier enfant, celui qui n’avait jamais parlé — … un garçon aux cheveux roux.
L’homme consulta un registre. Son doigt glissa le long de la colonne, s’arrêta, repartit en arrière.
— Je n’ai pas de Marie. Pas de Louis. On a remonté… attendez, ici. « M. T. », non. « L. Broussard » — c’est un homme adulte, je crois.
— Vous les avez marqués comment ?
L’homme soupira, retira ses lunettes de verre terni.
— Ceux qui n’avaient pas de tuteur ont été répertoriés comme orphelins. On les a mis de côté, dans des salles séparées, jusqu’à ce qu’on puisse les réclamer.
Élodie sentit son cœur battre plus fort.
— Où ? Où sont ces salles ?
— Vous n’êtes pas leur tuteur ?
— Je suis… — Elle s’arrêta. Qu’était-elle ? Une étrangère, une Française, une institutrice qui avait traversé l’Atlantique pour fuir un scandale. Elle n’avait aucun papier légal. Aucun lien de sang.
— Vous n’êtes pas leur famille, dit l’homme, doucement mais fermement. Je suis désolé, madame. Les orphelins seront pris en charge par des organismes à New York. Vous pouvez déposer une réclamation si vous avez des preuves de parenté ou d’adoption.
— Ils étaient avec moi. Ils étaient avec notre groupe. On les a ramenés d’un couloir inondé…
Les mots se brisèrent dans sa gorge. Elle ne pouvait pas dire « je les ai sauvés », parce qu’elle ne savait pas si c’était vrai. La dernière image qu’elle avait d’eux, c’était le couloir du pont F, l’eau montant aux chevilles, la main de Tom agrippée à la sienne, et la silhouette de Marie qui courait derrière Rose et Louis, un éclat de lune dans les cheveux.
L’homme la regarda avec une pitié bienveillante, celle qu’on réserve aux dérangés.
— On ne sait pas encore qui est vivant. Beaucoup de canots ont été recueillis tard dans la nuit. D’autres regardaient les listes.
— Les enfants peuvent être dans ces canots-là. Ils peuvent être arrivés après moi.
— Peut-être. Mais les procédures sont les procédures. Ils seront conduits à des refuges de la Croix Rouge à New York. Si vous voulez, vous pouvez y laisser votre nom.
Élodie voulut crier. Elle voulut renverser les registres, frapper le bureau, hurler jusqu’à ce qu’on comprenne. Mais elle vit le visage de l’homme : fatigué, bureaucratique, fermé. Il avait vu la mer engloutir mille âmes. Une institutrice hystérique ne changerait rien.
Elle respira profondément et sortit.
Le couloir était moins bondé à présent. La plupart des survivants étaient allés dans la salle à manger, où l’on servait un brouet de gruau. Élodie suivit le murmure des voix, passa devant deux cabines fermées à clé, devant un groupe de marins qui jouaient aux cartes avec des doigts cendrés. Elle arriva dans un espace plus large, peut-être un fumoir de première classe, où des femmes en tablier blanc — la Croix Rouge, déjà organisée — s’affairaient autour de lits de camp.
Une femme d’une cinquantaine d’années, au chignon strict, rangeait des pansements et des flacons d’iode. Son badge disait « MISS ABIGAIL WARREN, INFIRMIÈRE ».
Élodie s’approcha, le locket de Marie serré dans son poing.
— Vous cherchez les enfants ? demanda Élodie sans préambule.
Miss Warren leva la tête, méfiante.
— Je suis occupée, madame. Si vous avez besoin de soins…
— Non. J’ai besoin de retrouver des enfants. Une petite fille de sept ans, Marie. Un garçon, Louis. Et deux autres. Ils ont été séparés. On les a marqués orphelins, mais ils ne le sont pas. Ils avaient quelqu’un qui veillait sur eux.
Miss Warren reposa le flacon, la regarda plus attentivement.
— Vous êtes leur mère ?
— Non. Je suis… avec eux. Nous avons voyagé ensemble. Le garçon Louis — son père était avec nous. Il est mort dans l’eau. La petite, Marie — elle était avec sa gouvernante. On les a vus pour la dernière fois près du pont F. Juste avant que la vague ne monte.
Le visage de Miss Warren se plissa, comme si elle goûtait un mets amer.
— Le pont F. Vous étiez où, quand le pont s’est cassé ?
— À l’avant. On remontait. On a été emportés.
Miss Warren hocha lentement la tête. Un regard qu’Élodie commençait à connaître — celui de ceux qui avait compris qu’elle était un miraculé, et qui en tiraient des conclusions silencieuses sur son état mental.
— Beaucoup de gens pensent avoir vu des gens qui n’étaient pas là, dit Miss Warren avec douceur. La nuit était noire. Le bruit…
Élodie ouvrit la main. Le locket de laiton pendait au bout de la chaîne brisée, le verre fêlé laissant voir le petit portrait de Marie, ses nattes, son sourire édenté.
— J’ai ceci. C’était à elle. Sa photo. Le médaillon flottait à côté de notre canot à l’aube. S’ils étaient morts, pourquoi cet objet serait-il venu jusqu’à nous ?
Miss Warren tomba en silence, sans rien dire. Ses yeux inspectèrent la photo, comme si elle scrutait une preuve devant une cour. La petite fille était brune, ses yeux sombres riaient. On pouvait la reconnaître n’importe où.
— C’est une prise récente ? demanda Miss Warren.
— Je ne sais pas. Quelques mois, peut-être moins.
Une longue pause encore. Puis Miss Warren fit un pas en arrière, regarda le couloir, puis revint vers Élodie.
— Par ici, dit-elle, la voix plus basse, plus directe il faut les sortir des files officielles. Ceux qui sont marqués « orphelins » rejoignent des maisons de redressement à Ellis Island. Si leur identité est fausse, on ne les reverra jamais.
Élodie suivit, son cœur battant la chamade.
Miss Warren la conduisit dans un petit office, remplit une tasse de café noir qu’elle poussa vers elle. S’assit dos à la porte.
— Je travaille avec la Croix Rouge depuis dix ans, dit-elle. J’ai vu comment fonctionnent les registres d’adoption. Une fois qu’un enfant est étiqueté, il est très difficile de changer la réalité. Mais il y a toujours des trous. Des responsables qui ferment les yeux. Des moments où les listes ne sont pas complètes.
Élodie but une gorgée de café, brûlant, amer.
— Vous croyez qu’ils sont vivants ?
— Je crois que vous êtes vivante, vous. Et vous flottiez sur une porte à côté d’un homme à moitié saigné, à deux heures du matin, dans l’Atlantique. Alors je crois que les miracles arrivent parfois deux fois la même nuit.
Elle prit le locket des mains d’Élodie, le tourna entre ses doigts, observa la lumière sur le verre fêlé.
— Je vais montrer cette photo au personnel de triage. J’ai deux filles qui travaillent le quart de nuit. Si on voit cette enfant, on vous préviendra.
— Et Louis ? Il a les cheveux noirs, un visage ovale. Il était avec Rose — une petite anglaise de neuf ou dix ans, cheveux blonds. Ils étaient peut-être ensemble.
Miss Warren nota les descriptions sur un bout de papier, le coinça dans son tablier.
— Vous restez ici ?
— Je resterai ici jusqu’à ce qu’on sache.
Miss Warren acquiesça lentement, et son regard se fit plus chaud, presque maternel.
— Le docteur Fraser a dit que l’homme — le grand brun avec le bras — vient de perdre beaucoup de sang. Il a besoin de toi là-bas, dans l’infirmerie. Moi, je m’occuperai des enfants.
Le chemin du retour vers l’infirmerie sembla plus court. Élodie marchait lentement, ses doigts encore imprégnés de la chaleur de la tasse de café, l’image de Marie gravée sous ses paupières. Quand elle poussa la porte, Tom n’avait pas bougé. Sa main était moins froide. Un peu moins.
Elle s’assit, lui reprit la main, et, pour la première fois depuis des heures, ferma les yeux. Le navire tanguait doucement vers New York. Dehors, l’aube grise se levait sur l’Atlantique, calme, presque innocent.
Dans les salles improvisées du Carpathia, derrière les registres et les procédures, quelque part entre la mer et le matin, Miss Warren cherchait une petite fille aux nattes brunes qui, selon toutes les listes, n’existait plus.
Élodie n’y croyait pas. Elle tenait la main de Tom, et elle attendait que la nuit — la longue, l’interminable nuit — veuille enfin rendre ce qu’elle ne pouvait pas posséder.
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